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La chronique de Jacques Pilet
L’Allemagne, pilier fort et fragile de l’Europe

Par Jacques Pilet - Mis en ligne le 21.12.2011 à 13:47

Même ceux qui refusent la tentation facile du catastrophisme l’admettent: 2012 sera l’année de tous les dangers. Sur les plans monétaire et économique, on ne le sait que trop. D’autres menaces restent plus souterraines, non moins redoutables: la division européenne et le risque de nouvelles guerres. Les bruits de bottes et de drones au Moyen-Orient, la montée en puissance de l’armée chinoise, le durcissement antioccidental de Moscou ont de quoi inquiéter.

Tout comme les manoeuvres en coulisse du lobby militaire américain qui voit une manière d’échapper aux réductions budgétaires et au déclin du dollar: après les débâcles en Irak et en Afghanistan, une nouvelle offensive qui galvaniserait l’opinion, permettrait l’inflation et relancerait l’industrie.

Aborder l’Allemagne, c’est bien plus que rechercher les recettes d’un succès économique, c’est découvrir un espace d’intelligence, un des coeurs palpitants de l’Europe.

La zizanie européenne nous touche de près. Le désamour de l’Union qui semble progresser partout renvoie à des affrontements nationaux qui, même s’ils ne tournent pas à des conflits armés, créeront des tensions vénéneuses. Le pire n’est jamais sûr, mais à garder à l’oeil.

Ce n’est pas le trop fameux couple Merkel-Sarkozy qui déterminera l’avenir. D’autres pays font entendre la voix de la sagesse. Jusqu’à la Pologne dont le ministre des Affaires étrangères vient d’aller à Berlin plaider la cause du fédéralisme… en se référant notamment à la façon dont la Suisse a construit le sien au XIXe siècle.

Pourquoi à Berlin? Les Polonais, pourtant si écorchés par l’histoire, en ont pris acte et ne s’en offusquent pas: l’Allemagne est aujourd’hui la pièce maîtresse du jeu. Par sa position géographique. Par son poids démographique. Par sa force économique.

Mais ce pilier est-il solide? Dominateur? Ces interrogations courent à travers le continent. Dans un chassé-croisé d’émotions et d’idées reçues. Chacun considère les réalités allemandes à travers ses peurs ou ses attentes, ses aversions ou ses sympathies. Tour d’horizon en sept étapes.

Forte économie allemande, oui mais… Elle ne l’a pas toujours été. La décennie 90 a été peu brillante. Avec d’énormes dépenses en direction des «nouveaux Länder» à reconstruire – à l’origine d’une grande part de la dette –, avec une croissance molle et un chômage important. L’effort qui suivit a été spectaculaire. Sous la houlette du chancelier Schröder, les réformes du droit du travail et de l’aide sociale ont relancé la machine productive et l’emploi.

La tradition industrielle, avec son respect de l’ingénieur, la valorisation de l’apprentissage, le soutien aux PME, sans parler du talent commercial à l’export, ont mis l’Allemagne dans une position favorable par rapport à ses voisins. Elle a plongé ceux-ci dans des échanges déficitaires et doit maintenant les soutenir. La voilà priée d’augmenter ses achats auprès d’eux.

Alors même qu’elle ne pratique guère le protectionnisme: elle est, c’est moins connu, vice-championne du monde de l’importation (après les USA)! Consommer davantage? Il faudrait pour cela augmenter les salaires restés trop longtemps gelés. Aujourd’hui, même la droite admet cette nécessité.

Le socialiste Peer Steinbrück, possible chancelier en 2013, pointe les vraies fragilités du système. Non pas la concurrence des pays émergents, vus plutôt comme des clients toujours plus riches, mais la démographie en baisse – trop peu d’enfants –, le vieillissement de la population, un système social trop sollicité et des écoles au bilan peu glorieux.

