L'Hebdo;
2001-10-25 Pinocchio chez les robots
Cinéma Réalisé par Spielberg d'après un projet de Kubrick, «A. I.», film boursouflé, a le mérite de vulgariser plaisamment un thème vertigineux de la science-fiction: l'intelligence artificielle.
Kubrick et Spielberg. Deux monstres sacrés. Deux visionnaires qui ont bouleversé le cinéma et notre perception du monde. Le premier, en 1968, nous emmène dans un voyage métaphysique sans retour avec «2001 L'Odyssée de l'Espace». Le second, en 1982, nous émeut jusqu'aux larmes avec «E. T.»
Tout sépare les deux génies. Stanley Kubrick est un joueur d'échecs, un misanthrope pessimiste qui construit ses films comme des problèmes de maths. Steven Spielberg est un grand sentimental, un humaniste benoît, un éternel enfant qui conçoit le cinéma comme un jeu de meccano, un parc d'attractions. Le «Washington Post» résume cette dichotomie d'une formule choc: «Spielberg voit le verre à moitié plein; Kubrick le voit brisé et planté dans votre visage».
L'homme qui a introduit l'intelligence artificielle dans le cinéma avec HAL-9000, le superordinateur de «2001», a eu envie de «raconter un conte de fées futuriste sur l'intelligence artificielle». Il a travaillé des années durant sur une nouvelle de Brian Aldiss, «Des jouets pour l'été». Maints atermoiements plus tard, il refile le cyberbébé à Spielberg, l'inventeur de la science-fiction sentimentale.
Métaphysique et peluches
«A. I.», c'est le mariage de la carpe et du lapin à ressort cher à Spielberg. C'est E.T., le lutin christique, qui s'écrabouille contre le monolithe noir, ce monument d'opacité fertile que trente ans d'exégèse n'ont pas su élucider... Il n'est pas abusif d'ironiser que «A. I.» révèle l'intelligence de Kubrick et les artifices de Spielberg.
La première partie de ce film s'avère la plus kubrickienne, la plus épurée, la plus métaphysique. La meilleure. Le professeur Hobby construit un robot enfant. Paradoxe ultime, confinant au blasphème: la plus haute technologie, les algorithmes les plus complexes sont sollicités pour créer le plus parfait symbole d'innocence. Cet enfant sera programmé pour aimer. «Oui, mais pourra-t-on l'aimer en retour?» , demande un assistant. «Dieu n'a-t-il pas créé Adam pour en être aimé?», répond le démiurge.
Parce que leur fils est dans le coma, un couple acquiert David comme enfant de remplacement. Toujours sage, propre et souriant, le roboboy s'avère le rejeton idéal. Il est étrangement réel en dépit de son origine artificielle, c'est à peine s'il souffre d'un léger déficit émotionnel. Tiraillée entre l'amour maternel et un sentiment d'étrangeté, la maman initialise David. Décision sans appel: un roboboy dont on ne veut plus ne peut être revendu ou reprogrammé, il part à la casse. Quand David dit «Maman», les larmes sont censées gicler des yeux des spectateurs.
Miraculeusement guéri, le vrai fils vient reprendre la place qui lui est due dans le coeur des parents. David est rejeté - image troublante et terrible d'un garçonnet artificiel oublié au fond de la piscine.
Banane mécanique
Dans la deuxième partie, du pur cinéma d'aventures se réclamant du «Petit Poucet», de «Mad Max», du «Magicien d'Oz», d'«Orange mécanique», de «Pinocchio» et on en passe, Spielberg prend le dessus. Maman va perdre David au fond des bois. Avec pour seul compagnon Teddy, un ours en peluche amélioré, le roboboy se met en quête d'une maman. Tel Pinocchio, il veut devenir un vrai petit garçon. Il croise d'autres «mechas», pauvres robots déglingués fourrageant dans les détritus pour récupérer qui un membre, qui une diode.
