L'Hebdo;
2005-06-02 Portrait d'une France en voie de roumanisation
Précarité Agent à la SNCF, conducteur à la RATP, magasinier ou chômeur, ils ont tous voté non à la Constitution européenne. Parce qu'ils s'appauvrissent. Reportage à Montreuil, par Antoine Menusier.
France, cinquième puissance économique mondiale... Dimanche dernier, à Montreuil, ville communiste à l'est de Paris, ce n'était pas la cinquième puissance économique mondiale qui se rendait aux urnes. Mais un peuple impuissant qui craint le monde. Aucune surprise: la commune de Seine-Saint-Denis a rejeté la Constitution européenne par 60,56% des voix, soit cinq points de plus que la moyenne nationale.
La mairie est un bel édifice stalinien entouré de verdure. Sur le parvis, une statue monumentale représente une Déméter socialiste. Suspendus à la façade principale, les portraits géants de Florence Aubenas et Hussein Hanoun rappellent le temps qui passe. La localité à des restes d'ouvriérisme, mais la worker pride est aux abois. La lutte des classes, elle, est en embuscade.
Menace Propos recueillis chez des partisans du non à l'heure du vote. «La libre concurrence, ça sert qui, à part les patrons?», s'emporte Régis*, conducteur d'autobus à la RATP, électeur de Lutte ouvrière, le parti d'Arlette Laguiller. «Si je vote non, c'est aussi pour eux, dit-il en parlant de ses deux enfants qui l'accompagnent. Je ne veux pas de cette Constitution, elle me fragilise. Je me bats pour le maintien des services publics. Les services d'intérêt économique généraux, c'est du pipeau.»
Jean-Pierre est agent de maintenance sur TGV à la SNCF, régie d'Etat. Il partage les inquiétudes de Régis: «Rien ne me convient dans cette Constitution, elle n'a pas été calculée pour le social. Oui, je me sens menacé. La SNCF a déjà vendu le fret à un partenaire privé, il ne faut pas qu'elle se débarrasse d'autres secteurs. Je ne tiens pas à me retrouver dans l'état d'un paysan. Il y a 50 ans, les agriculteurs formaient 30% de l'emploi, plus que 3% aujourd'hui. La productivité a certes été multipliée par dix, mais le moral de la branche est au plus bas. Eh bien, ce monde-là ne m'intéresse pas. Plus l'Europe, plus les Etats-Unis se développent, plus l'Afrique se sous-développe.»
Un petit séjour en Roumanie? C'est ce que l'entreprise LU, propriété de Danone, a proposé à Christian l'an dernier, pour un salaire de 200 euros par mois, nettement moins que les 1150 euros bruts du smic hexagonal (1780 francs suisses). Christian a refusé la délocalisation roumaine et s'est inscrit au chômage. Il est toujours en recherche d'emploi. «Je ne veux pas qu'un jour, on fasse venir en France des Roumains pour les faire travailler aux tarifs de chez eux. Il faut qu'on ait tous les mêmes droits, et ça, c'est absent de la Constitution. Jamais on ne devrait accepter la fermeture d'une entreprise bénéficiaire.»
Pré carré ou partage? Sophie, la compagne de Christian, employée à la Mairie de Montreuil, veut sauvegarder les services publics. «Si on n'en a plus, comment les gens vont faire? Tout sera sacrifié. La Constitution européenne donne des principes d'économie qui n'ont rien à faire dans un texte comme celui-ci. Elle ferait mieux de contenir des dispositions qui empêchent de devoir dormir dans le parc quand on est pauvre», dit-elle en montrant du bras la place qui fait face à la mairie.
Cyril, un jeune homme d'origine africaine, ressort du bureau de vote. Méfiant, il n'a pas envie de parler. Cyril a un job et il veut le garder, c'est tout. Alors, il a dit non à la Constitution européenne. «Je suis magasinier, je crains pour mon avenir», dit-il avant de s'en aller.
Très peu des personnes interrogées aux portes de la municipalité montreuilloise ont approuvé le Traité constitutionnel. Paul est une exception: «Il ne faut pas avoir peur, il faut savoir partager, affirme-t-il. Je suis frigoriste de métier. Même si je me sens menacé dans mon boulot, je dois m'adapter aux réalités économiques. Ici, on est devenus des assistés. Mais il faut quand même travailler, non? Avant, j'étais de gauche. Maintenant, je suis de droite.»
Gagner au loto Si la France ne comptait pas deux millions de chômeurs (10% de la population active), le non n'aurait sans doute pas fait un tel tabac. Le chômage, en France, est assimilé à une mort sociale. Décrocher un emploi, surtout chez les jeunes, c'est tirer un ticket pour la vie. Quand on le tient, comme Cyril le magasinier, on ne veut plus le lâcher. Et tant pis si, dans le fond, Paul, avec ses discours sur le partage, a raison. Obtenir un contrat à durée indéterminée, le fameux CDI, c'est comme gagner au Loto. Il a fallu ramer pour ça, aligner les contrats à durée déterminée, la classe en dessous. Alors, la concurrence du plombier polonais ou du maçon slovaque, désolé, mais ce n'est vraiment pas le moment.
C'était ça, dimanche, le message délivré par la cinquième puissance économique mondiale. |
* Tous les prénoms figurant dans l'article sont fictifs.
Régis Conducteur d'autobus à la RATP et ses deux enfants: «Si j'ai voté non, c'est pour eux. La libre concurrence ça sert à qui à part les patrons?»
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