On se rappelle l’épisode des caricatures de Mahomet. Ressenties comme des blasphèmes, elles déclenchèrent des émeutes dans plusieurs pays musulmans. L’un de ces dessins, en particulier, déchaîna le scandale: la tête du prophète se prolongeait d’un couvre-chef en forme de bombe. Or, il existe une autre caricature de même inspiration, mais pire encore, parce qu’elle fait subir exactement le même sort à Allah lui-même: l’une des lettres de son nom se prolonge en kalachnikov. Mais c’est étrange: personne, dans le monde musulman, n’a jamais protesté contre ce blasphème-là, que nous exhibent pourtant complaisamment et régulièrement toutes les télévisions. Il faut dire que la caricature en question figure sur… le drapeau du Hezbollah, brandi à des milliers d’exemplaires dans toutes les manifestations de ce parti libanais.
Question subliminale. C’est évidemment à tort que le peuple suisse a voté contre la construction de nouveaux minarets, entravant ainsi d’une manière inadmissible la liberté de culte. Mais on sait bien qu’en votant ainsi, le peuple suisse a répondu massivement oui à une question qui ne lui était pas posée: vous méfiez-vous de l’islam? Sans doute, même à cette question subliminale, il a donné une réponse injuste, car la communauté musulmane de notre pays est évidemment pacifique et respectueuse de nos lois. Mais qui sait? Peut-être que l’initiative anti-minarets n’aurait pas triomphé de pareille manière si cette communauté, et tous les musulmans d’Europe, avaient condamné haut et clair, avec le frisson d’horreur qui s’impose, le drapeau du Hezbollah. S’ils avaient proclamé leur refus de toute fusion ou confusion de Dieu et de la violence (sans parler de la confusion de Dieu et de la politique, clairement revendiquée par un parti qui s’appelle sans rire le «Parti de Dieu»).
Le drapeau du Hezbollah? Beaucoup de Suisses ignorent peut-être jusqu’à son existence, et ce n’est évidemment pas lui qui est la cause directe de la victoire du oui. Mais n’en est-il pas la cause symbolique? Ce qui suscite la méfiance, ce n’est pas la communauté musulmane de Suisse, c’est une religion qui sur la scène du monde entretient avec la violence, et avec la politique, sans parler du droit, un rapport ambigu. Et cet aspect-là du problème, la gauche humaniste ne doit pas le lais-ser à la droite populiste. Elle doit s’en saisir. Pourquoi ne l’a-t-elle pas fait plus tôt?
Sans doute parce qu’elle s’est trouvée prise au piège de son idéal, qui postule la coexistence pacifique de toutes les cultures et de toutes les religions, auxquelles l’Européen du XXIe siècle reconnaît, avec raison, une dignité égale. L’Europe de demain sera multiculturelle ou ne sera pas. Chaque civilisation, chaque religion n’est-elle pas une pierre de l’édifice humain, une voix dans le chœur de l’humanité? Et dans ces conditions, l’accueil à l’autre ne doit-il pas être un mot d’ordre imprescriptible?
Une voix dans le chœur. Oui, certainement. Mais cet idéal d’une coexistence pacifique de toutes les religions, de toutes les civilisations du monde, pour être réalisable, exige que chacune d’entre elles se pense bel et bien comme une voix dans le chœur ou comme une pierre de l’édifice; qu’elle se relativise et se soumette sans réserve à la règle commune. Cet idéal exige aussi que chaque religion se voue au soin des âmes sans prétendre supplanter la politique, ni dicter le droit. Il exige enfin que la violence ne soit jamais l’alliée de la vérité, fût-elle divine.
Et j’allais oublier l’essentiel: si nous reconnaissons à toutes les cultures et toutes les religions l’égalité dans la dignité, c’est parce que nous la reconnaissons d’abord à toutes les personnes. Dans une Europe démocratique, dans une Suisse digne et juste, nous n’avons pas à empêcher qu’on érige des minarets, mais nous avons à refuser qu’on érige Dieu en maître du droit – et l’homme en maître de la femme. Nous devons accueillir les musulmans. Et réciproquement.
«NOUS AVONS À REFUSE R QU ’ON ÉRIGE DIEU EN MA ÎTRE DU DROIT – ET L’HOMME EN MA ÎTRE DE LA FEMME .»
ETIENNE BARILIER
ROMANCIER ET ESSAYISTE Dernier ouvrage paru: «Francesco Borromini», (Le mystère et l’éclat). Presses polytechniques et universitaires romandes, coll. Le savoir suisse.
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