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PINOCCHIO

Mis en ligne le 20.03.2003 à 00:00

Exubérant, volubile, charmant, chaleureux, ce piccolo diavolo de Roberto Benigni évoque l'Italie de Dante, de Fellini. . . et de Berlusconi.

L'Hebdo; 2003-03-20

Roberto Benigni s'est fait la tête du pantin menteur dans un film féerique. Le public est enchanté. L'intelligentsia grogne un peu. PINOCCHIO Si le nez de Benigni...

La maman de Roberto Benigni ne savait ni lire ni écrire. Mais elle connaissait ces deux piliers des lettres italiennes que sont la «Divine Comédie» et «Pinocchio». Elle s'y référait pour l'éducation de son galopin de fils. Elle criait: «Attention Robertino! Si tu dis des mensonges, Dante t'emmènera en enfer. Et tu auras un grand nez comme Pinocchio.» Devenu grand, mais pas adulte, Benigni n'a pas renié la pédagogie de la mamma. Il prépare des lectures de Dante pour la télévision. Et il vient d'accomplir le rêve de sa vie en réalisant un «Pinocchio» dans lequel il tient le rôle-titre. «Me demander à quand remonte mon envie de faire "Pinocchio", c'est comme demander à un chêne à quand remonte son envie de produire des glands», rigole-t-il. Ou alors: «Je me sens tellement proche de Pinocchio que lorsque je vois un arbre je crie "Papa!".»

Les cinéphiles ont craqué pour Benigni au milieu des années 80, lorsqu'ils l'ont découvert en train de crier «I scrrream forrr ice-crrream!», dans «Down by Law», de Jim Jarmush. Ils ont retrouvé avec bonheur l'énergumène chez Fellini («La Voce della Luna»), dans ses propres oeuvres («Il Piccolo Diavolo», «Johnny Stecchino») et même dans l'«Asterix» de Zidi. En 1997, le ludion transalpin connaît un succès planétaire avec le plus incroyable des films, «La Vie est belle», ou l'Holocauste raconté sur le mode burlesque. Frôlant le sacrilège, mais témoignant d'une humanité bouleversante, le clown humaniste fait pleurer de New York à Jérusalem. Les bénéfices qu'il engrange lui permettent de produire enfin ce «Pinocchio» qu'il aurait dû tourner sous la direction de Fellini.

Plastiquement superbe, moralement irréprochable, le dessin animé que Walt Disney consacre en 1940 au pantin italien a altéré à jamais notre perception de Pinocchio. Le film se concentre sur trois épisodes, le montreur de marionnettes, l'île aux jouets et la baleine, trois épreuves qui suffisent à transformer le «burattino» en «vrai petit garçon». Lors d'une conférence donnée à l'Université de Lausanne, l'essayiste Alberto Manguel se souvient d'avoir été déçu par Disney, «qui remplaçait le Requin asthmatique par Monstro la baleine et le maussade Gepetto par un aimable vieillard». En plus, il avait supprimé «la scène la plus cauchemardesque», lorsque quatre lapins noirs portant un petit cercueil viennent pour la levée du corps d'un Pinocchio agonisant...

Ecrit presque par hasard et sous forme de feuilleton par Carlo Collodi, fonctionnaire florentin, journaliste satirique, critique musical, auteur de pièces de théâtre et de livres didactiques pour enfants, «Pinocchio», traduit en 260 langues, est un livre bizarre et baroque. Par-delà les épisodes conservés par Disney et la fameuse invention du nez qui grandit, on y trouve des péripéties de roman d'aventures, la cruauté inhérente aux contes de fées, une touche de satire sociale (les juges simiesques qui condamnent les victimes), tout un bestiaire symbolique qui renvoie à l'art de la fable, dont le Renard et le Chat sont les représentants les plus fameux.

Ces deux gredins velus pendent Pinocchio à un arbre, et le laissent pour mort à la fin du quinzième chapitre. Collodi pensait en avoir terminé avec le pantin. Un abondant courrier de lecteurs l'a contraint à le ressusciter. Revenu d'entre les morts, Pinocchio séjourne encore, tel Jonas, dans le ventre de la baleine. Ces références bibliques participent des mystères d'un livre qu'aucune lecture n'explicitera jamais. Elles contribuent à élever Pinocchio au rang de mythe. Et de symbole national.

