Un coup d'arrêt! En 2010, les salaires en Suisse risquent bien de faire du surplace. Cet automne, les négociations ont été difficiles. Dans certaines entreprises, commissions du personnel et chefs d'entreprise n'ont même pas terminé leurs discussions. Thomas Daum, patron des patrons, estime que, dans plusieurs secteurs sévèrement touchés par la crise, on s'achemine vers un «zero round». Hans-Ulrich Bigler, directeur de l'Union suisse des arts et métiers, estime, lui, que le gel devrait être la règle, pour tenir compte du fait que l'inflation des derniers mois a été négative. «On doit l'inclure dans le calcul. Tout comme on doit considérer que, en 2009, les accords salariaux avaient été très généreux.»
Preuve de ce durcissement: la lenteur des discussions. Selon Daniel Lampart, économiste en chef à l'Union syndicale suisse (USS), elles sont imputables aux patrons. Ceux-ci, dans l'incertitude, freineraient les discussions «de manière à ce que la crise arrive dans leur secteur». Une année après l'effondrement de l'industrie exportatrice, c'est l'économie intérieure du pays qui est touchée.
La fin d'un tabou? Un autre élément, totalement inconnu en période de surchauffe, s'est invité dans le débat: le tabou de la baisse des revenus. Quelques entreprises, notamment en Suisse alémanique, ont tenté l'expérience d'une baisse de salaires nominale. Sans vraiment persévérer. Ce qui n'étonne guère Aldo Ferrari, secrétaire régional d'Unia Vaud: «Baisser les salaires pour sauver des postes? C'est du baratin, de la discussion de Café du Commerce. Quand une entreprise doit baisser les salaires de ses employés, c'est déjà trop tard.» En revanche, la réduction du temps de travail, «c'est un autre chose. Car cela permet de répondre au vide dans les carnets de commandes.» Dans l'industrie d'exportation, où l'on s'achemine vers un gel des salaires, les employés trinquent déjà: «Dans les faits, les salaires ont déjà baissé pour tous ceux qui ont dû subir une réduction des heures de travail.»
Reste à savoir comment la population vit ces heures difficiles. Entre indices de reprise et le sentiment que «la vraie crise», celle qui touche l'emploi, est encore à venir, les Suisses sont plutôt pessimistes. C'est ce que révèle un sondage exclusif réalisé en novembre pour L'Hebdo par CJS Conseil et l'Institut Link*. Ainsi, trois ménages sur quatre envisagent une stagnation (52%) ou une diminution (21%) de leur revenu l'année prochaine. En Suisse romande, l'ambiance est un peu plus morose. D'autant que, à la crise et ses réductions d'horaires, s'ajoutent les coups de massue que sont l'augmentation des primes d'assurance maladie (qui ne font pas partie de l'indice des prix à la consommation) ou celles des caisses de pension. Une incertitude qui se révèle aussi par le fait que la population ne rejette plus une réduction des salaires. Si cela permet de conserver son emploi, plus d'un Suisse sur deux est prêt à sacrifier une partie de son revenu.
* Etude type omnibus online LINK Online Panel 836 interviews, dont 494 en Suisse alémanique et 342 en Suisse romande. Résultats pondérés par canton de résidence, âge, sexe, fréquence d'usage de l'internet et fréquence d'achat sur l'internet. Entre le 12 et le 22 novembre. Marge d'erreur: +/- 3,5%
LA MOROSITÉ EN CHIFFRES
59% des Suisses prêts à réduire leur salaire pour conserver leur emploi.
83% des Suisses romands craignent pour leur pouvoir d’achat en 2010.
+0,8% Augmentation prévue des salaires nominaux en Suisse en 2010.
A lire aussi:
ÉVOLUTION DES SALAIRES
Trois Suisses sur quatre sont pessimistes
La crise est bien présente dans la tête des Suisses: 21% d'entre eux estiment que leur revenu va baisser, ou au mieux stagner (52%) en 2010. Mais tous ne réagissent pas de la même manière. Les Romands, gravement touchés par la récession qui ébranle l'horlogerie ou les machines-outils et victimes du chômage, ont une vision un peu plus noire que les Alémaniques. L'appréciation est encore plus révélatrice dans les sous-groupes. Ainsi, les femmes francophones sont très pessimistes: 29% entrevoient un recul de leur rémunération, alors que seulement 9% d'entre elles envisage une amélioration.
L'âge semble également être un facteur déterminant. Si, jusqu'à 35 ans, on se veut relativement optimiste, cela décline avec le temps. Seuls 9% des sondés de plus de 50 ans subodorent une évolution favorable. Cela peut s'expliquer par le fait que, à cette période de la vie, les salaires sont plus élevés et que les perspectives de carrière s'estompent. Les plus jeunes, fortement touchés par le chômage, ont moins à perdre. Mais surtout, lueur dans la grisaille, ils semblent garder espoir.
Côté niveaux de rémunération, 26% des revenus supérieurs estiment qu'ils devront se serrer la ceinture, contre 17% pour les salaires moins élevés. Dans cette dernière catégorie, une personne sur quatre s'attend même à une progression.
ADAPTATION À LA BAISSE DES SALAIRES
Les Romandes refusent qu'on touche à leur revenu
Tout le monde s'entend pour soutenir que, en période économique faste, les salaires doivent augmenter. En période de récession en revanche, le mouvement inverse divise. Si 67% des sondés refusent le mécanisme, 29% d'entre eux estiment tout de même acceptable que les salaires baissent lorsque l'économie va mal.
