Interview de Jacques Attali
"Pour imaginer l’avenir d’un pays, j’écoute sa musique"

Par Christophe Passer - Mis en ligne le 29.08.2012 à 11:31

CHEF D’ORCHESTRE. Samedi à Saint-Prex, le conseiller des princes dirigera le Sinfonietta de Lausanne. Plus qu’une marotte, une passion d’écouter le monde.

Vous jouez du piano depuis l’enfance. Au début des années 2000, vous avez décidé de prendre des cours de direction d’orchestre. Comment est-ce arrivé?

Patrick Souillot, chef grenoblois, que je ne connaissais pas, m’avait entendu dire dans une émission que si je n’avais pas fait tout ce qui a occupé ma vie, j’aurais été chef d’orchestre. Il m’a déclaré: «Venez donc essayer!» J’ai répondu que c’était un métier, pas un truc d’amateur. Il m’a trouvé un professeur qui ne m’a pas convenu, puis un deuxième, l’extraordinaire François-Xavier Roth, qui m’a donné des cours pendant dix-huit mois: harmonie, direction, gestuelle.

Je me suis alors rendu compte que la pratique n’avait rien à voir avec la théorie, que c’était vraiment la chose la plus difficile à laquelle j’avais été confronté. Cela donne aussi des sensations extrêmes. Et c’était ma seule occasion de trac. Je n’ai jamais le trac quand je donne une conférence. Mais là, c’était un trac fou, une sensation nouvelle. Maintenant, je dirige entre deux et quatre fois par an.

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris?

Je ne suis pas habile de mes mains. C’est d’ailleurs pour cela que ma mère m’a mis au piano à l’âge de 5 ans. Et la quadruple coordination, de la main droite, main gauche, les yeux, l’ensemble du corps, qui doivent tous faire des choses différentes, en anticipation sur l’orchestre, cela demeure extraordinairement complexe.

En 1977, vous avez écrit «Bruits», consacré à la musique. Vous y développez l’idée que la musique est aussi une métaphore du contrôle, une victoire de l’ordre sur le désordre, libératoire ou au contraire instrument de contrôle social.

La musique, c’est du bruit mis en ordre. Or qu’est-ce qu’une société? De la violence mise en ordre. Le bruit est une métaphore de la violence. Quand on dit «la musique adoucit les mœurs», c’est extrêmement profond. Cela renvoie à l’idée que la musique, c’est la transformation du bruit en sens, en beauté, en harmonie. La société vise également à cela.

Vous accordez aussi à la musique un rôle prophétique sur les évolutions du monde.

Oui, parce que la musique change plus vite. Elle explore le champ des possibles beaucoup plus rapidement. Dans Bruits, j’expliquais ainsi que la musique religieuse bascule vers la musique féodale avant que le féodalisme prenne le pouvoir sur le religieux. Ensuite, cela évolue vers la musique bourgeoise et la représentation en concert en précédant la prise du pouvoir par la bourgeoisie.

La division du travail dans la musique apparaît avant l’industrie, le gramophone induit la première production en série, et l’internet commence avec la musique. Déjà je pronostiquais que la gratuité annonçait le retour du spectacle vivant, et l’idée que l’on peut trouver plus de plaisir encore à faire de la musique qu’à l’entendre.

On peut donner la musique sans la perdre: c’est ainsi, dites-vous, une sorte de défi au capitalisme?

La musique et la finance ont de grands rapports. Ce sont, dans les deux cas, des activités virtuelles, universelles, qui peuvent se développer de manière rapide et créative. Quand je veux voir l’avenir d’un pays, j’écoute où en est sa musique. C’est pourquoi, par exemple, je ne crois pas du tout à l’avenir de la Chine comme force prééminente: elle n’a jamais réussi à nous imposer sa musique. Mais je crois beaucoup à la montée en puissance du Brésil, de l’Afrique, ou de l’Inde, qui ont désormais une présence musicale planétaire absolument incontournable.

Il n’y a pas d’exception à cette règle, selon vous?

Non, il n’y a pas d’exception à cette règle. Peut-être la Chine en sera une, on verra, je n’y crois guère. Nous allons aussi vers une musique de moins en mois «possédée» par les gens, et donc le spectacle vivant va continuer à se développer. On préférera acheter du temps avec les artistes. A terme, je pense que la musique enregistrée n’a aucune valeur, tandis que le concert en a une. Alors que les concerts ont longtemps servi à faire vendre des disques, cela s’est inversé. Aujourd’hui, les disques servent à faire venir les gens au concert.

Vous croyez à la musique pionnière, prophétique, et vous dirigez des formations classiques, comme le Sinfonietta, avec un répertoire entre Bach et Mozart. Vous n’aimez pas la musique contemporaine?

Il m’arrive tout de même de diriger parfois du Ravel, qui n’est pas tout à fait contemporain, mais presque. Et je ne crois absolument pas que la musique atonale ait le moindre avenir. Pour moi, c’est une impasse. La musique doit renvoyer à la nature. Elle s’inscrit depuis toujours dans ses relations avec des mélodies populaires, même dans ses partitions les plus savantes. La musique atonale, je l’ai écrit il y a longtemps, renvoie au contraire à des conceptions très technocratiques, voire bureaucratiques, de la société. Au moment où elle est apparue, la musique atonale annonçait le régime soviétique.

Pendant longtemps, on n’a pas pu «stocker» la musique. Aujourd’hui, pensez-vous, l’accumulation de musique sur des supports allant du disque au CD, jusqu’au MP3, est une façon de lutter contre la mort. Comment cela?

C’est un point très important. Au XVIIe siècle, Mozart ou Beethoven ne connaissaient le travail des autres musiciens que s’ils avaient la chance de les entendre. C’est avec le disque que cela change. La musique enregistrée est un stockage du temps (le deuxième, il existait déjà celui par les livres). Ce stockage nous permet de nous rassurer vis-à-vis de la mort: regardant sa bibliothèque ou sa discothèque, on se dit que l’on ne mourra pas avant d’avoir tout lu, tout écouté. Ce leurre est une mesure conjuratoire, rassurante, face à la mort.

Pareille angoisse est-elle particulièrement forte en notre temps?

Evidemment. C’est une angoisse de plus en plus forte, due à la précarité montante. On croit que les heures qui sont dans notre iPod, nous allons forcément les vivre, les entendre. On stocke des années virtuelles.

La crise de l’industrie musicale est-elle dès lors un salut possible pour la musique?

Oui. On aura du mal à lutter contre la gratuité de la musique sur l’internet. Mais cela induit aussi des aspects positifs. De plus en plus de gens vont écouter ce qu’ils aiment en concert, et sont prêts à payer cher pour cela. D’autre part, on ne dit pas assez qu’un secteur qui ne connaît pas la crise, c’est celui des instruments de musique, marché qui demeure en forte croissance. Et l’on va aussi inventer de nouveaux instruments. Ils produiront de la musique neuve.

Festival St Prex Classics. Samedi 1er septembre à 20 h 45. Jacques Attali avec le Sinfonietta de Lausanne, et conférence sur la musique et l’économie, animée par Darius Rochebin. Billets: Ticketcorner.


JACQUES ATTALI

1943 Naissance à Alger.

1956 Arrivée à Paris.

1966 Major de promotion à Polytechnique, puis diplômé de l’ENA en 1970.

1977 Parution de Bruits.

1981 Conseiller spécial de François Mitterrand.

2007 Nommé par Nicolas Sarkozy, préside une commission d’étude sur la croissance.

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