Une proposition de loi est soumise au Parlement pour nommer Pinocchio ambassadeur d'Italie. Un parc thématique devrait ouvrir ses portes au pied de la colline abrupte où niche le bourg de Collodi, en Toscane. «En Italie, en politique ou dans la vie de tous les jours, on peut faire des liens avec Pinocchio, raconte Benigni. Lorsque j'ai rencontré ma femme, Nicoletta Braschi, je lui ai dit qu'elle était vraiment ma fée aux cheveux turquoise.» Aujourd'hui, Mme Benigni est la Fée bleue à l'écran.

Le «Pinocchio» de Benigni retourne au texte originel. L'aspect le plus surprenant de ce grand spectacle féerique ouvert à tous les âges, c'est la stylisation naïve voulue par un auteur qui a mis dans son oeuvre plus de chair que de bois, plus de symbolisme que de naturalisme. Avec la complicité de Danilo Donati, le décorateur de Fellini, il renoue avec des truquages vieux comme le cinéma, jouant avec les perspectives pour grandir immensément Mangefeu, le terrible montreur de marionnettes.

Lorsque le Pinocchio du livre s'envole à dos de pigeon, le cinéaste ne s'embarrasse pas de construire un volatile géant: l'oiseau vole au-dessus du pantin qui galope à travers les collines toscanes pleines de lumière; l'impression de liberté est totale. Le Grillon, le Renard, le Chat sont joués par des comédiens à peine grimés. Il y a du Tim Burton, du Terry Gilliam et bien sûr, même si Benigni n'en a pas la puissance visionnaire, du Fellini dans ce refus du réalisme. Tandis que le comédien donne libre cours à son exubérance naturelle, le réalisateur ose quelques motifs amusants comme la sucette à la mandarine. Il prend aussi d'audacieuses libertés: ainsi il confère à Lucignolo, le chenapan qui entraîne Pinocchio sur la voie du mal, la beauté surhumaine de Lucifer.

Enfin, Benigni invente une conclusion merveilleusement poétique, supérieure à celle de Collodi, chez qui un Pinocchio incarné raille la défroque du pantin de bois qu'il était. Comme nombre de gosses déçus par la métamorphose du «burattino» désobéissant en vrai petit garçon propre sur lui, Alberto Manguel note que «le passage du bois à la chair est aussi passionnant qu'Alice sortant du Pays des Merveilles ou qu'Ulysse retrouvant son chemin. Cela provoque une étrange insatisfaction». Chez Benigni, l'ombre du pantin reste attachée au garçon. A l'entrée de l'école, elle reste dehors et s'élance derrière un papillon. «Je vous remercie beaucoup d'aimer cette idée poétique. Je l'aime beaucoup aussi. Elle s'accorde au film. L'interprétation est très simple: on doit grandir, mais il faut conserver en soi la part sauvage, cette intention de Dieu.»

No ketchup dans les spag'

Fort d'un budget de 45 millions de dollars, «Pinocchio» est le film le plus coûteux que l'Italie ait jamais produit. Il y a connu un succès sans précédent. Mais l'intelligentsia a froncé le sourcil, la critique fait la fine bouche. «L'enthousiasme, la culture, la passion, l'argent, la sensibilité, le talent: tout est réuni pour faire un chef-d'oeuvre. Mais étrangement ce Pinocchio a besoin de quelque chose de plus, on ne sait quoi, peut-être cette lumière impondérable, inclassable, involontaire et mystérieuse qui s'appelle "magie"», estime «La Repubblica». D'autres regrettent l'absence de références satiriques contemporaines. On reproche au clown lunatique d'avoir importé des techniques de marketing américaines, d'avoir vendu son âme à Hollywood. «Mais j'ai fait un film italien, parlé en italien, joué par des acteurs italiens, financé par de l'argent italien!, se défend Benigni, sans se départir de son humour. Personne ne m'a demandé de mettre Schwarzenegger dans le rôle de Pinocchio! Je n'ai pas fait les spaghettis au ketchup!»

Selon Antonio Tabucchi, l'origine du désamour entre le pitre et son pays natal remonte à un show TV donné par Benigni l'année dernière. «Toute l'Italie s'attend à ce que, dans la bonne tradition de la Commedia dell'arte, il rigole et mette en échec le monarque actuel, c'est-à-dire Berlusconi.» Or, ce soir-là, le bouffon fait «une chose assez rose». Il termine en récitant un poème sur la Vierge. Le public reste perplexe. L'Italie se demande ce qui s'est passé. «Un mois après, vous vous rendez compte que son film sera distribué par une des filières de Berlusconi, qui est le patron absolu du cinéma italien», Tabucchi raconte...