Encore une fois, les Romands, secoués par la crise, affichent un radicalisme plus marqué (84% opposés) que les Alémaniques. Les hommes sont globalement plus favorables que les femmes à ce principe rejeté par les syndicats et que les patrons ne touchent qu'avec prudence, car, comme l'affirme Peter Dietrich, directeur de Swissmem, «ce n'est pas une stratégie».
Ces proportions sont influencées par les femmes romandes, une nouvelle fois plus tranchées dans leurs opinions que les autres catégories. Près de 90% d'entre elles se déclarent hostiles à cette remise en cause des acquis sociaux. A l'inverse, une femme alémanique sur trois (même résultat chez les hommes) estime le principe «tout à fait» ou «assez» acceptable.
A relever encore que 71% des personnes affichant un revenu dit «supérieur» sont opposés à ce principe de la baisse. Les revenus inférieurs, paradoxalement, sont prêts à se montrer plus souples. Une différence significative se lit également en fonction des perspectives personnelles. Ainsi plus on est pessimiste quant à l'évolution de son salaire, moins on est en phase avec ce principe libéral. POUR CONSERVER SON EMPLOI
Plus d'une personne sur deux accepterait une baisse de salaire
Le refus du principe «récession- baisse des salaires» vole en éclat lorsque l'activité de la personne est en péril. La preuve: en cas de difficultés, 59% des Suisses se déclarent prêts à rogner leur revenu pour pouvoir garder leur emploi. Même s'ils sont moins enclins à se «sacrifier» que les Alémaniques (62%), les Romands, qui n'étaient que 10% à trouver «tout-à-fait acceptable» une réduction de salaire en temps de crise, sont 50% à admettre qu'ils seraient prêts à le faire pour conserver leur emploi (ou celui qui fait vivre leur ménage). 27% refuse catégoriquement. Au niveau national, seule une personne sur cinq refuserait. Mais la question est sensible, puisqu'une proportion à peine moindre des gens interrogés avouent ne pas savoir comment ils réagiraient.
Quelle que soit la catégorie analysée, les attitudes restent pratiquement identiques. C'est le cas, par exemple dans les foyers avec ou sans enfant. Seule différence notable: deux tiers des revenus inférieurs accepteraient la démarche, contre 49% pour les personnes à la rémunération plus élevée.
Reste que ce résultat interpelle. Il est révélateur de l'état d'esprit de la population, en particulier romande, face à la crise et, surtout, du manque de perspectives sur le marché de l'emploi. Il montre également la fragilité des acquis sociaux. Mais cela peut aussi refléter, l'espoir que la crise se terminera un jour. Et qu'à ce moment-là, le bon sens du partenariat social helvétique engendrera un renvoi d'ascenseur de la part des employeurs. UNE BAISSE DE QUELLE AMPLEUR?
Les Romands sont prêts à des sacrifices plus importants
Parmi les personnes d'accord de baisser leur rémunération pour conserver leur emploi (59% de la population interrogée dans le cadre du sondage), 39% accepterait une baisse de 5% au maximum et 39% jusqu'à 10%. Plus étonnant: une personne sur sept serait capable de consentir un sacrifice de 15% ou plus sur son revenu.
Des différences apparaissent aussi entre les catégories sociales. Les femmes, une fois encore, sont un peu plus fermes pour limiter la réduction. En particulier en Suisse romande où 11% des hommes se déclarent prêts à abandonner 20% ou plus de leur salaire pour garder leur poste!
Autres comportements à souligner: les 25-34 ans seraient plus enclins à faire un geste, puisque la moitié d'entre eux accepterait une baisse de 10% de leur revenu. De même, les personnes disposant de revenus inférieurs - par crainte de ne pas retrouver de nouvel emploi? - et celles les mieux formées - revenus suffisants pour digérer les sacrifices?-accepteraient également un effort important.
Enfin, il faut remarquer que près de 9% des gens ne se prononcent pas, notamment parmi les 15-24 ans.
Reste à savoir si les patrons pourraient profiter de cette fragilité. Pour le directeur de l'USAM , Hans-Ulrich Bigler, «il s'agit en premier lieu de respecter les conventions collectives signées. Néanmoins, quand la mesure est justifiée, je constate que les gens la comprennent. Car il saisissent bien ce qui se passe dans l'entreprise.» INQUIÉTUDE POUR LE POUVOIR D'ACHAT
Le diable? Les primes des assurances maladie
En période de crise économique, les sources d'inquiétude sont multiples. Mais les Suisses ont-ils aujourd'hui vraiment peur? Et, si oui, d'où vient le danger?
Les questions posées révèlent que 58% des personnes interrogées redoutent un effritement de leur pouvoir d'achat en 2010. Cette proportion passe à 83% en Suisse romande, contre seulement 49% chez les Alémaniques. Une différence qui se retrouve dans l'appréciation des causes. Les Romands sont sensiblement plus pessimistes sur l'évolution du coût des transports, de la fiscalité – les collectivités publiques plongent dans le rouge – ou sur l'évolution des prix.
Mais c'est avant tout les primes des assurances maladie qui inquiètent; 71% des Romands avouent craindre les hausses continues. De l'autre côté de la Sarine, ce sont 44% des personnes interrogées qui redoutent cette fuite en avant. Une appréhension qui s'explique surtout par le fait que cette évolution n'est pas comptabilisée dans la mesure de l'inflation. Autrement dit: même si l'inflation est faible, les primes déséquilibrent directement et de manière importante le budget des ménages. A noter que l'évolution des dépenses de loisirs ne préoccupe que faiblement la population. Dans la crise, les priorités deviennent évidentes.
Tags: Salaires, emploi, suisse romande, sondage,
|