Face au danger, aux menaces, à l’adversité, nous en revenons souvent à suivre notre intuition. Si celle-ci a été très utile pour permettre à l’espèce humaine de survivre au cours de son évolution, elle peut aujourd’hui devenir un obstacle. Même si vous répétez à une personne qu’il ne faut surtout pas paniquer ni courir (suivre son intuition) lorsqu’elle se retrouve nez à nez avec un ours (la menace), ce conseil sera très difficile à suivre dans la pratique. Cela nécessitera un grand effort, de la réflexion et de la sérénité.
Face à la crise économique que nous vivons, nous observons exactement le même problème: les gouvernements agissent de façon intuitive, mais contreproductive. Les menaces que nous percevons sont les suivantes: le surendettement d’Etats les mène à leur faillite, le secteur bancaire est en crise et limite ses prêts, l’économie se ralentit, les entreprises – même bénéficiaires – licencient.
Le sacrifice du long terme. Les gouvernements réagissent à ces menaces exactement en faisant ce que l’intuition primitive dicterait: des plans d’austérité budgétaire, des baisses de salaires, des réductions de prestations sociales et des rentes, des coupes dans le service public, mais aussi, juste avant, de gigantesques plans de soutien aux banques. Pourquoi a-t-on l’impression que ces réponses intuitives sont correctes, alors qu’elles sont en réalité ce qui va contribuer à démultiplier le problème? Simplement car elles donnent l’impression de fonctionner, à court terme. Un plan de sauvetage des banques évitera une faillite tout de suite. Une coupe dans le budget de l’Etat réduira d’autant le déficit public, tout de suite. La grande maladie contemporaine des dirigeants, dans le public et le privé, est de sacrifier le long terme pour le court terme, car c’est sur l’évolution rapide que se jouent les bonus ou les réélections.
UN EMPRUNT MASSIF QUI NOUS SERA RENDU AU DÉCUPLE.
SAMUEL BENDAHAN
La valeur des investissements du passé, nous en profitons à chaque instant, mais nous ne nous en rendons plus compte, car elle n’est souvent même pas chiffrée. Nos réseaux de transports, nos écoles et universités, nos hôpitaux, le chômage bas, le développement des secteurs à haute valeur ajoutée, le foisonnement culturel, notre prévoyance: ce ne sont là que quelques-unes des richesses qui font notre bonheur de vivre, mais qui sont nées d’investissements qui ont eu lieu il y a des dizaines d’années. Nous disons souvent qu’en surconsommant les ressources de notre planète, nous vivons sur le dos des générations futures. N’oublions pas que notre niveau de vie est aussi un cadeau des générations précédentes qui ont aussi investi dans, plutôt que démantelé, le service public. Toutefois, ont-ils investi assez?
Une peur irrationnelle. Par la peur irrationnelle de la faillite de l’Etat, nous sommes poussés à voir son endettement comme un mal absolu. Pourtant le secteur privé a bien compris qu’il est très bon: l’écrasante majorité des entreprises sont fortement endettées, et c’est pour leur bien, car cela permet d’utiliser l’effet de levier. Si vous pouvez emprunter 100 000 francs, mais devez payer 5% (5000 francs) d’intérêt par an, le ferez-vous? Que répondre à cette question si vous savez que vous pouvez placer cet argent pour gagner 10 000 francs par an? Dans ce cas, non seulement cet emprunt ne vous coûte rien, mais il vous rapporte. L’Etat est l’acteur qui a le plus d’opportunités de ce genre, particulièrement les collectivités publiques suisses. Pourquoi? Car le taux d’intérêt auquel elles peuvent emprunter est extrêmement bas, mais aussi parce que ces investissements potentiels rapportent beaucoup. L’investissement aura un double effet pour un pays. D’abord il apporte, et pour très longtemps, une meilleure qualité de vie. En plus il génère, dès maintenant, de l’emploi.
La Suisse est un des pays les moins endettés au monde, avec seulement 38% du PIB, c’est à peine plus de la moitié de l’endettement allemand. Face à la crise, la réponse contre-intuitive mais juste serait de faire un emprunt massif, et pourquoi pas ouvert à la population, à taux d’intérêt bas (mais sûr). Cet argent pourrait être utilisé pour réaliser immédiatement les investissements urgents pour nous et les générations futures: logements, nouvelles voies de chemin de fer, assainissement des bâtiments, investissements dans les nouvelles technologies et énergies renouvelables, prestations sociales favorisant la réduction du chômage et l’insertion, développement de la formation et de la recherche, sécurité. Cela paraît fou, mais les générations futures nous remercieront.
PROFIL - SAMUEL BENDAHAN
31 ans. Conseiller communal socialiste à Lausanne. Docteur en sciences économiques, il enseigne actuellement à l’EPFL au Collège des humanités et est chercheur invité à l’INSEAD.
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