Il rencontre son Jiminy Cricket: il s'appelle Gigolo Boy et a été conçu pour apporter du bonheur aux femmes solitaires. Dans le script de Kubrick, ce mecha était sombre, «beaucoup plus agressif, plus tordu». Spielberg en a fait un chouette copain avec lecteur de CD incorporé. Dommage: abordant la question du sexe dans «Blade Runner», Philip K. Dick met dans la bouche d'une androïde qui se donne à un homme de chair cette mise en garde glaçante: «Ne vous interrompez pas pour jouer les philosophes, parce que, d'un point de vue philosophique, c'est horrible. Pour nous deux.»
A Rouge City, ville de tous les plaisirs, le garçon synthétique, la machine à sexe et la peluche pensante échappent à un jeu de massacre: les braves gens de chair et de sang cassent du robot. Renvoyant à d'autres génocides, ces jeux du cirque nous obligent à réfléchir sur la nature de la haine, sur le besoin de se trouver un autre et de le haïr pour la couleur de sa peau ou son métabolisme manufacturé.
Sa quête emmène David à New York - cité engloutie d'où émergent les Twin Towers! Dans le laboratoire du Dr. Hobby, il découvre d'autres lui-mêmes, qui attendent dans leur boîte en carton des parents à aimer. Alors, comprenant qu'il a été produit en série, David décide d'en finir. Il se jette à l'eau et sombre. Mais un robot ne se noie pas. A Coney Island, il tombe en arrêt devant une statue de la Fée bleue, la bonne marraine de Pinocchio. Il reste planté devant elle, pour le reste des temps, répétant sa vaine prière, «Rends-moi réel», tandis que la nuit descend sur la Terre.
Spielberg aurait dû conclure «A. I.» sur cette note immensément mélancolique, car les histoires de robot ne peuvent que finir mal. Hélas! Il a rajouté vingt minutes d'une insoutenable mièvrerie. Selon certains critiques, cette rallonge serait l'équivalent de la dernière section de «2001», la dérive psychédélique vers les mondes inconnus. Toujours est-il que Spielberg donne libre cours à son sentimentalisme le plus sirupeux: deux mille ans plus tard, des extraterrestres filiformes, évoquant ceux des «Rencontres du troisième type», à moins qu'il ne s'agisse de robots futuristes, récupèrent David, le raniment et, avec un petit coup de main du super-nounours, clonent sa maman. Elle lui cuit un gâteau... Beurk!
Machine, as-tu du coeur?
Le thème de la vie artificielle fascine par son ambiguïté. Profondément philosophique, il propose une relecture science-fictionnesque du mythe de Prométhée. On regrette donc que Spielberg ait préféré les gadgets, la féérie et le mélodrame à la métaphysique. Les histoires de robots requièrent un niveau d'abstraction que Spielberg ne peut imaginer. Voir «2001», quand on débranche HAL et que l'ordinateur avoue sa peur de mourir. Dans «A. I. «, une remarque comme «Tu as été conçu pour un but bien précis, tu n'es pas comme un canari ou un poisson» s'avère infiniment plus profonde que les crânes ajourés des robots en ruine ou la trémulation faciale de David lorsqu'il se détériore. De même, tirée de la nouvelle originelle, cette interrogation ouvre des perspectives vertigineuses: «Teddy, sais-tu à quoi je pense? Comment peut-on distinguer les choses réelles de celles qui ne le sont pas?»
Curieusement, «A. I.», film futuriste, présente des aspects quelque peu désuets à l'heure des organismes génétiquement modifiés. La nouvelle d'Aldiss date de 1969, autrement dit de la préhistoire cybernétique. En ces temps reculés, la robotique se réclamait encore de la mécanique, voire de la ferronnerie: Talos, le géant de bronze forgé par Hephaïstos, et Galatée, la femme sculptée dans l'ivoire par Pygmalion, et le Golem, cette statue d'argile que les rabbins animaient d'un signe cabalistique... Imaginé en 1921 par Karel Capek dans «R.U.R.» (pour «Robots Universels de Rossum»), le robot, dont le nom est dérivé du tchèque «robotnik», c'est-à-dire, «homme de peine», est un esclave de métal destiné aux tâches les plus ingrates et dépourvu de conscience. Il restera longtemps inférieur à l'homme, et ce n'est pas Robby, le bibendum métallique qui tient la vedette dans «Planète interdite», de Fred McLeod Wilcox (1956), qui nous contredira.
