L'Hebdo;
2003-04-10 Politique: les «faucons» dessinent le nouvel Irak Une administration provisoire est sur le point d'être installée dans le sud du pays. L'ONU y jouera un rôle marginal. Cantonnée dans des fonctions exclusivement humanitaires.
Une administration provisoire est sur le point d'être installée dans le sud du pays. L'ONU y jouera un rôle marginal. Cantonnée dans des fonctions exclusivement humanitaires.
A quoi ressemblera donc l'«administration intérimaire» chargée de gérer l'après-Saddam Hussein, et de remettre sur les rails un pays de 24 millions d'habitants dévasté par les combats et les bombardements? La tâche est vaste, incertaine et, depuis maintenant plusieurs semaines, elle provoque entre «alliés» britanniques et américains de sérieux grincements de dents, alors qu'à Washington même le Département d'Etat et le Pentagone n'ont pas encore tout à fait accordé leurs violons.
Pourtant, dans ce qui ressemble bien à une course contre la montre - les scènes de pillages à Bassora ont montré que le vide de l'après-Saddam pouvait vite se révéler dangereux - une vision se dégage désormais. Celle du ministre de la Défense, Ronald Rumsfeld, et de son numéro deux, Paul Wolfowitz - surnommé «Wolfowitz d'Arabie» dans les médias américains. Tous deux semblent habités par une idée fixe: oeuvrer coûte que coûte pour que les Etats-Unis gardent la haute main sur les processus de la reconstruction de l'Irak.
Leur plan plaide pour l'instauration d'une autorité d'occupation militaire capable de «faire le pont», au moins durant six mois, jusqu'à la mise en place d'un embryon de gouvernement légitime, baptisé «autorité intérimaire irakienne» (Iraqi Interim Authority/IIA). Cette dernière serait ensuite remplacée - dans un délai non encore défini - par un véritable gouvernement irakien, issu des urnes. Un schéma qui, on l'a compris, cantonne l'ONU dans des fonctions exclusivement humanitaires. Récemment interviewé sur les plateaux de Fox News, la télévision américaine pro-guerre, Paul Wolfowitz balayait d'un revers de main l'idée que les Nations Unies puissent jouer un rôle dominant dans l'après-guerre: «Notre but doit être le transfert du pouvoir, aussi vite que possible, non pas à une autorité extérieure, mais au peuple irakien lui-même.» Alors que Condoleezza Rice, l'influente conseillère en matière de sécurité, justifiait un rôle de «leader» pour «la coalition qui a donné sa vie et son sang pour libérer l'Irak», rappelant au passage que l'Irak n'était «ni le Timor-Oriental, ni le Kosovo, ni l'Afghanistan, mais un pays unique (...) avec une bureaucratie sophistiquée», capable donc d'aider à la reconstruction, sans un appui poussé de l'ONU.
La balle est donc d'ores et déjà dans le camp du Pentagone - et non du secrétaire d'Etat Colin Powell qui, lui, voudrait que cette période d'administration militaire soit la plus courte possible. Installé au Koweït depuis quelques semaines, le général à la retraite Jay Gardner (lire page 26) a pris la tête de l'Office pour la reconstruction et l'assistance humanitaire (Office of Reconstruction and Humanitarian Assistance/ORHA). Cette agence, rattachée au Pentagone, sera affectée à des besoins urgents, comme la remise en état des circuits d'électricité et d'eau, l'aide médicale de base et, dans certains cas, le paiement de fonctionnaires irakiens. Condoleezza Rice a également précisé que l'ORHA devrait assurer un rôle de coordinateur des activités des ONG sur le terrain, annonce qui a provoqué une levée de boucliers chez les humanitaires.
L'heure au décompte
A la fin mars, le quotidien anglais «The Guardian» révélait que, dans ses fonctions de «superintendant transitoire», Jay Gardner serait assisté par 23 hauts gradés, responsables de la gestion et de la sécurité des principales villes irakiennes. Eux-mêmes secondés par des conseillers irakiens principalement puisés dans les rangs de l'opposition historique à Saddam, dont le très controversé affairiste Ahmad Chalabi. Puis on apprenait que le pays serait divisé en trois provinces, avec chacune à sa tête un gouverneur civil et militaire. Et déjà certains noms, essentiellement d'anciens généraux et diplomates, sont livrés. Dont Barbara Bodine, ex-ambassadrice au Yémen, pour la région nord, et le général arabisant John Abizaid - actuellement bras droit de Tommy Franks, commandant en chef des armées en Irak - pour le centre.
