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Politique fédérale
«C’est plutôt l’inégalité des chances qui domine»

Par Catherine Bellini - Mis en ligne le 16.11.2011 à 11:27

INTERVIEW. L’historien Hans-Ulrich Jost met en exergue le rôle considérable que jouent la formation et l’école dans les biographies des conseillers fédéraux. Des conditions quasi indispensables pour accéder au gouvernement.

L’ascenseur social peut-il amener des candidats issus de milieu très modeste jusqu’au Conseil fédéral?

Oui, une telle mobilité sociale est possible, mais difficile. Il s’agit de franchir un véritable tamis. Par exemple, un enfant dont les parents n’ont pas suivi eux-mêmes d’études universitaires aura cinq fois moins de chances d’étudier. Or, les universitaires dominent au Conseil fédéral.

Il vaut donc mieux faire des études?

Au Parlement, les députés ayant fait des études de droit dominent. Un minimum de formation intellectuelle est indispensable. Cela peut passer par l’université, mais pas seulement. Les syndicats offrent de véritables formations, par exemple en économie politique, en gestion. Le deuxième conseiller fédéral socialiste, Max Weber, qui venait du fameux quartier ouvrier de Zurich, l’Aussersihl, a créé ce qui est devenu, en 1946, l’Ecole ouvrière suisse (aujourd’hui Movendo, l’institut de formation des syndicats, ndlr). Willi Ritschard avait profité de cette école syndicale. Aujourd’hui, les partis forment leurs membres à la rhétorique, les préparent à défendre des dossiers devant des assemblées et à se présenter dans les médias, mais ils négligent la formation intellectuelle.

Toute ascension au Conseil fédéral passe donc par la formation?

Oui. D’ailleurs, dans les biographies des politiciens fédéraux, on rencontre souvent un enseignant qui a encouragé un jeune à poursuivre des études, à acquérir une formation. Ces enseignants, humanistes, n’étaient et ne sont pas forcément politisés eux-mêmes, mais ils croient à l’émancipation de l’homme par le savoir. Ils devaient aussi convaincre les familles. Dans la classe ouvrière, il y a eu longtemps une barrière mentale par rapport aux études.

Pas seulement pour des raisons financières. Les parents disaient: le gymnase, ce n’est pas pour mon fils. Cela a persisté chez les immigrés. Aujourd’hui, les parents immigrés souhaitent généralement que leurs enfants fassent des études. Mais ce n’est pas facile pour ces jeunes s’ils ne bénéficient pas d’un encadrement à la maison.

La famille joue aussi un rôle formateur. On trouve souvent, chez les conseillers fédéraux, des parents actifs en politique, un oncle, un grand-père qui a transmis le goût de l’engagement.

Malgré une formation supérieure, certains politiciens, papables pour le Conseil fédéral mais issus de milieu modeste, ont eu l’impression que leur origine sociale avait joué en leur défaveur. Qu’en pensez-vous?

C’est probablement le cas. Les personnes issues de milieu modeste sentent très bien qu’elles ne viennent pas du même monde que la majorité du Parlement. Et que cela joue un rôle.

On parle d’«habitus»…

Oui, la théorie de l’habitus a été développée notamment par le sociologue Pierre Bourdieu. C’est une manière d’être, de représentation, reconnue par ceux qui appartiennent à la même classe. Cela existe toujours, même si c’est plus caché et qu’on n’en parle pas. Au XIXe siècle, les élites fréquentaient des sociétés fermées où seuls des membres sélectionnés étaient admis. La carrière comme officier de l’armée jouait aussi un rôle important. Dans les années 50, les clubs de tennis, puis les clubs de golf ont été des lieux d’intégration et de réseautage pour les gens d’un même groupe, d’exclusion pour les autres.

Finalement, nous sommes encore loin de l’égalité des chances?

C’est plutôt l’inégalité des chances qui domine. Il faut dire que l’électeur choisit des représentants qui sont supérieurs à sa propre classe, qui ont du charisme, qui savent parler. C’est plus important que l’ancrage à un même groupe. En fait, le peuple est plus monarchiste que le roi.




Tags: Politique fédérale, Hans-Ulrich Jost, Conseil fédéral, ascenseur social,

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