ARCHIVES
BON POUR LA TÊTE

ACTUALITÉ

ÉCONOMIE & FINANCE

SOCIÉTÉ

POLITIQUE

ÉCOLOGIE

RÉACTIONS

CULTURE

DOSSIERS

PERSONNALITÉS

ENTREPRISES

MIX & REMIX

GUIDES

FORMATION

INTERVIEWS

BLOGS

TV

IPAD

HOME > ARCHIVES >  Réduire la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article

Pôle Nord

Mis en ligne le 24.12.2008 à 00:00

La fonte des glaces révèle des enjeux immenses et provoque une nouvelle guerre froide sur la banquise.

L'Hebdo; 2008-12-24

La ruée versl'Arctique Pôle Nord

MICHEL BEURET

La fonte des glaces révèle des enjeux immenses et provoque une nouvelle guerre froide sur la banquise.

Le vote des Groenlandais, le 25 novembre, est passé presque inaperçu. Ce jour-là, le peuple a dit «oui» à 75,5% au référendum sur son autonomie élargie, et il ne poursuit plus qu'un but: l'indépendance. Pourquoi ce besoin soudain, alors que le Danemark, pays de tutelle, paie la moitié de leur budget public aux 57 000 habitants de cette île, grande comme 52 fois la Suisse mais recouverte au trois quarts de glace? Pourquoi les 50 000 Inuit (et 7000 Danois métropolitains), qui jouissent d'une autonomie interne depuis 1979, tiennent-ils tant à couper les ponts? Et, surtout, comment diable le futur Etat se financera-t-il? Les réponses ramènent toutes aux enjeux et aux bouleversements formidables qui se produisent autour du cercle arctique avec la fonte des glaces1. Entre 1987 et 2007, la banquise est passée de 7,5 millions de km2 à 4,1 millions. Et la fonte s'accélère.

Certes, le référendum confère au Groenland le droit à l'autodétermination, à la reconnaissance de son peuple et de sa langue. Mais le vrai enjeu est ailleurs. Les Groenlandais pourront aussi exploiter leurs ressources eux-mêmes. Un sous-sol arctique présumé riche en pétrole, gaz, or, diamants, uranium, zinc et plomb, auquel le recul de la banquise donne désormais accès. L'agence gouvernementale américaine, Geological Survey, estime que 25% des réserves mondiales d'hydrocarbures se situent au nord du cercle polaire. Vu du Groenland, le réchauffement climatique est donc une aubaine et, le 21 juin 2009, les Groenlandais célébreront triomphalement leur fête nationale.

Ne pas vendre la peau de l'ours.

Mais, pour l'instant, du pétrole, il n'en coule pas une goutte. Et une fois découvert, il faudra l'exploiter dans des conditions extrêmes. Ce qui exige des investissements considérables, une infrastructure et un savoir-faire que les autochtones n'ont pas. Aussi une minorité éclairée de Groenlandais doutent-ils que l'hypothétique trésor qui sommeille sous leurs pieds fasse vraiment leur bonheur. «Pour l'heure, les mines existantes ferment à cause de la crise financière internationale. On vend la peau de l'ours avant de l'avoir tué», a dit le chef de l'opposition, Jens Frederiksen. Une métaphore de circonstance, vu la raréfaction de l'ours blanc dans toute la zone arctique.

A ce pessimisme, le chef de file des indépendantistes, Lars Emil Johansen, a répondu d'un «Yes we can!» très à la mode. Selon lui, les Groenlandais n'ont pas de souci à se faire. La sécurité de leur île, stratégique, reste du ressort de Copenhague, et le Groenland garde la base américaine de Thulé. Au besoin, l'aide viendra et, s'il le faut, d'autres tendront une main secourable. Les Russes, par exemple, qui, dans la ruée vers le pôle ont pris de l'avance.