L’Allemagne en panne de créativité? Critique souvent entendue. Certains secteurs se sont, il est vrai, assoupis sur leurs lauriers. Mais aujourd’hui, c’est une nouvelle révolution industrielle qui a commencé. Le basculement du nucléaire aux énergies renouvelables met chercheurs et entrepreneurs en fièvre.

Les lobbies de l’atome qui concentrent pouvoirs et richesses se voient débordés par une myriade d’inventeurs et de producteurs qui travaillent autrement, pensent autrement. A quand le même sursaut dans le domaine vieilli et affaibli des banques? La plupart des Allemands le réclament.

L’Allemagne cache-t-elle ses pauvres? Les Français qu’irrite l’invitation à suivre le «modèle allemand» évoquent volontiers le fossé social qui serait plus grand que chez eux. Pas si simple. L’écart entre riches et pauvres s’est effectivement creusé. Comme dans tous les pays industrialisés. L’emploi à temps à partiel, les «minijobs» ont réduit le chômage mais font végéter entre 10 et 20% des Allemands dans la précarité.

Cependant le système social fonctionne mieux qu’on ne le dit. Le pouvoir d’achat moyen par habitant reste plus élevé en Allemagne qu’en France 1. Et le vent tourne: même Angela Merkel admet maintenant la nécessité d’un salaire minimum, vieille revendication des socialistes. Soulager les laissés-pour-compte: ce sera le grand sujet de la prochaine campagne électorale.

Cette perspective de progrès paraît réaliste au vu des comptes sociaux de l’Etat. Ceux-ci ne sombrent pas grâce à une TVA plus élevée que chez les voisins. Ce qui permet de diminuer les prélèvements sur la fiche de paie. En clair: les produits importés sont taxés davantage mais le travail l’est moins.

Une scène politique de talent. La célébrité d’Angela Merkel éclipse, à l’étranger, ceux et celles qui l’entourent ou l’affrontent. Les poids lourds ne manquent pas. Voilà un atout comparatif de l’Allemagne! Trois noms au moins à retenir dans l’équipe actuelle. Wolfgang Schäuble, le ministre des Finances, impressionne par son courage personnel (handicapé à la suite d’un attentat) et politique.

Il tient bon à la fois sur l’exigence de rigueur et sur la solidarité européenne, sourd aux clameurs nationalistes et ultra-libérales dans son parti et chez l’allié libéral (FDP). La belle Ursula von der Leyen, viceprésidente de la CDU, ministre du Travail, porte le changement de la société: en faveur des femmes, des familles, des moins bien lotis.

Tout aussi brillant, Norbert Röttgen, ministre de l’Environnement, est la figure de proue du renouveau industriel mais plaide aussi pour une «renaissance politique» où les citoyens auraient les moyens de mieux participer au pouvoir et à l’économie. Il voit la mondialisation comme une chance… à condition que l’Europe s’unisse en profondeur.

Titre de son dernier livre: Les meilleures années de l’Allemagne sont à venir. Comme en écho, le curieux Parti des pirates qui vient d’entrer au Parlement agite aussi le débat autour de l’engagement civique à travers la transparence, les réseaux sociaux, la parole libérée et offerte à tous par tous.

Dans le camp d’en face, les trois candidats possibles à la succession d’Angela Merkel font forte impression. Le leader du parti, le truculent Sigmar Gabriel est le meilleur orateur, sans dérapages populistes, défenseur de l’Europe et de la discipline budgétaire. Plus réservé, fin diplomate, l’ex-ministre des Affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier, aurait la stature pour faire valoir le rôle international de l’Allemagne.

Le mieux placé paraît être l’homme détesté des Suisses, Peer Steinbrück, ex-ministre des Finances, un social-démocrate réaliste… et même cruel dans l’analyse des faiblesses de la société allemande. Dans son livre Unterm Strich (Sous la barre), il s’abstient de toute polémique contre le camp adverse, pratique même l’autocritique. Ce Hambourgeois au sang-froid pourfend les marchés financiers, met en cause à la fois «les fautes de la politique» et «l’ignorance d’une élite économique».