Mais de nombreuses inconnues demeurent concernant la mise en place de la fameuse «Autorité irakienne intérimaire». Décrite par la Maison-Blanche en termes assez flous, elle devra être «conduite par les Irakiens, jusqu'à ce qu'un gouvernement permanent légitime soit établi par le peuple».
Ce peuple qui, pour le moment, n'a pas vraiment son mot à dire. L'heure est plutôt au décompte entre Américains et Britanniques. Les premiers ayant été pressés par Londres d'avoir les yeux moins gros que le ventre. Selon le «Financial Times», George Bush a donné l'assurance à Tony Blair que les «conseillers» envoyés en Irak pour la reconstruction - sous l'autorité du général Jay Garner - ne seraient pas tous Américains, contrairement aux premières ébauches de Wolfowitz. Le staff devrait comprendre une centaine de Britanniques, ainsi que des représentants d'autres nations.
Mais déjà, dans le sud du pays, les premiers éléments de cette «administration civile» se mettent discrètement en place. Une vingtaine d'administrateurs civils américains sont déjà arrivés à Oum Qasr - le seul port «sécurisé» par où transite l'aide humanitaire, alors que de sanglants combats continuent dans le nord. Enfin, Ahmad Chalabi, le protégé du Pentagone, vient, lui, de s'installer près de Nasiryah, arrivé dans les bagages des troupes américaines. Preuve que les «faucons» vont décidément vite en besogne.
Agathe Duparc
Une vision se dégage désormais: oeuvrer pour que les Etats-Unis gardent la haute main sur le processus de reconstruction de l'Irak.
Les hommes de Washington en Irak
Le secrétaire d'Etat américain à la Défense, Donald Rumsfeld (de dos) en compagnie de son bras droit, Paul Wolfowitz: très influents pour l'avenir de l'Irak.
Tommy Franks
Le chef suprême des armées
A 57 ans, le généralissime Tommy Franks est à la tête de 300 000 soldats anglo-américains répartis entre 25 pays peuplés d'un demi-milliard de personnes. Le Texan dirige l'US Central Command (CentCom), matrice opérationnelle des légions américaines dans tout le Moyen-Orient. Dans l'avenir, c'est à lui que le futur administrateur civil de l'Irak, l'ex-général Jay Garner, devra rendre compte de sa mission.
Comme tous les militaires lucides, Franks se méfie des politiques. Notamment les civils du Pentagone comme Rumsfeld et son idéologue Wolfowitz, qui lui ont mis les bâtons dans les roues lors de l'intervention en Afghanistan. Un «travail» bâclé qu'ils ont eu le culot de lui reprocher. Dans l'offensive actuelle en Irak, les qualités de l'ancien artilleur, héros du Vietnam, ont penché en sa faveur. Après Saddam, la région aura sans doute besoin d'un homme de fer, d'un proconsul comme on aime déjà le désigner, capable de prendre de la hauteur pour imposer la Pax americana. Du haut de ses deux mètres athlétiques, Tommy Franks serait cet homme-là.
Jay Garner
L'administrateur civil
Régent, vice-roi ou futur président de l'Irak? Les médias cherchent une formule consacrée. Quoi qu'il advienne, l'ex-général américain Jay Garner, 65 printemps le 15 avril, est promis à un avenir inédit. George W. Bush est allé l'extirper de sa retraite de Floride, pas loin de Disney World, pour le catapulter premier dirigeant américain d'un pays étranger. Avec un poste sur mesure: directeur de l'Office de reconstruction et d'assistance humanitaire en Irak. Les cerveaux de Washington ont pensé à Garner car il aurait laissé un souvenir très positif chez les Kurdes irakiens lors de l'opération «Provide Comfort» en 1991. Compétent, dit-on, modeste, excellent logisticien, ce diplômé d'histoire demeure néanmoins controversé. Peut-on confier la reconstruction et l'administration de civils à un militaire de carrière, spécialiste des armes de destruction massive? Ce proche des faucons «bushistes» est-il bien placé pour apaiser les Irakiens? Enfin, l'ex-général, qui attend la libération de Bagdad dans un hôtel de Koweït, est un ami indéfectible d'Israël. En Irak, ça fait désordre.