Bien sûr les robots mis en scène par Asimov dans «Les Cavernes d'Acier» (1954) ont parfois des doutes existentiels. Il est toutefois impossible de se leurrer sur leur nature: il suffit d'en ouvrir un pour voir les câbles et les rivets. Il faut attendre «2001» pour découvrir avec HAL-9000, éliminant sans états d'âme l'équipage du vaisseau, que la brute cybernétique peut se révolter contre son créateur, qu'elle a acquis une conscience irréductible aux algorithmes.
Avec l'avènement du génie génétique, la relation de l'homme et du robot a gagné en ambiguïté. Dans «Blade Runner», il est impossible de distinguer physiquement l'humanité de souche et sa contrefaçon. Il faut procéder à des tests psychologiques poussés pour percevoir le déficit émotionnel des «répliquants», leur manque d'empathie, «une froideur. Quelque chose comme l'haleine du vide qui s'étend entre les mondes habités. L'haleine de nulle part.»
L'équation de l'âme
Boostée par le mouvement cyberpunk, la science-fiction contemporaine a envoyé à la casse les androïdes à roulettes, a révoqué les fameuses Lois de la robotique promulguées par Asimov, mais cultive toujours le «complexe de Frankenstein», c'est-à-dire ce malaise qu'éprouvent créateurs et créatures lorsqu'ils se confrontent.
Dans ces oeuvres novatrices que sont la saga d'«Hypérion», de Dan Simmons, ou le cycle de La Culture, de Iain M. Banks, les intelligences artificielles dirigent l'univers. Retirées dans un futur inaccessible elles gouvernent discrètement et complotent entre factions rivales, peu soucieuses de rencontrer le singe nu qui, des siècles plus tôt, a fabriqué les machines auxquelles elles doivent la vie. Sans doute affranchies de tout substrat biomécanique, elles sont en quête de l'Intelligence Ultime - Dieu ou machine infiniment supérieure.
C'est la question fondamentale que pose la science et que «A. I.» n'approfondit pas assez: les robots ont-ils une âme? Cordwainer Smith le pressentait dans «Les Seigneurs de l'Instrumentalité», où Dieu n'est plus guère qu'un «vieux mot que j'ai entendu dans la bouche d'un robot».
Antoine Duplan
«A. I. - Intelligence Artificielle». De Steven Spielberg. Avec Haley Joel Osment, Jude Law, Frances O'Connor, Bendan Gleeson, William Hurt. Etats-Unis, 2 h 26.
Trois robots: Teddy, le super-nounours, David (Haley Joel Osment), le garçon synthétique,
et Gigolo Boy (Jude Law), la machine sexuelle.
STEVEN SPIELBERG dirigeant des figurants robots sur le plateau d'«A. I.».
2001 L'ODYSSÉE DE L'ESPACE L'astronaute lobotomise l'ordinateur.
BLADE RUNNER Le détective (H. Ford) est humain. Sa compagne androïde.
Quand Steven rencontre Stanley
Steven Spielberg (né en 1947) et Stanley Kubrick (1928-1999) se vouaient une grande estime réciproque. Le premier admirait la rigueur des films de son aîné, le second enviait les succès publics du wonderboy hollywoodien. Ils se croisent une première fois en 1979, dans le studio où Kubrick achève «Shining» et Spielberg commence «Les Aventuriers de l'Arche perdue». Ils nouent une relation de père à fils, de maître à disciple. Malgré l'océan et le continent qui les séparent, les deux cinéastes échangent leurs points de vue selon des rituels définis par ce grand paranoïaque de Kubrick. Le fax réservé à leur correspondance est tenu sous clé dans un placard de la maison de Spielberg. L'auteur de «2001» téléphone fréquemment au père d'«E.T.» - toujours en PCV...
Une douzaine de fois, Spielberg rend visite à son ami qui vit en reclus dans un manoir anglais. C'est là qu'il découvre «la plus belle histoire que j'aie jamais entendue», à savoir «A. I.» En 1993, épaté par les effets spéciaux de «Jurassic Park», Kubrick a envie de relancer ce projet de science-fiction qui l'obsède depuis 1969. Se ravisant, il propose à Spielberg de réaliser cette histoire de robots: «Je pense que ce film est plus proche de ta sensibilité que de la mienne». Le vieux maître s'enlise dans le tournage d'«Eyes Wide Shut», et meurt au printemps 99.