Ainsi, au moment où Umberto Eco lançait l'idée de boycotter tous les produits de Berlusconi, Benigni mettait de l'eau dans son vitriol. Il osait même déclarer: «Si nous ne pouvons pas avoir la liberté de travailler avec Berlusconi, nous sommes vraiment foutus. En tant que président du Conseil, Berlusconi n'est certainement pas Cavour (héros de l'unité italienne, ndlr), mais c'est l'un des plus grands entrepreneurs du monde.» En s'alliant malgré lui au Cavaliere auquel la presse attribue régulièrement le nez de menteur de Pinocchio, l'enfant turbulent du cinéma italien cessait de faire l'unanimité dans les rangs de la gauche.

Fort d'un succès public colossal, le merveilleux Roberto Benigni aborde sans complexe son rapport contre nature avec Berlusconi. Et puis, pirouettant toujours, il fait l'éloge du mensonge, cet art dans lequel Pinocchio est passé maître pour son malheur, cette pathologie à géométrie variable: «Les artistes ont le devoir de mentir. Quand Flaubert écrit "Madame Bovary", il ment. Federico Fellini disait "Tu dois mentir toujours!". Tous les artistes sont de grands menteurs. C'est une question de générosité. Si tu mens, tu dois inventer une histoire. Evidemment, le point de vue des artistes n'est pas celui des parents.» Il recoupe en revanche celui des hommes de pouvoir, car «le mensonge, c'est le sel de la politique». A. D.

Carlo Collodi

1826 Naissance de Carlo Lorenzini à Florence.

1847 Participe à la première guerre d'indépendance.

1856 Première apparition du pseudonyme Collodi.

1857 «Les Mystères de Florence».

1877 Grand succès avec «Giannettino».

1881 Le 7 juillet, commence la publication de «L'Histoire d'une Marionnette» qui deviendra «Pinocchio».

1890 Meurt à Florence.

PINOCCHIO (Roberto Benigni) aux pieds de la Fée aux cheveux turquoise (Nicoletta Braschi, Mme Benigni à la ville).

Le «burattino» face à la mer qui a englouti son papa. Un spectacle féerique.

Le pantin et sa conscience, selon Disney.

Le Renard et le Chat dessinés par Mussino...

... tels que les voit l'imagerie populaire...

... presque humains chez Benigni.

«Ma! Pinocchio, c'est moi!»

Exubérant, volubile, charmant, chaleureux, ce piccolo diavolo de Roberto Benigni évoque l'Italie de Dante, de Fellini... et de Berlusconi.

En choisissant pour votre «Pinocchio» une stylisation qui se réclame de la convention théâtrale, avez-vous cherché à approcher l'essence même du conte?

Vous savez, c'est vraiment difficile de comprendre le livre. C'est un mélange très mystérieux de réalité et d'étrangeté, avec une critique sociale, de la violence, de la cruauté, une fée aux cheveux turquoises et des animaux qui parlent... Ce livre nous dit que le bonheur n'existe pas. Comme saint François, comme Bouddha, Pinocchio doit connaître la mort, la pauvreté, la faim, la cruauté, la violence pour grandir et devenir humain. Avec le décorateur et le directeur de la photographie, nous avons opté pour une scénographie très réelle sur laquelle tombe une lumière de conte de fées.

Les enfants comprennent-ils mieux cette stylisation que les adultes?

Naturellement! Mais les enfants comprennent tout mieux que les adultes!

Avez-vous pensé à faire jouer Pinocchio par un enfant?

Jamais! Je suis Pinocchio! Quand j'était piccolo, tout le monde m'appelait Pinocchio. Je parlais, je bougeais comme Pinocchio. Le premier au cinéma qui a tenu le rôle de Pinocchio, en 1911, c'est Polidori. Il avait 30 ans. Et Toto l'a joué quand il avait 60 ans! Pinocchio n'est pas un petit enfant! C'est une marionnette, un pantin, un monstre, un alien, un être différent. Il fait un peu peur. En même temps, il est comme un petit enfant: le monde entier lui appartient. Il veut le bonheur pour tous, tout de suite. Il est la beauté, l'humanité personnifiées. C'est un très grand personnage, comme Oedipe, comme Hamlet, comme Don Quichotte. Il est difficile de posséder Pinocchio. On ne peut être que possédé par lui.

En adaptant «Pinocchio», Walt Disney lui a-t-il fait plus de tort que de bien?