Le 2 août 2007, une expédition militaro-scientifique russe a réalisé une véritable prouesse technique. Ce jour-là, un brise-glace à propulsion nucléaire a emporté un sous-marin de poche armé d'un bras mécanique et l'a envoyé à 4261 mètres dans les abysses arctiques, pile à la verticale du pôle, pour y planter un drapeau en titane aux couleurs de la Fédération de Russie. La patrie de Poutine affirmait ainsi sa volonté inoxydable de souveraineté sur ce qu'elle estime être le prolongement de son territoire. La ruée vers le pôle était lancée.

L'exploit russe, digne de 20 000 lieues sous les mers, renoue avec l'esprit des expéditions militaro-scientistes du siècle de Jules Verne, au cours duquel les puissances partaient à la conquête de mondes inexplorés pour les annexer les premiers. Des sommets vierges au cÅ“ur de continents mystérieux et des cailloux perdus sur l'océan ont vu passer les drapeaux des empires, avant d'être affublés du prénom d'un monarque, parachevant la carte du monde connu. Seuls les pôles, trop difficiles d'accès, sont demeurés terra incognita malgré le passage des explorateurs et le rêve porté par le septentrion (lire en page 38).

Au XXe siècle, la finitude du monde a déplacé la conquête dans l'espace. Le 21 juillet 2009, d'ailleurs, cela fera quarante ans que l'Américain Neil Armstrong a posé le premier pied humain sur la Lune. Une analogie que le chef de l'expédition arctique russe, Artour Tchilingarov, n'a pas boudée: «Toucher le fond à une telle profondeur, c'est comme faire le premier pas sur la Lune.»

Pas de doute, il y a un petit air de guerre froide dans la conquête russe des abysses polaires. L'intrépide sous-marin nain du reste s'appelait Mir-1, du nom de l'ex-station spatiale soviétique. Piqués au vif par la manÅ“uvre de Moscou, les quatre autres pays riverains de la mer Arctique - Etats-Unis (Alaska), Canada, Danemark et Norvège (Svalbard) - ont vivement protesté. Ottawa a dénoncé un coup d'éclat: «Nous ne sommes plus au XVe siècle, a ironisé le ministre canadien des Affaires étrangères Peter McKay. On ne peut pas aller n'importe où dans le monde, y planter des drapeaux et dire: «Nous revendiquons ce territoire.» Dans les semaines qui ont suivi, chaque pays n'en a pas moins monté sa propre expédition. Le Canada a réagi le plus vite annonçant la création d'un centre d'entraînement militaire à Resolute Bay (la baie Résolue, tout un symbole) sur l'île de Cornwallis en plein milieu d'un passage maritime stratégique: la fameuse voie du Nord-Ouest. Une route libérée par la fonte des glaces qui relie l'Atlantique au Pacifique par le pôle. Selon les calculs, elle devrait être navigable dès 2015 et faire gagner 7000 kilomètres sur le trajet entre l'Europe et le Japon (voir carte page 35). La route se faufile dans l'archipel Arctique canadien qu'Ottawa considère comme ses eaux territoriales. Ce que contestent les Etats-Unis et l'Europe qui estiment que ces eaux doivent rester ouvertes à la navigation internationale, comme le Bosphore et Gibraltar. En prévision de l'inévitable bras de fer, le Canada a aussi annoncé l'ouverture d'un port en eau profonde à Nanisivik, un village minier à l'abandon au nord de l'île de Baffin, pile à l'entrée du passage du Nord-Ouest.

Marchands de glace.

A l'heure actuelle, le pôle Nord est situé en zone internationale et n'appartient à aucun pays. Le droit international accorde aux riverains de la mer Arctique une zone de souveraineté de 200 milles nautiques (360 km) sur le plateau continental. Mais, en vertu de la Convention sur le droit de la mer (Unclos), entrée en vigueur en 1994, tout pays peut soumettre une demande d'extension de sa souveraineté à condition de présenter des preuves scientifiques que le sous-sol marin convoité constitue «une prolongation de son plateau continental». Cette demande de révision doit être soumise dans les dix ans qui suivent la ratification. A ce jour, tous les Etats arctiques ont signé le traité, sauf les Etats-Unis.