Après quelques hésitations légitimes, Spielberg décide de tourner «A. I.» et de le sortir en 2001, le plus kubrickien des millésimes. En vingt mois, comme «coaché par un fantôme», il réalise ce que Kubrick n'a pas réussi à faire en vingt ans... De la supériorité de la machine à rêves sur les doutes d'un visionnaire solitaire. A. D.
Connecte-toi toi-même
Jadis, l'homme dictait à la machine comment se comporter. Aujourd'hui, la nouvelle philosophie consiste à la laisser faire ses erreurs et grandir grâce à ses expériences.
O
n en était convaincu. Et on le criait haut et fort. A l'image d'Alan Turing, père de l'intelligence artificielle, on pensait dans les années 50 et 60 qu'au seuil du troisième millénaire, l'être humain ne serait plus le seul champion de l'intelligence. Il aurait un égal, l'ordinateur. A cet optimisme, deux raisons. Les débuts de l'informatique subjuguaient. On sentait l'extraordinaire potentiel de cette nouvelle technique. Et puis on vivait aussi une période faste pour la science. Tout semblait réussir aux chercheurs. D'un côté, ils maîtrisaient l'atome et perçaient un à un les secrets de la matière. De l'autre, ils envoyaient des fusées de plus en plus haut dans le ciel. Bientôt la Lune.
Il ne reste plus grand-chose de ces prédictions fracassantes. On a clairement péché par orgueil. Les robots et les ordinateurs sont encore à des années-lumière d'égaler l'intelligence humaine. Leur plus grand succès? Avoir un jour (en mai 1997), grâce à un certain Deep Blue, battu un très grand champion d'échecs à son propre jeu. Pas de quoi en faire un fromage. Sauf pour un Kasparov profondément vexé. Les échecs, c'est mathématique. Il faut calculer, surtout calculer. C'est de la pure analyse combinatoire. A portée de n'importe quelle créature de silicium un peu dopée! Deep Blue faisait du 200 millions de positions par seconde. C'est dire.
Mais dès qu'il s'agit de faire face à la vraie vie, celle de tous les jours, avec ses cohortes d'imprévus et de changements, Deep Blue et consort s'égarent, paniquent, échouent là où le cerveau, plutôt lent en calcul, excelle. Ils ne sont pas faits pour un monde d'à peu près et d'environ. A moins qu'on ne leur donne les mêmes armes que le cerveau: la capacité et le temps d'apprendre.
Révolution intelligente
Ce fut la grande erreur de l'approche classique de l'intelligence artificielle (IA). Elle prêchait qu'il n'y a d'intelligence que symbolique, capable d'abstraction. Comme le cerveau. Il s'agissait de doter les ordinateurs d'un langage aussi complet que possible, un langage qui modélise leur environnement avec le plus de détails possibles. Mais allez donc modéliser le monde! Ce rêve d'exhaustivité a tourné au cauchemar. Les scientifiques ont dû revoir leurs ambitions à la baisse. De l'IA classique sont nés par exemple les systèmes experts, des logiciels qui, comme leur nom l'indique, ne sont experts, "intelligents", que dans un domaine propre très limité. Et encore ne le sont-ils que dans un registre purement logique.
Bref, cette voie classique a perdu son rêve. Aussi un nouveau courant a-t-il émergé dès le milieu des années 80, celui de l'intelligence artificielle située, très inspirée par les sciences cognitives et par des psychologues ou philosophes comme Jean Piaget, Lev Vygotsky, Edmond Husserl ou encore Maurice Merleau-Ponty.
Fini le temps où l'homme dictait a priori à l'ordinateur ou au robot comment se comporter face à une situation précise. Aujourd'hui, la nouvelle philosophie, c'est de le laisser patauger. Si un robot ambitionne de ressembler à un être humain, il lui faudra avant tout commencer par le tout début. Comme le soulignent Agnès Guillot et Jean-Arcady Meyer, de l'AnimatLab à Paris, dans leur préface à l'ouvrage intitulé «Robo Sapiens» (Editions Autrement), «... les robots doivent en priorité pouvoir se comporter comme le plus primitif des animaux avant d'espérer acquérir le langage naturel ou une conscience (...) Avant les quelques derniers milliers d'années qui ont suffi à l'émergence de l'intellect humain, environ deux milliards d'années ont été nécessaires pour forger d'abord un système qui vive et se reproduise.»