Il dissèque les limites et faiblesses de l’Etat social plus sévèrement que ne l’a jamais fait un socialiste français ou suisse. Sans ménager la droite. L’homme voit plus loin que les chiffres: il s’interroge sur la mauvaise image des politiques et des partis, sur leurs rituels dépassés, sur leurs pesanteurs idéologiques. Il a une façon roborative de revendiquer sa liberté de pensée. En tout cas, on ne trouve pas chez lui l’ombre d’une résurgence nationaliste.

Dominante, l’Allemagne? Les Européens qui pourfendent son rôle dans la crise récente n’imaginent pas à quel point leurs reproches blessent les Allemands. Ceux-ci, traumatisés par l’histoire, refusent tout triomphalisme national, restent plus attachés que jamais à des relations harmonieuses avec le voisinage. Il leur arrive même de pousser cette réserve jusqu’à une forme de timidité.

Ainsi leur refus de s’engager en Libye est dû autant à cette attitude qu’aux doutes sur l’opération. Les critiques montantes sur l’Union européenne visent le ménage communautaire, jamais l’esprit du projet, jugé vital pour la stabilité politique autant qu’économique. L’Allemagne n’a pas de «Front national», sinon une poignée de néonazis isolés. Même l’extrême gauche se garde de jouer, comme en France, sur l’europhobie.

Le débat philosophique talonne la politique. Pour les francophones, la réflexion sur les grands sujets de l’époque passe par les intellectuels français et anglo-saxons. Or en Allemagne, c’est l’effervescence. Le philosophe Jürgen Habermas, 82 ans, quitte son bureau de théoricien, multiplie conférences et articles pour combattre l’euroscepticisme (son livre De l’état de l’Europe va paraître en français).

Un autre grand Européen, Hans Magnus Enzensberger, lui, se défoule, dans son amour déçu, contre Le doux monstre de Bruxelles (Gallimard). Richard David Precht est une star: 45 ans, la chemise ouverte lui aussi, il affole les libraires. Plus d’un million d’exemplaires vendus de son Voyage en philosophie (traduit chez Belfond). La coqueluche des Allemands n’hésite pas également à s’engager pour le projet européen, pour le renouveau industriel et politique de l’Allemagne.

Dans un registre plus pointu, Peter Sloterdijk a acquis une renommée internationale. Son dernier livre (Tu dois changer ta vie, chez Maren Sell) tente de relier la philosophie à la réflexion sur les problèmes du monde 2. Son regard sur l’histoire nous éclaire sur les non-dits qui divisent les peuples du continent, la France et l’Allemagne en particulier. Avec une profondeur, convenons-en, rarement vue chez les brillants Parisiens.

L’Allemagne et le passé. Sloterdijk, dans sa Théorie des aprèsguerres (Maren Sell), fait un pas de plus dans la Vergangenheitsbewältigung (maîtrise du passé). Il s’interroge sur les réflexes enfouis des vainqueurs et des vaincus. Sur l’image d’eux-mêmes que se fabriquent les uns et les autres, quitte à retoucher quelque peu l’histoire.

Ce francophile (il a gravi le mont Ventoux à vélo!) voit la France prisonnière dans sa fierté nationale et de ses mythes, de Napoléon à de Gaulle. Tandis que les Allemands, après un travail de reconstruction mentale dans l’après-guerre, se posent en garants du pacifisme, dans un syndrome qualifié de «faiblesse arrogante». Le chemin sera long jusqu’à ce que ce pays soit «normal» aux yeux de ses habitants et à ceux des autres.

Aborder l’Allemagne, c’est bien plus que rechercher les recettes d’un succès économique, c’est découvrir un espace d’intelligence, un des coeurs palpitants de l’Europe.

1 http://www.touteleurope.eu/fr/actions/economie/consommation/presentation/comparatif-le-pouvoir-d-achat-dans-l-ue.html

2 Voir «L’Hebdo» du 9 février 2011.




Tags: Allemagne, Europe,

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