Ça dépend. J'ai beaucoup aimé le film de Disney, mais ce n'est pas Pinocchio. Techniquement, c'est un chef-d'oeuvre. Mais ils ont coupé toute la part sombre, la plus forte, la plus intéressante, la meilleure pour la santé. C'est elle qui doit faire comprendre aux enfants que la vie est terrible, mais sans les traumatiser. Dans le Disney, la meilleure scène c'est quand Pinocchio et Lucignolo se transforment en ânes. C'est vraiment effrayant! Sinon, il y a ce message très superficiel: étudier, faire de l'argent et ne pas dire de mensonges pour devenir un garçon comme tous les autres.

Universellement connu, le texte de Collodi est-il assez souple pour supporter toute sorte d'adaptations?

Ah oui! Il y a 400 versions différentes au cinéma. C'est un livre d'aventures, tu peux couper des parties. J'ai trahi la lettre pour rester fidèle à l'esprit. C'est un livre dans lequel il faut plonger pour trouver de nouveaux trésors, comme dans toutes les grandes oeuvres, Racine, Shakespeare, Dante...

Fellini rêvait de porter Pinocchio à l'écran. Que reste-t-il de son projet dans votre film?

Ma! Quand on pense au courant électrique, on pense à Edison. Quand on fait du cinéma, on pense à Fellini! Avec Federico, nous avons parlé beaucoup de Pinocchio. Il m'a très souvent dessiné en Pinocchio. Nous étions en train de le faire quand il est mort. Mais c'était difficile pour lui aussi. La dernière fois que je suis allé le trouver à l'hôpital, je lui ai dit: «Hé! Federico, tu dois guérir immédiatement car nous devons préparer Pinocchio!» Il m'a répondu: «Tu le feras», car il sentait qu'il n'avait plus d'énergie. Pour lui, «Pinocchio» était un livre divinatoire, comme le «Yi-King». Tous les matins, il ouvrait le livre et posait le doigt au hasard pour trouver une réponse.

Collodi mettait son esprit satirique au service de l'unité italienne. Et vous?

Dans «Pinocchio», il n'y a rien de satirique à part le chapitre sur la justice qui renvoie à l'Italie du XIXe. Mais Collodi ne comprenait pas ce qu'il faisait. Il a écrit ce livre parce qu'il avait perdu de l'argent aux cartes. Il ne se souvenait pas de ce qu'il avait écrit trois chapitres plus tôt. Il est l'exemple universel de l'auteur qui écrit quelque chose de plus grand que lui. Actualiser «Pinocchio» est impossible: ce serait vulgaire d'établir des liens avec notre époque. Ça sert à quoi d'actualiser l'«Odyssée»? Que peux-tu faire avec «Oedipe-Roi»? Il y a des choses tellement anciennes et mythiques dans les livres. Pinocchio est en face de nous, pas derrière. Il ne vient pas à nous, c'est nous qui courons derrière lui! Naturellement, en Italie, il y a Berlusconi. Mais qu'il dise des mensonges comme Pinocchio est tellement connu. Ce sont des choses très petites, pas très profondes.

En Italie, votre film a été distribué par Medusa, une société appartenant à Berlusconi. Le piccolo diavolo a-t-il pactisé avec le Diable?

Oh c'était une affaire un peu stupide. Une manifestation d'amour envers moi. La nouvelle, c'était Benigni-Berlusconi... Scandale! Alors les journaux se sont déchaînés! Mais à la vérité, je n'ai pas choisi Berlusconi. J'ai choisi mon distributeur habituel. Il a fait faillite et tout le monde l'a laissé tomber. Il n'y avait que Medusa qui pouvait me sauver. Sinon, le «Pinocchio» ne sortait jamais! Il m'a demandé si j'étais d'accord. J'ai dit oui, parce que Berlusconi n'est pas le Diable! On est dans un pays démocratique. Il a été élu démocratiquement. Je n'ai jamais considéré Berlusconi comme l'adversaire. Je ne suis pas d'accord avec sa pensée, mais je le respecte. C'est une hypocrisie de dire «Ah! il ne faut pas vivre en Italie, Berlusconi est comme Mussolini...» La Medusa est un très bon distributeur. Je connais les gens qui y travaillent depuis trente ans. C'était un procès un peu idiot.

Propos recueillis par A. D.

Roberto Benigni

1952 Naissance à Arezzo, en Toscane.

1986 «Down by Law», de Jim Jarmusch.

1988 «Il Piccolo Diavolo».

1990 «La Voix de la Lune», de Fellini.

1997 «La Vie est belle»: un triomphe.

1999 Tullius Detritus dans «Asterix et Obélix contre César», de Zidi.

2002 «Pinocchio».

«Quand j'était piccolo, tout le monde m'appelait Pinocchio. Je parlais, je bougeais comme lui.»




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