Durant les cinq dernières années vous avez été une sorte de vigie, de Cassandre. Vous avez alerté avant les autres sur les périls de la dette publique française. Serez-vous, dans les cinq prochaines, au coeur de l’action, au sens institutionnel du terme, et ce quoi qu’il arrive?
Je serai au coeur de l’action, je le crois. Mais sûrement pas à n’importe quel prix. Les gens qui veulent être à tout prix ministre ou premier ministre, et qui marcheraient sur leurs idées pour ça, je n’en suis pas. J’ai, depuis des années, vu venir les accidents auxquels maintenant nous sommes hélas confrontés, j’en ai averti les Français et j’ai refusé toutes les sollicitations qui m’ont été faites pour que je rejoigne telle ou telle équipe de pouvoir.
Parce que je savais qu’on se trompait sur les orientations. Et si mon pays se trompe sur les orientations, je serai en effet sans concession. Mais ce que j’espère et ce que je crois, c’est que les Français, au printemps, vont faire le choix qui leur permettra d’ouvrir une époque nouvelle et que j’aurai à exercer cette responsabilité de président de la République.
La Suisse a mis en place un mécanisme d’imposition à la source des titulaires de comptes secrets, rétrocédée anonymement aux Etats étrangers dont les détenteurs sont issus. Le Gouvernement français s’y oppose, il réclame une transparence totale. Quelle est votre position à ce sujet?
Qu’est-ce que vous allez faire, en Suisse, devant les injonctions du Gouvernement américain, qui a dit qu’à partir du 1er janvier 2013 tout compte ouvert au nom d’un citoyen devra être déclaré au fisc du pays d’origine? Je trouve que ces expatriations secrètes de capitaux ne sont pas ce vers quoi le monde devrait se diriger.
"IL Y A BEAUCOUP DE DICTATURES QUI SE NOURRISSENT ET SONT ASSISES SUR DES SECRETS BANCAIRES."
Il y a beaucoup en effet de dictatures qui se nourrissent et sont assises sur des secrets bancaires de cet ordre. Si l’esprit démocratique doit l’emporter, ce n’est pas dans le sens de l’opacité, même rémunérée, c’est dans le sens de la transparence. Je suis partisan du fait que toutes les démocraties, et la Suisse en est une, mettent un terme à un certain nombre de pratiques, quels que soient nos intérêts.
Comment voyez-vous le devenir de la relation franco-allemande?
L’intimité franco-allemande est nécessaire à l’avenir de l’Europe. Pour autant, il faut écarter toute idée de condominium franco-allemand que les autres pays européens n’aimeront pas et n’accepteront pas. La véritable démarche européenne est une démarche coopérative où chacun est respecté en tant que tel. Il est naturel et juste, et historiquement fondé, que la réflexion en commun franco-allemande soit un ferment pour l’Europe, mais pas un oukase.
Connaissez-vous Angela Merkel?
Oui, depuis longtemps.
Que pensez-vous d’elle?
C’est une femme honnête, qui cherche le meilleur chemin pour son pays. Il m’arrive d’être en désaccord avec elle. Parfois, je suis un peu inquiet de l’opinion allemande. J’y vois des choix qui n’ont pas toujours été les meilleurs. Par exemple, je suis persuadé que la Banque centrale européenne finira par jouer le rôle clé dans le redressement de l’Europe.
Mais Mme Merkel est opposée à l’émission d’«eurobonds».
Je ne crois pas que la question européenne se limite aux eurobonds, aux obligations européennes. Il y a deux questions préalables. Un, il fallait sécuriser la dette des Etats européens pour que la zone euro soit une zone de confiance, non de défiance.
La Banque centrale, d’une manière ou d’une autre, aurait dû le faire. Deuxièmement, il fallait prévoir un mécanisme de refinancement des pays endettés à des taux raisonnables et sur une durée suffisante pour qu’ils puissent s’en sortir. La question des eurobonds est une tout autre question, c’est celle de l’alimentation de ces fonds. Est-ce qu’on émet des obligations ensemble? Oui, c’est utile, mais ce n’est pas là le principal.
L’essentiel est la volonté exprimée par les institutions de la zone euro de ne pas laisser la défiance s’introduire dans l’espace européen.
La défiance est déjà là.
Hélas oui, c’est parce qu’on n’a pas fait les bons choix.
A propos de relations franco-allemandes, parlez-vous allemand?
Je ne parle pas allemand. Je parle l’anglais, je comprends bien les langues romanes, puis j’ai une connaissance ancienne du latin et du grec.
Connaissez-vous le système politique suisse?
Je le connais très bien. Votre confédéralisme est un vrai fédéralisme au sens des pères de l’idée fédéraliste. Je m’intéresse donc beaucoup au système politique suisse.