La Russie, qui a signé en 1997, a été la première à revendiquer des droits en 2001 auprès de la commission de l'ONU qui lui a demandé des études supplémentaires. D'où le scénario de Mir-1 pour sonder une zone marine au pôle, connue sous le nom de dorsale de Lomonossov. Cette zone, longue de 1800 kilomètres, s'étend de l'archipel de la Nouvelle-Sibérie jusqu'à l'île canadienne d'Ellesmere (voir carte), et la Russie entend prouver qu'elle est bien une extension géologique de la Sibérie. Moscou revendique aussi un triangle de plus d'un million de kilomètres carrés entre Mourmansk, Tchoukotka et le pôle au fond duquel dormiraient plus de 10 milliards de tonnes de pétrole, l'équivalent des réserves de tout le golfe Persique.

La Russie, seul pays à disposer de six brise-glaces à propulsion nucléaire, a bien quelques longueurs d'avance pour l'instant sur ses rivaux. Mais, dans la ruée vers le pôle, l'écart se resserre. Le Danemark a jusqu'en 2014 pour déposer un recours à l'ONU et le Canada jusqu'en 2013. Quant aux Etats-Unis, un iceberg juridique leur barre la route pour l'instant. N'ayant pas ratifié la Convention internationale sur le droit de la mer, toute requête territoriale de leur part à l'ONU est vaine. Ils revendiquent néanmoins qu'un droit leur soit accordé pour une zone côtière de 600 milles marins sur le littoral de l'Alaska. Une région devenue Etat d'Amérique, il y aura cinquante ans en 2009.

Expéditions.

Décidément, le pôle Nord fourmille de projets et d'expéditions. L'une américano-norvégienne a exploré la dorsale Nansen-Gakkel, entre la Sibérie et le Groenland. Le Danemark tente de prouver que la dorsale de Lomonossov serait plutôt une extension du Groenland. Le groupe norvégien Statoil-Hydro, détenu aux deux tiers par l'Etat, a été invité par la Russie à participer au développement du champ de gaz de Chtokman avec le groupe français Total. Le calcul de Moscou? Obtenir, un jour, une contrepartie sur l'archipel de Svalbard, sous souveraineté norvégienne. Les marchands de glaces investissent. Le nombre d'intéressés augmente également. La Suède et l'Islande, concernés au premier chef, sont sur les rangs ainsi que Bruxelles. Le 20 novembre dernier, la Commission européenne proposait une « stratégie arctique» pour positionner l'UE. L'Europe, puissance marchande, ne peut pas être insensible à la perspective de nouvelles voies commerciales. La Chine, le Japon et la Corée non plus. Ils ont déjà commencé à construire des navires à coques renforcées pour naviguer dans les glaces. Selon l'enquête du journaliste Dominique Kopp, le trafic arctique devrait passer de 3 millions de tonnes de fret en 2005 à 14 millions en 20152. La tendance ira croissant avec la disparition de la banquise. Selon un groupe de chercheurs nord-américains, «dès 2030, l'Arctique pourrait être exempt de glace pendant l'été».

Ces perspectives sont loin d'être radieuses. Car l'Arctique est vulnérable et ne bénéficie pas d'un cadre législatif international lui garantissant un statut et une protection totale comme le pôle Sud. S'il devient une autoroute pour tankers et navires nucléaires, ou pire le théâtre de conflits armés, les catastrophes écologiques détruiront fatalement son écosystème. Les peuples autochtones du cercle arctique seront les témoins passifs d'une intensification de la pêche et de la chasse qui achèveront de faire disparaître les espèces animales, leur principale source de subsistance. Ces populations ne sont présentes au Conseil arctique qu'en qualité de participants, mais pas d'Etats membres. L'indépendance du Groenland à venir pourrait préfigurer un changement. Mais pas forcément pour le meilleur.