John Abizaid
L'administrateur militaire
Actuel numéro deux du général Tommy Franks, John Abizaid serait la perle rare de l'armée américaine. Californien d'origine libanaise, le général parle arabe et aurait toutes les qualités requises pour devenir le gouverneur militaire de Bagdad une fois le régime tombé. Le proconsul Franks, d'ailleurs, argue auprès de Rumsfeld qu'il est «le seul homme au sein de toutes nos forces armées terrestres, navales et aériennes capable de faire ce job», rapporte le correspondant de «L'Express» à Washington.
A 51 ans, ce général trois étoiles sorti de l'académie militaire de West Point est surnommé par ses camarades de promo «l'Arabe fou» pour sa bravoure et sa vigueur physique. Un corps sain mais aussi un esprit vif, l'ex-lieutenant qui se distingua lors de l'invasion de l'île de Grenade (un rôle incarné par Clint Eastwood dans «Heartbreak Ridge») est aussi titulaire d'un master en affaires moyen-orientales à Harvard. Après avoir servi au Liban, en Jordanie et lors de l'opération «Provide Comfort» en 1991 au Kurdistan irakien, il possède déjà une bonne connaissance du terrain au Moyen-Orient.
Ahmad Chalabi
Le «poulain» irakien du Pentagone
Descendant d'une riche famille chiite, Ahmad Chalabi, 54 ans, se présente comme le futur dirigeant légitime de l'Irak. Etrangement, selon les spécialistes, il n'a jamais eu d'assises politiques dans ce pays. Sa valeur ajoutée, sa notoriété, c'est le soutien de Washington. En 1991, à l'occasion du soulèvement des Kurdes et des chiites contre Saddam Hussein, le représentant du Congrès national irakien (CNI) prend contact avec Washington, où il rencontre un intérêt auprès de Républicains, dont Richard Perle. Le lobby juif et le renseignement lui donnent du crédit également. Certaines sources affirment même qu'il serait une recrue de la CIA. Tout au long des années 90 cependant, Chalabi révèle ses lacunes et tombe en disgrâce. Banquier de métier, il a été condamné par contumace en Jordanie à vingt-deux ans de prison au début des années 80 pour fraude bancaire et détournement de fonds. On le soupçonne également d'avoir détourné de l'argent fourni par la CIA au CNI. N'importe, le voilà revenu sur l'avant-scène, poussé par les faucons du Pentagone (Wolfowitz, notamment) en dépit des réticences de la CIA.
Barbara Bodine
La femme alibi de Bush
C'est le Département d'Etat qui aurait forcé le Pentagone à désigner Barbara Bodine, 54 ans, comme future administratrice des affaires civiles à Bagdad. Fidèle à l'aile droite républicaine depuis Reagan, diplomate brillante rodée par des années au Moyen-Orient, arabophone, les arguments de sa nomination ne manquent pas. Barbara Bodine défend de longue date la cause des femmes arabes et partage la croyance «bushienne» que les musulmans aspirent à la démocratie. Elle a aussi un certain goût du danger. En poste à Bagdad au début du conflit Irak-Iran, elle a aussi vécu 137 jours de siège dans l'ambassade au Koweït après l'invasion irakienne en 1990. Elle était ambassadrice au Yémen lors de l'attentat à la bombe contre l'USS «Cole». Les détracteurs fustigent dans cette nomination féminine - la seule à ce jour dans ce plan de protectorat - l'incompatibilité entre ses fonctions et son sexe dans un pays musulman. On dévoile enfin le maladroit calcul politique de Bush Junior qui chercherait à séduire l'électorat féminin aux Etats-Unis en compliquant la tâche de la future administration.
