Un excellent morceau de blues
Christophe Schenk
Il y a quelque chose du blues dans le dernier roman de l’auteur des Particules élémentaires. Mais un blues rythmé, qui surprend par sa tonicité et son ironie douce.
Héros sans qualité, un poil autiste, Jed Martin devient presque par hasard l’un des grands artistes de son temps. Et permet à l’auteur du Sens du combat de se moquer de l’art contemporain et de son marché tout-puissant.
Insensiblement, sans bien s’en rendre compte, Martin pousse la logique actuelle à son extrême, représentant sur la toile ceux qui font et défont les cours du marché, tels des roitelets de l’Ancien Régime, repus d’être peints par les artistes de leur temps.
Salve maîtrisée contre une époque grise, La carte et le territoire permet aussi à l’auteur de Plateforme de jouer mieux que jamais du name-dropping, en un exercice virtuose qui évoque Bret Easton Ellis plutôt que Vincent Delerm.
Meilleur exemple de ce mouvement où se croisent figures réelles (Frédéric Beigbeder) et inventées (Pépita Bourguignon), le journaliste Jean-Pierre Pernaut a des airs d’icône d’une France qui se meurt entre tradition et consommation, polyphonies corses et choucroute alsacienne.
De leur union viendra la solution. Comme si la carte avait précédé le territoire.
Et si certains ne manqueront pas d’accuser l’auteur d’Extension du domaine de la lutte de sombrer dans le mépris ou la vanité par sa description d’une société de cour tout juste digne des marges de la Comédie humaine, ils seront bien inspirés de relire les pages que l’écrivain consacre à sa propre personne.
Accro à la charcuterie et aux dessins-animés, l’auteur de La possibilité d’une île est attachant dans sa solitude sauvage, écho à l’inexorable isolement de Jed Martin, plus enclin à saisir le monde qu’à l’intégrer.
Plus touchant que cynique, l’auteur de La poursuite du bonheur signe un grand roman contemporain, moins prétentieux qu’il n’y paraît.
Désespéré mais jamais désespérant, La carte et le territoire pleure une société à bout de souffle sans oublier le plaisir littéraire. Comme un bon morceau de blues en somme, sans fioritures inutiles ni pathos excessif.
Sociologie verbeuse et agaçante
Isabelle Falconnier
Aussi ennuyeux qu’agaçant, La carte et le territoire démontre que le quinqua Michel Houellebecq hésite encore entre les professions de romancier, rédacteur de notices de dictionnaire, pipelette en chef de la gazette germanopratine et adorateur de sa propre légende.
Truffant son scénario d’apparitions de personnages existants, de Jean-Pierre Pernaut à Frédéric Beigbeder, Houellebecq fait dans le coup marketing davantage que dans la littérature.
Créant à coup sûr un buzz où le vaste monde des médias se pousse du coude en pouffant sur le Pernaut homo ou le Beigbeder allumé version Houellebecq, frissonnant à la mise en scène gore de sa propre mort, forcément audacieuse, l’auteur émoustille par ce name-dropping d’initiés un premier cercle de lecteurs mais oublie d’aller plus loin.
Cette même volonté délibérée de snober toute forme d’imagination suinte lorsque, à tout bout de paragraphe, Michel Houellebecq profite de l’apparition d’une Audi, d’un bichon maltais ou d’une maison du Corbusier pour partir sur une fastidieuse théorie digressive sur les Audi, les bichons ou les maisons du Corbusier.
De roman, son livre vire au bric-à-brac désordonné et verbeux, ses personnages ne semblant avoir été inventés que pour réciter les entrées de dictionnaire consacrées aux marottes de leur créateur, dans une version des Choses de Pérec qui viendrait un demi-siècle trop tard.
Sur la forme, Michel Houellebecq se renouvelle si peu que c’en est risible, et prétend à nouveau nous faire prendre la tristesse pour du talent et son désespoir congénital comme la valeur moderne par excellence.
Si on ne fait pas de bonne littérature avec du bonheur, avec du malheur non plus. La carte et le territoire se confine dans un désenchantement péremptoire dépourvu de vision du monde autre que celle du narrateur-dictateur.
Fat, atone et gris, le style coule une dalle de béton sur les rares possibilités d’émotions et de souffle. Seules quelques phrases coups de poing – «Houellebecq sursauta au mot de père» – suggèrent l’intensité à laquelle Houellebecq pourrait arriver s’il se laissait glisser dans la fosse aux ours au lieu de rester sagement derrière les barrières.
Tels des playmobiles, ses personnages se regardent parler, marcher et faire leurs courses comme autant de petits sociologues verbeux, engoncés dans leurs jugements moraux perpétuels.
Tags: Débats et polémiques, Michel Houellebecq, La carte et le territoire, Jed Martin,
|