1 Le thème fait l'objet d'un bel Atlas des pôles paru aux Editions Autrement (2007) et du récent livre de Richard Labévière et de François Thual La bataille du Grand Nord a commencé..., Perrin, septembre 2008.

2 Début de guerre froide sur la banquise, Le Monde diplomatique, 1" septembre 2007.

25% DES RÉSERVES MONDIALES D'HYDROCARBURES SE SITUENT AU NORD DU CERCLE ARCTIQUE. Selon Geological Survey, agence d'Etat américaine

«TOUCHER LE FOND À UNE TELLE PROFONDEUR, C'EST COMME FAIRE LE PREMIER PAS SUR LA LUNE.» Artour Tchilingarov, chef de l'expédition arctique russe en 2007

LES AUTOCHTONES SERONT LES TÉMOINS PASSIFS DE LA DISPARITION DES ESPÈCES DONT LEUR PROPRE SURVIE DÉPEND.

EXPÉDITION Le Yomol, l'un des six brise-glaces russes à propulsion nucléaire, atteint le pôle Nord.

ABYSSAL Le 2 août 2007, le sous-marin Mir-1renouait avec une pratique que l'on a cru disparue: il a planté le drapeau en titane de la Fédération de Russie à 4200 mètres sous l'océan Arctique, à la verticale du pôle Nord.

NOUVELLES VOIES MARITIMES

BASE NAVALE La fonte des glaces ouvre de nouvelles perspectives de transport via le pôle. Le passage du Nord-Est, par exemple, fait passer le trajet entre Londres et Tokyo de 21 000 km via le canal de Suez à 14 000 km dans l'avenir.

Sous-marins russes en mer de Barents.

PÔLE NORD Vue satellite du 21 septembre 2005 (en haut) et du 16 septembre 2007.

DÉJÀ VU? La marine russe fête le retour du sous-marin nucléaire Yekatarinburg après son tir de missile balistique depuis le pôle.

PROJETS Canada, Danemark et ONU souhaitent une division en zones proportionnelles à la longueur des côtes (à g.). Russie et Norvège prônent un partage suivant les lignes de longitude partant du pôle (à dr.)

A qui appartient l'océan Arctique?

L'Arctique compte cinq pays riverains. Tous considèrent cet océan glacé comme un enjeu stratégique. Jusqu'ici, les tensions maritimes ont été limitées du fait de l'incapacité de navigation presque permanente. Mais la fonte accélérée des glaces offre des perspectives qui bousculent l'équilibre. Cette fonte ouvre de nouvelles voies maritimes, des zones de pêche inexploitées et augure surtout d'immenses richesses (pétrole, gaz, or, diamants, zinc, plomb...) dans un sous-sol toujours plus accessible.

Le droit international de la mer fixe à 200 milles nautiques la «zone économique exclusive» (ZEE) d'un pays riverain. Mais le partage de l'Arctique, en vertu de l'art. 76 de la Convention de l'ONU sur le droit de la mer, est l'objet de vives négociations (lire le texte principal). Aussi, chaque pays, la Russie en tête, s'est engagé dans une course boréale pour maximiser la zone qu'il estime lui revenir de droit, avec son cortège de postures martiales et de prouesses militaroscientifiques.

SITUATION ACTUELLE

Eeaux internationales (les etats peuvent déposer une revendication qui doit être approuvée par l’ONU).

Pour revendiquer une portion de cette zone, un etat doit prouver que les fonds océaniques visés font partie de son plateau continental extérieur (PCE).

Zone qu’aucun pays ne peut réclamer (trop éloignée des côtes et/ou des plateaux continentaux extérieurs).




Partager: Partager sur Facebook Partager sur Delicious Ajouter aux favoris Google Ajouter aux favoris Yahoo! Partager sur Twitter Partager sur Yahoo Buzz Partager sur Myspace   Aller en haut de page Haut de page




Inscrivez-vous à notre newsletter afin de recevoir en primeur le sommaire de la semaine ainsi que nos offres spéciales.