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Par Geneviève Brunet - Mis en ligne le 18.11.2009 à 16:05 |
Les dirigeants de Multifamily Offices – ces instances qui gèrent le patrimoine de plusieurs familles très fortunées – «s’attendent à une croissance de leur activité de plus de 30% en 2010», selon Janelle Salenave, responsable des activités de Family Office à Schwab Advisory Services. Il a indiqué à la publication spécialisée Family Wealth Report que cette croissance serait notamment alimentée par des partenariats conclus par des Family Offices individuels avec des Multifamily Offices existants. Pierre-Alain Wavre, directeur exécutif du Family Office de Pictet – qui compte plusieurs familles parmi ses clients – a, de fait, constaté un intérêt accru pour les organisations au bénéfice d’une expérience confirmée, de la part de familles ayant perdu une bonne part de leur fortune dans la crise financière, pour cause de mauvaise structuration de leur patrimoine ou de contrôle défaillant des risques. Dans quelle situation est-il indiqué de faire appel à un Family Office? Une telle organisation se justifie pour une famille qui dispose d’un patrimoine important: 100 millions de francs et audessus. Une fortune de cette taille doit être structurée et contrôlée de manière globale: elle est souvent constituée de placements mobiliers, immobiliers, de propriétés commerciales et privées dans le monde entier et de collections d’art. Le Family Office doit s’assurer que les différents gérants respectent les objectifs qui leur ont été fixés pour obtenir le rendement à long terme prévu pour l’ensemble du patrimoine. Si les membres de la famille sont installés dans plusieurs pays, il convient d’être attentif aux différentes législations nationales pour optimiser la fiscalité. Préparer la transmission du patrimoine, mais aussi des valeurs familiales, aux générations suivantes est également une tâche importante. J’utilise volontiers des dessins humoristiques pour le faire comprendre. L’un montre deux enfants adultes devant la tombe de leur père. La fille s’exclame: «Quel succès a eu papa: il avait tout!» Et son frère de répondre: «Sauf le courage de nous parler…» Vous formez les jeunes générations? Oui. L’éducation est très importante. Pas seulement la formation dans la finance, mais la transmission de valeurs et la réflexion sur la philanthropie. Le choix des actions philanthropiques correspond souvent à la promotion de valeurs familiales. Cela peut aussi contribuer à ce que la famille reste unie. Nous proposons aux jeunes des stages d’un ou deux mois pendant l’été, à Genève et dans les autres entités du groupe, pour qu’ils comprennent le fonctionnement d’une grande entreprise. Ils peuvent ainsi constater que la banque emploie des ingénieurs physiciens qui développent des modèles quantitatifs financiers ou des médecins pour analyser le potentiel de sociétés pharmaceutiques. Certains membres d’une famille peuvent avoir développé leur propre activité et déjà fait leurs preuves dans un domaine, autour de la trentaine, mais il leur manque certaines bases pour gérer un patrimoine plus important: par exemple, comprendre le fonctionnement d’un hedge fund, même s’ils ne seront jamais amenés à en gérer un eux-mêmes. Quels sont les services proposés par un Family Office? Nous avons une approche en trois piliers: protection, croissance et contrôle de la fortune. La protection comprend les structures légales, la fiscalité, la philanthropie. Aujourd’hui, l’optimisation fiscale gagne en importance, car les pressions fiscales augmentent dans tous les pays développés. Une famille qui détient une participation significative dans une société cotée distribuant un dividende important peut diminuer une éventuelle retenue à la source, si elle choisit la manière la plus efficiente de détenir cette participation. D’où l’importance d’avoir une structure globale de gestion de la fortune qui étudie chaque problème. Le choix d’investissements est-il différent de celui de la gestion de fortune privée? En matière de choix d’investissements, pour assurer une croissance de la fortune à long terme, une famille a un horizon temps bien plus long que la clientèle du Private Banking: elle prévoit pour plusieurs générations. La tolérance au risque est donc plus haute et le choix des classes d’actifs ou des monnaies de référence plus large. Investir un patrimoine de famille important est comparable – du fait d’un horizon de placement à très long terme – à la gestion d’un fonds de pension, mais sans les liabilities (engagements) et contraintes juridiques qui pèsent sur une institution de prévoyance et limitent sa capacité d’investissement, ou à la gestion d’un endowment (fondation), mais avec des questions fiscales à résoudre, alors que l’endowment est en général défiscalisé.