Philip Carroll
Le roi du pétrole irakien
La liste des administrateurs envisagés, à tous les niveaux dans le nouvel Irak, est bien longue. Tout juste partagée entre les «aigles», les «faucons» et les «vautours». Sur le «front» discret des hydrocarbures, si l'on en croit la lettre spécialisée «Energy Intelligence», le Département de la défense entend confier la production du pétrole irakien à Philip Carroll. Retraité l'an dernier de Shell Oil Co. basée à Houston (la filiale américaine du groupe Royal Dutch/Shell basé à Londres), Carroll a présidé la société pétrolière entre 1993 et 1998. Il a ensuite pris les rênes de l'entreprise de construction mécanique américaine Fluor, en passe de décrocher elle aussi de juteux contrats en Irak. Officiellement, le rôle de Carroll n'est pas encore précisé. Dans une interview au «Houston Chronicle» le 2 avril, il déclare: «La structure organisationnelle dépendra... de l'attitude des Irakiens, qui doivent jouer un rôle significatif. S'ils coopèrent bien, le mien sera de m'assurer qu'ils fassent tout pour rétablir la capacité productive.»
Economie: les Etats-Unis aux premières loges
Les premiers contrats de la reconstruction en Irak vont à des entreprises américaines. Londres revendique sa part du gâteau.
C'est avec une satisfaction manifeste que le colonel Michael Morrow, adjoint du général Tommy Franks, vient d'annoncer que 90% de la capacité de production pétrolière du sud de l'Irak étaient désormais sécurisés. Ces gisements représentent environ 60% de la production d'or noir du pays - soit 1,6 million de barils quotidiens. Et dans la perspective de leur possible remise en service, certains se frottent déjà les mains. La guerre aura ainsi été soigneusement planifiée du point de vue économique. Bien avant le déclenchement des hostilités, des ordres précis étaient donnés pour éviter les bombardements des puits de pétrole, et des plans de sécurisation étaient dressés.
L'administration Bush a beau répéter sur tous les tons que le brut irakien appartient au peuple libéré de la dictature, certains cachent mal leur désir de profiter au plus vite de la machine énergétique irakienne. Dans l'entourage du vice-président Dick Cheney, on propose ainsi de rouvrir les robinets pour - motif invoqué - couvrir la plupart des coûts liés à la reconstruction du pays. Avec, en arrière-fond, plusieurs gros pétroliers américains prêts à agir. Le Pentagone a ainsi avancé la candidature de Philip Carroll, ancien de la société Royal Dutch/Shell, préposé à la prospection et à l'exploitation de l'or noir irakien - deuxième réserve du monde après celle de l'Arabie séoudite.
«A moins qu'une nouvelle résolution de l'ONU ne soit votée, une force occupante ne peut que prendre des décisions quotidiennes» et non engager des contrats à long terme, vient de rappeler Mark Malloch Brown, administrateur du Programme de développement des Nations Unies. La vente du pétrole irakien n'étant permise que dans le cadre du programme «Pétrole contre nourriture». Mais les Américains pourraient être tentés de contourner l'ONU, en mettant en avant «l'urgente nécessité d'injecter de la technologie moderne dans le secteur», comme viennent de l'appeler de leurs souhaits certains experts pétroliers irakiens en exil, reçus au Département d'Etat.
Enfin, ce sont les entreprises américaines de travaux publics qui espèrent tirer leur épingle du jeu. Dix jours avant le début des hostilités, l'Agence américaine pour le développement international (USaid) - chargée de chapeauter le plan de reconstruction de l'Irak - lançait un appel d'offres pour la réparation de ponts, ports, aéroports, mais aussi hôpitaux et écoles. Montant: 900 millions de dollars. Or, les sociétés contactées sont toutes américaines. Détail piquant: Bechtel, Fluor, Louis Berger, Parsons et Halliburton - entreprise dirigée jusqu'en 2000 par le vice-président Dick Cheney - ont ces dernière années renfloué les caisses du Parti républicain pour presque deux millions de dollars. N'en déplaise à cette entreprise anglaise écartée de la reconstruction du port d'Oum Qasr, épisode qui a décidé Patricia Hewitt, la ministre britannique du Commerce et de l'Industrie à adresser ses protestations à l'USaid. Avec au bout du compte des promesses en matière de sous-traitance.
A. Du.
Les gisements du sud de l'Irak sont désormais sécurisés. Ils représentent 60% de la production d'or noir du pays.
Wiederaufbau
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