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ROBERT DARLINGTON
"Plus les parents sont riches, plus ils se méfient des héritiers"

Par Yves Genier - Mis en ligne le 01.02.2012 à 12:09

Successions. Le niveau de fortune complique les mécanismes de transmission patrimoniale entre générations, surtout lorsqu’elle est mal préparée, montre une étude de la banque britannique Barclays.

L’organisation d’une succession n’étant pas simple, comment les personnes fortunées s’y prennent-elles pour franchir cette étape?

Cela ne se passe évidemment pas sans difficultés. Disons, pour résumer, que l’argent ne fait pas le bonheur! Les situations familiales ne sont pas toujours réglées lors de la survenance d’un décès. L’organisation de la succession peut avoir été mal faite ou les héritiers être trop jeunes pour reprendre le fardeau. En cas d’événement soudain, c’est le vide, générateur de situations conflictuelles.

Dans quels cas surviennent-elles?

Plus les niveaux de fortune sont élevés, plus les conflits familiaux s’accentuent. Ces derniers se manifestent dans 46% des cas dans des familles détenant plus de 10 millions de livres sterling (plus de 14 millions de francs), alors qu’ils sont 40% pour les familles possédant des avoirs plus modestes, entre 1 et 2 millions de livres (de 1,4 à 2,8 millions de francs), selon le rapport sur la question que Barclays Wealth a publié en novembre. A noter que la Suisse se distingue par le fait qu’elle reste bien en dessous de la moyenne. Les situations conflictuelles n’y concernent que 28% des cas.

Comment expliquez-vous ces différences?

Plus les familles détiennent des fortunes importantes, plus les parents tendent à se méfier de leurs descendants au moment d’organiser la succession. A cela s’ajoute le fait que les familles occidentales (européennes et nord-américaines) accordent moins facilement leur confiance à leurs héritiers que les autres. Cette méfiance concerne 38% des familles aux Etats-Unis et 37% en Europe, alors qu’elle n’affecte que 31% des familles asiatiques, et seulement 22% de celles du Moyen-Orient.

Comment expliquez-vous ces écarts?

Ils dépendent avant tout de la solidité des liens familiaux et de la valeur qui leur est attribuée. Cette valeur est très élevée en Asie, particulièrement en Inde et au Moyen-Orient. Elle est moindre en Europe.

D’où vient cette distance entre générations dans les pays occidentaux?

Elle découle du nombre de remariages de la part des parents et de l’âge plutôt avancé auquel ces derniers ont eu leurs enfants. La religion y joue un rôle moins prononcé que dans d’autres cultures où elle cimente davantage les liens entre les générations.

Quel est l’impact de ces différences culturelles sur l’organisation des transferts de fortune entre générations?

Il n’existe pas de modèle unique, car chaque famille est différente et suit ses propres références culturelles et religieuses. Certaines se montrent très ouvertes à la discussion sur ce genre de questions, d’autres pas du tout.

Un exemple?

Prenons un cas dont nous avons eu à nous occuper, la famille d’un entrepreneur indien basé à Dubaï. Il voulait limiter la transmission de son patrimoine à ses deux filles, l’une résidant aux Emirats, l’autre étudiant aux Etats-Unis. Mais comment aborder cette question délicate? Pour le père de famille, en parler n’était pas particulièrement problématique. Mais l’organisation de ses biens était complexe. Il possédait des usines en Afrique, de l’immobilier au Royaume-Uni, etc. Il a fallu réserver deux jours pleins pour travailler avec cet entrepreneur et ses conseillers, élaborer diverses solutions en collaboration avec des experts, et discuter des options avec sa famille. Jusqu’alors, il était préoccupé, tendu. Lorsque l’affaire a été réglée, il a été soulagé, comme transformé. Pour symboliser le passage de cette étape, il a profité de vacances en Inde pour bénir le texte de l’accord dans le Gange.

Avez-vous rencontré cette famille chez elle?

Non, elle est venue à Genève pour régler cette question.

Vivez-vous le même genre d’expérience avec des Occidentaux?

Effectivement, ils se montrent plus ouverts et directs dans ce type de discussion.

Quelles sont les structures juridiques les plus employées pour assurer la transmission d’un patrimoine?

La voie testamentaire est le moyen classique par excellence d’assurer la transmission des biens. Mais il existe d’autres instruments de planification successorale, tels que les trusts, qui permettent de conserver le patrimoine familial dans une structure juridique unique. Déjà répandus au Royaume-Uni, d’où ils sont originaires, et aux Etats-Unis, les trusts gagnent en popularité et trouvent toujours plus d’adeptes, principalement au Moyen-Orient. Ils restent encore marginaux en Asie, où le concept est encore neuf, et où on préfère recourir au système de l’assurance vie. Certaines familles recourent aussi à la création de fondations.

Le testament est-il toujours d’usage?

Oui, mais il est influencé par le cadre juridique en vigueur sur le lieu de vie de la famille. En Suisse, où la loi spécifie très précisément les minima en dessous desquels un testateur ne peut pas aller, (on ne peut pas déshériter un descendant direct, par exemple), les parents ne sont pas incités à prendre l’initiative d’écrire des testaments. Ils ne sont que 70% à le faire. Dans le monde anglo-saxon en revanche, ce taux s’élève entre 89 et 98% des cas, selon les pays. Cela provient du fait que le droit permet d’y faire à peu près ce que l’on veut, comme de confier son héritage à son canari.

Le Japon semble faire exception…

En effet: 13% seulement des familles nipponnes règlent leur succession par le biais d’un tel document. La coutume veut que le détenteur de la fortune familiale ne s’exprime que par souhaits. C’est la famille, après le décès, qui décide, par consensus, de l’attribution des biens.

Quel rôle joue la fiscalité dans l’organisation d’une succession?

C’est évidemment un élément à prendre en compte. Elle est, avec l’accroissement de la fortune du légataire, la principale cause de révision d’un testament. C’est même la raison principale invoquée par les grandes fortunes d’Amérique du Nord.

Et les autres?

La confiance entre membres d’une même famille est évidemment le facteur essentiel.

Assistez-vous à des cas où des enfants se voient déshérités par leurs parents?

Cela arrive dans 4 à 5% des situations. La Suisse s’inscrit dans la moyenne avec 4% environ de cas de parents qui n’attribuent que le minimum légal à leurs héritiers.

 

«J’espère que jamais plus nous n’assisterons à la paralysie et à la confusion qui ont causé autant de dégâts lors de la précédente crise.»
George Osborne, chancelier de l’Echiquier, lors de la présentation d’une réorganisation de la surveillance financière britannique

 


PROFIL ROBERT DARLINGTON - EXPERT EN PATRIMOINE

Responsable des affaires de structuration de patrimoine pour la Suisse à destination de clients très fortunés internationaux, Robert Darlington travaille chez Barclays Wealth à Genève, l’entité de gestion de fortune du groupe britannique, depuis octobre 2010. Précédemment, il était chargé du développement des solutions patrimoniales chez Lloyds TSB.




Tags: Robert Darlington, finance, patrimoine, héritier,

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