Est-ce à dire que les robots vont devoir patienter deux milliards d'années avant de nous arriver à la cheville? Peut-être pas. Rodney Brooks joue la carte de l'optimisme. Fer de lance de la nouvelle intelligence artificielle, ce scientifique du MIT de Boston pense avoir cerné ce qui peut, ce qui doit mener un robot à l'éveil. Dans un article rédigé en 1998 pour le compte de l'American Association for Artificial Intelligence, il fait l'hypothèse qu'un robot intelligent doit réunir quatre qualités essentielles: il doit pouvoir se développer et apprendre, interagir avec d'autres individus pour augmenter son savoir, disposer d'un corps, de membres, de capteurs, d'actionneurs pour agir sur son environnement et, finalement, il doit pouvoir nouer la gerbe des informations qui lui parviennent pour leur donner une cohérence, autrement dit du sens.
Cog est né de cette nouvelle philosophie et de l'esprit de Rodney Brooks. Certes, il n'a pas de jambes. Mais pour le reste, ce robot n'est pas à plaindre. Ses parents l'ont gâté. Il est un concentré de technologie dernier cri. Pas moins de six moteurs équipent chacun de ses bras articulés pour leur donner un mouvement aussi souple que possible. Et ses mains, quelles mains! Dotées de trois doigts et d'un pouce, elles peuvent saisir un objet et adapter leur prise en fonction de son volume et de son poids. Sans oublier les autres sens dont Cog dispose, essentiellement l'ouïe et la vue, et évidemment quelques puces informatiques par-ci par-là.
Comme un nouveau-né
Mais n'allez pas croire que ce robot a été préalablement gavé d'instructions pour utiliser ses bras, son corps, ses yeux ou ses mains. Son chercheur de père lui a juste donné quelques règles générales, quelques buts à atteindre, mais c'est essentiellement à Cog de chercher le meilleur moyen d'y arriver. Pour cela, il dispose d'une mémoire et d'une fonction d'évaluation qui lui permettent de progresser, comme un humain, d'essais en erreurs jusqu'à la réussite de sa tâche. Son concepteur l'affirme: si au départ Cog avait aussi peu d'aptitudes qu'un nouveau-né, il a très vite appris à coordonner ses mouvements et sa vision pour attraper des objets. Quelques heures ont suffi, là où un enfant a besoin de mois entiers. Mais surtout, quelques lignes de programmes ont suffi pour qu'il parvienne à ce résultat. Le reste des instructions, c'est le robot lui-même qui les a «écrites». La même recherche en intelligence artificielle classique aurait exigé plusieurs superordinateurs.
Mais comment ce phénomène d'apprentissage est-il possible? L'une des solutions retenues s'inspire largement des connaissances acquises en neurophysiologie. Grossièrement, les neurones sont - et ils agissent généralement en cascade - un lien entre un stimulus et une action. Or plus ce lien se révèle efficace, plus il est utilisé et plus il va se renforcer. Dans les réseaux de neurones artificiels, outre qu'ils sont faits de silicium, le principe est identique. Le bon geste du robot correspond à une combinaison particulière de ces neurones. C'est elle qu'il doit trouver au gré de ses tentatives. Plus il s'en approche, mieux il est noté et plus il mémorise le meilleur du chemin qu'il vient de suivre.
Une autre approche est, elle, directement inspirée de la théorie darwinienne de l'évolution. Elle dit en substance que les organismes les mieux adaptés aux pressions de leur environnement ont plus de chances de transmettre leur patrimoine génétique aux générations suivantes. C'est donc sur ce modèle qu'ont été inventés les algorithmes génétiques, aussi appelés algorithmes évolutionnaires. Ils sont aux ordinateurs ce que l'ADN est au monde vivant, un code qui décide des caractéristiques de l'individu. Dans le cas des robots, il s'agira d'un petit programme informatique, d'une suite de 0 et de 1, censé décider de leur comportement, de leurs mouvements.
