Dans son dernier ouvrage*, Robert Darnton, historien réputé et directeur d’une des très grandes bibliothèques universitaires, dresse en cinq chapitres un bilan doux-amer du cataclysme qui, depuis quelques années, s’est abattu sur le livre et la chose imprimée. Un bouleversement dont l’histoire ne connaît que très peu d’équivalents.
De comparable il n’y a, au tout début de notre ère, que l’abandon du rouleau au profit du codex (manuscrits reliés), puis, beaucoup plus tard au milieu du XVe siècle, l’invention de l’imprimerie par Gutenberg qui permet la multiplication des codex. La première invention accompagne la naissance du christianisme, la seconde son renouvellement avec la Réforme et la Contre-Réforme.
C’est dire que l’heure est grave et que le livre mérite l’apologie que lui consacre un de ses distingués amoureux. Une défense donc, mais contre quoi ou qui? Contre la numérisation, le scannage massif, incontrôlé et mercantile qui encombre désormais l’internet. Avec en particulier dans le collimateur le système Google Book Search qui, en à peine plus d’un lustre, s’est taillé dans cette numérisation une position monopolistique quasi inexpugnable.
Qu’on en juge: lancé en 2004, sept ans plus tard Google Books allèche aujourd’hui le lecteur avec un catalogue de plus de 12 millions de titres! De loin la plus grande bibliothèque du monde accessible partout dans le monde.
Instabilité. Robert Darnton articule sa défense en s’appuyant sur ce qu’il connaît le mieux, l’histoire du livre. Journaliste à New York avant de devenir un des grands spécialistes du siècle des Lumières, il pratique une histoire vivante dans un style vivant. Parmi ses premières recherches, de multiples séjours à Neuchâtel l’ont conduit à dépouiller les archives de la Société typographique de Neuchâtel (STN) qui avant lui n’avaient intéressé personne.
Ses découvertes modifièrent les idées que l’on se faisait généralement de la circulation des idées et des livres avant la Révolution française. Il prouva en effet que la STN faisait de fort beaux chiffres d’affaires en piratant les livres parus ailleurs, la contrefaçon éliminant la plupart des charges grevant un éditeur normal. N’est-il pas cocasse de voir le beau siècle des Lumières affligé du même fléau que notre époque?
Butinant sans cesse dans sa connaissance du passé, l’auteur multiplie les exemples visant à montrer l’instabilité historique du livre et de l’édition qui subirent toutes sortes de vicissitudes, du plagiat aux distorsions créées par des ouvriers (typographes, relieurs…) distraits ou peu soigneux.
C’est ainsi que les pièces de Shakespeare ont plusieurs versions ou comme d’ailleurs la fameuse Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Darnton montre que pour qu’une oeuvre trouve sa vérité, elle doit impérativement être imprimée et conservée en plusieurs exemplaires, ce que la numérisation commerciale ne fait pas.
Dans le débat actuel suscité par le livre informatisé, la méfiance vient de causes multiples. Outre le caractère unique du support technique, il faut aussi compter avec la fragilité et l’instabilité du langage informatique dont on sait qu’il est soumis à un processus de renouvellement imposé (entre autres) par la concurrence. Cela incite à la prudence si l’on veut bien réfléchir sur le long terme.
Darnton ne compte pas parmi les esprits chagrins, mais il ne manque pas de souligner qu’entre la création de l’internet (1974) et celle des moteurs de recherche (1991) il n’y a que dix-sept ans. Et qu’il ne fallut ensuite que sept ans à Google pour finaliser ses algorithmes de classement. «Et qui sait ce qui nous attend encore ou ce qui est sur le point de sortir?» se demandet-il songeur.
Au-delà de ces aspects techniques dont les progrès sont somme toute réjouissants, la grande inquiétude suscitée par le développement de Google Books porte à la fois sur la situation de monopole conquise par une entreprise privée et américaine dans un domaine – la culture – où les susceptibilités et les traditions nationales sont vives comme en témoigne le rejet français.
Il n’est pas démocratiquement sain que la plus grande bibliothèque du monde se taille un empire tel qu’elle puisse du jour au lendemain modifier les conditions dans lesquelles elle met ses livres à disposition du public. Et surtout, l’approche financière de l’entreprise est radicalement différente selon que l’on se place du point de vue des droits d’auteur en Europe ou aux Etats-Unis.
Mais cette bibliothèque a pris une telle importance qu’il n’est plus possible de contrecarrer ses plans. Darnton en est convaincu: il appartient aux Etats d’accompagner et de surveiller cette expansion sans freiner la numérisation. Il s’agit de la démocratiser en s’appuyant sur l’interaction de toutes les parties concernées.
Fidèle aux grands principes de la République des Lettres, l’historien regarde vers l’avenir, mais en souhaitant que la beauté de la nouvelle invention ne soit pas gâchée par un usage abusif.
*«Apologie du livre. Demain, aujourd’hui, hier». De Robert Darnton. Traduit par Jean-François Sené, Gallimard, 216 pages.
Profil
Robert Darnton
Né en 1939 à New York. A été journaliste, et professeur à Princeton, avant de prendre la direction de la Bibliothèque de Harvard. L’histoire du livre n’a pas de secret pour ce francophone.
Expérience
La BCU enchantée de Google
Directrice de la Bibliothèque cantonale et universitaire à Lausanne, Jeannette Frey est enchantée de la collaboration avec Google: «La numérisation des 100 000 volumes prévus est terminée, les livres sont de retour, à disposition des lecteurs. Nous gardons des rapports très cordiaux avec Google. Ce projet nous a permis de numériser et de rendre accessible pour le grand public du monde entier une partie non négligeable de nos fonds hors droits d’auteur.
C’est très apprécié par le public, en particulier par les chercheurs, qui n’ont plus besoin de se déplacer à Lausanne pour consulter les originaux anciens uniquement consultables dans une salle spéciale. Malgré cela, la consultation des originaux augmente, car un plus grand nombre de chercheurs connaît aujourd’hui leur existence.»
Jeannette Frey est d’autant plus satisfaite que, comme c’est le cas pour d’autres bibliothèques partenaires de Google, une participation à Europeana (la bibliothèque online de l’Union européenne) n’est pas du tout exclue. «Même pour les contenus numérisés dans le cadre du projet Google Book Search», précise-t-elle.
Comme Robert Darnton, elle pense que l’avenir des grandes bibliothèques universitaires n’est pas mis en cause par les nouvelles technologies: «Nous vivons dans un monde d’infobésité, et la sélection des meilleures ressources disponibles sur tous les supports (imprimés, audiovisuels ou électroniques) effectuée par nos spécialistes permet à l’utilisateur des économies de temps - ce temps si précieux pour chacun, et encore plus précieux pour les chercheurs.»
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