Le troisième pilier de l’activité d’un Family Office – le contrôle – est également essentiel. Un reporting de qualité permet non seulement de connaître précisément le patrimoine qu’on possède et la façon dont il évolue, mais d’en apprécier le risque global. Il faut savoir envisager le scénario du pire pour éviter les mauvaises surprises si certains risques se cumulent. Les familles riches peuvent créer leur propre Family Office ou rejoindre une structure comme la vôtre. Quels sont les critères de ce choix? Créer un Family Office revient à lancer une entreprise: cela est coûteux en temps et en argent. Il faut constituer une équipe de professionnels et, ensuite, suivre la vie de cette entreprise. La crise financière a-t-elle amené des familles à fermer leur Family Office pour rejoindre des structures existantes? Il y a eu quelques exemples: si une fortune disparaît en grande partie, la famille n’a plus aucun intérêt à garder un Family Office. Les gens qui avaient beaucoup de levier ou qui maîtrisaient mal leur risque global ont perdu une bonne part de leur fortune. Par ailleurs, une des grandes difficultés des Family Offices indépendants, même s’ils gèrent 1 milliard de francs, est d’avoir accès aux meilleures offres des banques d’investissement. Notre Family Office gère 12 milliards de francs, mais il bénéficie des avantages liés à la taille du groupe Pictet. Une des rares enquêtes sur cette activité, menée par Family Office Exchange en 2009, montre que le Family Office de Pictet est le sixième en taille du monde. Une autre étude d’Euromoney nous a classés premier pour la qualité des services de Family Office en Suisse. Pendant une crise comme celle déclenchée en 2007, un Family Office peut-il se permettre de ne pas changer son allocation stratégique? C’est le cas s’il est bien structuré. Ce qui s’est passé ces deux dernières années a constitué une sorte de test violent. Les Family Offices bien organisés ont relativement bien passé cette crise. J’ai récemment examiné avec une famille les perspectives à long terme de nos investissements. Pour le compartiment hedge funds, la performance annuelle moyenne depuis octobre 1995 est de 8,31%. Soit quasiment le double du rendement de l’indice MSCI représentatif des actions mondiales sur la même période: il a dégagé une performance annuelle moyenne de 5%. Dans une optique à long terme, l’année 2008 apparaît ainsi sans grandes conséquences. C’est également le cas pour le Private Equity: le taux de rendement interne net depuis 1989 – en incluant l’année 2008 – est de 21%. C’est certes moins que le rendement annuel de 30% que nous avions encore en 2007 ou 2008, mais, pour une famille ayant défini des stratégies à long terme, une année comme 2008 ne change pas les perspectives. Combien de personnes emploie votre Family Office? Une vingtaine de personnes entre Genève et Zurich. Nous utilisons également les ressources de la banque et faisons appel à des compétences extérieures. Des familles ont déposé la totalité de leurs avoirs chez Pictet, d’autres pas du tout, et certaines ne font gérer qu’une partie de leurs placements dans cette banque. Cela ne change pas le contenu de notre travail qui est de suivre l’évolution d’une fortune globale et de s’intéresser à la gouvernance familiale. Vous estimez que les Family Offices vont se développer en Suisse. Pourquoi? La Suisse reste un endroit attractif pour les gens qui souhaitent s’y établir, pas seulement sur le plan fiscal. Nous disposons par ailleurs de compétences développées de longue date en gestion de fortune ainsi que de tous les services liés à cette activité, tels qu’avocats ou fiduciaires. Tous les services dont a besoin une famille afin que sa fortune soit correctement gérée sont disponibles en Suisse. La discrétion est aussi extrêmement importante pour les personnes fortunées, y compris pour des raisons de sécurité personnelle. La possibilité de s’établir ici avec un forfait fiscal est aussi un critère de poids, pour certaines familles. Recevez-vous des demandes de familles du monde entier? Oui, mais essentiellement européennes et du Moyen-Orient. On constate depuis maintenant deux ans que des familles dont le patrimoine n’était pas très bien organisé et dont les risques étaient mal identifiés ont admis qu’elles avaient besoin d’une organisation pour gérer l’ensemble de leur fortune. Avez-vous remarqué une évolution des besoins de cette clientèle? La première préoccupation est la gestion du risque, suivie par la qualité du reporting. La confidentialité est aussi très importante. Il ne faut pas la confondre avec le secret bancaire: même si les avoirs sont déclarés, ces familles ne souhaitent pas que les informations sur leur fortune circulent dans toute la banque ou à l’extérieur. Elles s’adressent donc à des banques organisées pour assurer la confidentialité. Il y a là un métier d’avenir qui ne dépend pas formellement du secret bancaire. Comment combinez-vous le souci de discrétion et le souhait des clients de connaître la valeur de leur patrimoine en temps réel? Nous avons un système Family Net très sécurisé qui permet d’avoir accès aux documents en toute discrétion. Chez nous, les documents sont conservés et mis en sécurité. C’est un savoir-faire qui a aussi son importance. Contrairement à ce qu’on imagine parfois, ce qu’on appelle le service de concierge n’est en revanche pas un élément important pour les clients d’un Family Office. On s’adresse à un Family Office pour gérer un patrimoine dans la durée, le contrôler, le transmettre et créer les valeurs qui rendront les générations suivantes aptes à assumer cette fortune et à la gérer au bénéfice de tous les membres de la famille. Etes-vous amenés à mettre en place des stratégies différentes selon les familles? Oui, parce que les familles ont des histoires différentes. Une famille qui a toujours été active dans l’industrie voudra souvent recréer ce type de stratégie pour placer les liquidités qu’elle a dégagées. D’autres familles, arrivées à la troisième génération détentrice d’un patrimoine important, sont très loin de la création de richesse: elles souhaitent avant tout que leur fortune soit gérée pour produire du revenu. Un Family Office est d’ailleurs amené à conseiller les familles qui passent d’un stade à l’autre, avec une partie du patrimoine engagé dans des entreprises en activité et l’autre dans des placements. Il est très important, quelle que soit la stratégie choisie, qu’elle soit gérée de manière extrêmement professionnelle. INVESTIR UN PATRIMOINE DE FAMILLE IMPORTANT EST COMPARABLE À LA GESTION D’UN FONDS DE PENSION OU D’UNE FONDATION.TOUS LES SERVICES DONT A BESOIN UNE FAMILLE POUR QUE SA FORTUNE SOIT CORRECTEMENT GÉRÉE SONT DISPONIBLES EN SUISSE.
PIERRE-ALAIN WAVREDirecteur exécutif du Family Office de Pictet & Cie depuis 2003. Group Managing Director depuis 2006. Membre du comité de direction de plusieurs fonds de fonds et de divers conseils consultatifs de fonds de Private Equity. Vingtcinq ans d’expérience dans le conseil en placement, investissements alternatifs et gestion familiale. A rejoint Pictet en 1986, après avoir débuté dans une banque privée anglaise. |