Vous appelez vos concitoyens à produire et à acheter français. Est-ce plus qu’une formule électoraliste?
Tous les problèmes de la France viennent de ce que nous avons abandonné des secteurs entiers de production. C’est un pays en déficit du commerce extérieur chronique, qui s’appauvrit continuellement dans une hémorragie de ses ressources. Il ne peut donc pas faire face à ses obligations sociales et doit emprunter pour vivre.
Pour persuader les industriels de reconquérir les secteurs de production à l’abandon, il faut qu’ils aient un petit avantage compétitif, en l’occurrence une forme de garantie que leurs produits intéressent un nombre substantiel de Français. La France est en déficit de plus de 400 milliards d’euros de produits manufacturés achetés par les familles. Il suffirait que 10%, au lieu d’acheter mille euros à l’étranger, n’en achètent que 900 pour rééquilibrer de 50% notre commerce extérieur.
C’est une manière de protectionnisme.
Mais pas du tout, tout le monde fait ça. Le protectionnisme consiste à imposer aux autres des obligations qu’on ne respecte pas soi-même. Moi je veux deux choses: un, qu’on respecte les mêmes obligations, qu’on soit importateur ou producteur sur le territoire; deux, que les consommateurs français sachent d’où vient le produit qu’ils achètent. Il n’y a aucun protectionnisme de quelque sorte que ce soit là-dedans.
Vous parlez de «guerre» dans votre livre «2012. Etat d’urgence». C’est dramatique, la guerre.
L’enjeu, c’est moins de 5% des dépenses publiques de la France, qui s’élèvent à 1100 milliards d’euros et qui sont, en proportion, les plus grandes du monde. Il faut descendre de 50 milliards. Ce n’est quand même pas au-delà des possibilités humaines. Eh bien, il va falloir le faire quel que soit le vainqueur de l’élection présidentielle. Il faut le faire intelligemment, avec justice, en conservant l’élan dynamique du pays.
Dans «2012. Etat d’urgence», vous dressez un constat plus que préoccupant de l’école en France. Vous écrivez que les réponses à apporter dépassent la question des moyens financiers. C’est une question de mentalité, d’idéologie?
Non, pas d’idéologie. C’est une question pour l’école de retrouver les principes et les valeurs qui ont fait de l’école française ce qu’elle était, la première éducation du monde, aujourd’hui la vingt-cinquième, et même trente-cinquième en termes d’inégalités.
On a besoin de reconstruire, de réapprendre à lire à tous les enfants, d’avoir des programmes simples que tout le monde puisse comprendre et suivre, des heures de cours raisonnables, des enseignants respectés, de la formation qui débouche sur de l’emploi. C’est une question d’état d’esprit, de la part des gouvernants, de la part des enseignants, de la part des parents et de la part de la nation à l’égard de l’école.
Pensez-vous que cet état d’esprit puisse changer comme par enchantement?
Nous en avons l’exemple en France quand le général de Gaulle est arrivé au pouvoir en 1958. En trois ans, le pays était redressé. En moins de cinq ans, on peut rendre à l’école française les capacités de répondre aux défis très simples que j’ai décrits.
Islam, laïcité, immigration: fait-on trop de cas en France de tout cela?
Ce sont des questions très importantes. Le sentiment d’appartenance d’un citoyen et de sa famille à la nation est extrêmement important. Il est vrai qu’il y a des déséquilibres qui font qu’une partie des citoyens français trouve que cette question n’est pas traitée, n’est pas réglée, et ils ont raison en grande partie. On a fait des fautes d’urbanisme. On a concentré dans les mêmes quartiers les mêmes difficultés, culturelles et sociales.
Cela crée évidemment des tensions extrêmes entre communautés. Comme on ne produit plus en France, le travail, moyen d’intégration maximal, ne fonctionne plus. Deuxièmement, l’école, autre grand moyen d’intégration, est en panne. Et troisièmement, la laïcité, en raison des tensions que j’évoquais, se trouve assez souvent incomprise par les gens et pas respectée comme elle devrait l’être. Si vous commencez à entrer dans la loi religieuse pour organiser l’autorité civile, vous êtes fichu.
Profil
François Bayrou
60 ans, père de six enfants. En 1993, il est nommé ministre de l’Education nationale dans le gouvernement de cohabitation d’Edouard Balladur. Il restera ministre dans les gouvernements d’Alain Juppé jusqu’en 1997. Candidat UDF à l’élection présidentielle de 2002, puis en 2007 où il obtient 18,6% des voix au premier tour. La même année, il crée le MoDem, Mouvement Démocrate, dont il est président.
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