Produit aléatoirement, chacun de ces petits génomes binaires va être testé et noté en fonction des mouvements qu'il déclenche chez le robot. Dans un deuxième temps, les chercheurs ne retiennent que les génomes les plus performants avant de leur faire subir différentes opérations, comme des mutations ou encore des recombinaisons (voir l'infographie). Une seconde, une nouvelle génération apparaît alors, peut-être porteuse de génomes encore plus performants.
Expérience lausannoise
Ainsi la nature est-elle une source inépuisable d'inspiration pour les ingénieurs. Preuve en est l'expérience menée à l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne par l'équipe de Dario Floreano. Au début de l'aventure, deux héros, deux petits robots mobiles qui disposent chacun d'une dizaine de neurones artificiels. L'un, aveugle et rapide, est désigné comme proie. L'autre, doté de la vue, mais lent, joue le prédateur. Stratégie du premier: éviter le second. Stratégie du second: toucher le premier.
L'un et l'autre sont vierges de toute expérience. A eux d'affiner leur stratégie. Chaque fois que l'un trouve une parade, il reçoit un bon point et mémorise sa stratégie. Devenu plus fort, il force l'autre à s'adapter. Et de fil en aiguille, chacun évolue en fonction des progrès de l'autre. Un phénomène connu sous le nom de coévolution dans le monde naturel. Au bout du compte, les deux petits robots sont parvenus à une sorte de stabilité, à un optimum stratégique. La proie a compris qu'elle doit bouger vite, au hasard et tout le temps, tandis que le prédateur a saisi que sa meilleure chance était de se tenir dans un coin en attendant que la proie passe à sa portée.
Imiter la vie serait-il la bonne solution pour créer un robot intelligent? En tout cas, la quête sera difficile. Un chercheur du nom de Hugo de Garis nourrit depuis plusieurs années l'ambition de créer un cerveau artificiel équivalent à celui d'un chat, grâce à un réseau de neurones constitué de plusieurs milliers de connexions. Pourtant, malgré une débauche de moyens et d'efforts, il n'a pas encore trouvé la façon de convaincre ces milliers de neurones artificiels à "travailler" ensemble pour qu'ils produisent un comportement cohérent.
Et dire que notre cerveau, lui, contient plus de cent milliards de neurones...
Pierre-Yves Frei
COG Doté de trois doigts et d'un pouce, ce robot est aussi doué de l'ouïe et de la vue.
Des émotions plein les puces
Mais pourquoi toujours vouloir construire des robots à l'image de l'homme? Par anthropocentrisme? Par sens du marketing? Non, dit Rodney Brooks, chercheur au MIT. Il y a une bonne raison. L'intelligence humaine est avant tout sociale. C'est en interagissant avec ses semblables que l'homme aiguise son esprit. Et il le fait par le langage, le geste et également par les expressions. Un robot intelligent devrait donc aussi connaître et utiliser ces mimiques.
C'est le rôle de Kismet, une tête robotisée aux allures de mogwaï, le gentil gremlin, celui d'avant la transformation. Cynthia Breazel, sa conceptrice au MIT, a truffé son logiciel de règles de psychologie humaine. Pas moins de dix ordinateurs branchés en parallèle forment son «cerveau». Mais une fois encore, l'essentiel, c'est à Kismet de l'apprendre. Comme un être humain, il sait maintenant tourner la tête et suivre du regard toute personne qui entre dans la pièce où il se trouve et la fixer si celle-ci lui adresse la parole. Mais attention! Si son interlocuteur s'approche trop, Kismet adopte un geste de recul, accompagné par une moue de gêne.
Des expressions, il en a plein ses puces et sait de mieux en mieux les utiliser, grâce au mimétisme, en regardant ces êtres de chair qui lui parlent si souvent. Kismet a son caractère. Il ne suffit pas de lui présenter un jouet pour le réjouir. Parfois, il n'est tout simplement pas d'humeur. Au mieux, il adoptera une expression de fatigue ou de dégoût, au pire, il montrera son agacement. Il lui arrive même de faire un petit caprice quand on ne s'occupe pas de lui. Quand l'expression «péter un fusible» prend tout son sens... P.-Y. F.
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