L'Hebdo;
1996-02-08 Pollack, cinéaste romantique
Rencontre De «Bobby Deerfield» à «Out of Africa» le réalisateur
américain aime les histoires d'amour. «Sabrina» ne fait pas exception.
Chacun ne sait peut-être pas citer sa filmographie, mais tout le monde connaît ses films. Depuis plus de vingt-cinq ans, Sydney Pollack a régulièrement rendez-vous avec l'imaginaire d'un public mondial. Qui n'a pas vu «On achève bien les chevaux» (1969), chronique d'un marathon de danse pendant la dépression, «Jeremiah Johnson» (1972), western écologique préfigurant «Danse avec les loups», «Les trois jours du Condor», thriller paranoïaque dans le sillage du Watergate (1975), «Tootsie», désopilante comédie de travesti, «Out of Africa», ou la volupté d'aimer Meryl Streep en écoutant Mozart lorsque le soleil se couche sur la savane, ou enfin «La Firme» (1993), avec Tom Cruise, thriller situé dans le monde impitoyable de la haute finance?
En dépit de leur diversité thématique, ces films, où convergent les exigences de l'auteur et celles du grand public, se singularisent par leur propension au romantisme. «Je ne sais pas exactement ce que le romantisme signifie, explique Pollack, mais la plupart de mes films sont des histoires d'amour. Honnêtement, je ne peux expliquer pourquoi. Peut-être parce que ce qui arrive entre un homme et une femme, la façon dont ils se comportent, ce qu'ils demandent à l'autre, ce qu'ils peuvent ou ne peuvent pas se donner, c'est la meilleure façon d'exprimer une réalité sociale ou politique. C'est le cas de "Out of Africa"ou de "Nos plus belles années".»
Cendrillon revisitée
Aujourd'hui, Pollack présente «Sabrina», remake d'une comédie... romantique réalisée par Billy Wilder en 1954, avec Humphrey Bogart et Audrey Hepburn dans les rôles principaux. Sabrina, la fille du chauffeur, est amoureuse de David, le plus jeune des Larrabee. Quand David s'en rend compte, le clan s'efforce de détourner le jeune homme d'éventuelles amours ancillaires préjudiciables aux affaires. Dans cette entreprise, l'amour change de camp: Linus, l'aîné, un homme d'affaires peu porté sur les sentiments, s'éprend de la moderne Cendrillon et s'humanise.
C'est «l'occasion de mélanger une sorte de conte de fées romantique avec la réalité plus dure des années 90» qui a attiré Pollack. Conscient qu'il est difficile aujourd'hui d'éprouver de la sympathie à l'égard des riches, les milliardaires fitzgeraldiens ayant cédé place à des rapaces qui «accumulent au-delà de tout ce qu'ils pourront jamais utiliser au cours d'une vie», le réalisateur a procédé à quelques modifications par rapport à l'original. Il a notamment supprimé une tentative de suicide au cours de laquelle Sabrina inhalait les gaz d'échappement des Rolls. «J'ai essayé, je n'ai pas pu. Franchement, c'est une des scènes les moins réussies de Wilder. Les voitures font même des anneaux de fumée pour essayer d'être drôle. Mais des jeunes gens qui se suicident, ce n'est pas drôle.»
UN AIR D'ACCORDÉON
L'image de la femme ayant évolué, Pollack a opté pour le matriarcat. Le vieux Mr. Larrabee, image classique du capitalisme avec haut-de-forme et cigare, a été remplacé par une Mrs. Larrabee, battante haute en couleur, tranchante mais dotée d'un coeur. Et dans le rôle de la fiancée de David, une pédiatre émérite a remplacé la gourde qui pouffait dans l'original. En revanche, lorsque Sabrina débarque à Paris, de l'accordéon envahit immédiatement la bande-son. Y a-t-il une loi qui oblige les Américains à associer le piano à bretelles et la capitale française? Pollack éclate de rire, admet de bon coeur le cliché qu'il considère comme un hommage à l'original où un accordéoniste jouait «La vie en rose» dans la rue.
Venu faire la tournée des capitales européennes aux commandes de son jet privé pour promouvoir «Sabrina», qui n'est certes pas son chef-d'oeuvre, Pollack confesse son amour du Vieux Continent. Il estime que le cinéma américain a beaucoup à apprendre du cinéma européen.
Les films américains sont actuellement obsédés par la course au succès («blockbuster mentality»). Chaque film est conçu pour rapporter des dizaines de millions de dollars. «C'est leur seul objectif. En Europe, il y a toujours un espace pour des films qui coûtent cinq millions et font dix millions de recette. C'est un bon investissement. En revanche, aux Etats-Unis, les compagnies cinématographiques sont de petites divisions de corporations multinationales qui doivent augmenter leur chiffre d'affaires et pour lesquelles un bénéfice de cinq millions est dérisoire. Ces gens considèrent le cinéma comme un article à jeter après l'usage, comme des serviettes en papier. En Europe, les films ont une vie, ils existent dans le temps et dans l'espace, on a envie de les revoir. Mais qui aimerait revoir "Dumb and Dumber"? C'est de la rigolade pour samedi soir, rien de plus.» ·
Antoine Duplan
«Sabrina». De Sydney Pollack. Avec Harrison Ford, Julia Ormond, Greg Kinear. Etats-Unis, 2 h 08.
Un Américain à Paris. Sydney Pollack sur le tournage de «Sabrina»
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