Rares sont les économistes à avoir imaginé avant 2007 qu’une crise financière née aux Etats-Unis allait plonger le monde dans une Grande Récession. Quelque 34 millions de personnes y ont perdu leur emploi et des millions d’autres, déjà actives auparavant dans l’économie informelle, ont dû se contenter d’encore moins pour subsister.
Un ouvrage collectif de chercheurs du BIT – sous la direction de Iyanatul Islam et Sher Verick* – se penche sur cet épisode complexe. Il plaide pour que l’on s’écarte à l’avenir d’un mode de gestion de la crise pour privilégier une approche stratégique à long terme visant la création d’emplois durables.
Cette crise a-t-elle été universelle?
Sher Verick: La crise financière qui a démarré aux Etats-Unis au milieu de l’année 2007 s’est rapidement transformée en resserrement du crédit avec un effondrement dramatique des flux commerciaux. Mais, au cours de la récession sévère qui a suivi, certains pays ont été très durement affectés alors que d’autres ont rapidement fait preuve d’une solide résilience.
«UN FORT CHÔMAGE CONJONCTUREL RISQUE DE SE TRANSFORMER EN CHÔMAGE STRUCTUREL DURABLE.»
Quels ont été les plus affectés?
S.V. Les Etats-Unis et d’autres pays où s’était développée une bulle immobilière avant la crise de crédit: tels le Royaume-Uni, l’Irlande ou l’Espagne.
Les pays émergents se sont vite redressés?
S.V. Une série de pays sont sortis pratiquement indemnes de cette crise, notamment la Chine et l’Inde. Le Brésil ou l’Indonésie ont également rebondi rapidement. Toutes ces grandes économies émergentes ont bénéficié de leur large marché domestique. Les pays émergents en général – à l’exception notable de l’Afrique du Sud – ont plutôt été confrontés à une décélération de la croissance qu’à une véritable dépression. Reste que cette moindre croissance a ralenti leurs progrès en matière de réduction de la pauvreté.
Certaines politiques mises en place par les gouvernements pour lutter contre la crise ont-elles été plus efficaces que d’autres?
Iyanatul Islam: Il convient de distinguer les réponses données sur le terrain macroéconomique de celles relevant de la politique du marché du travail. En termes macroéconomiques, la Chine a très vite mis en œuvre un énorme programme de dépenses publiques. Ce pays avait les moyens de lancer une telle action. En cas de contraction sévère de l’économie, la politique budgétaire est généralement plus efficace que la politique monétaire. Plus de 70% des pays en développement ont toutefois des contraintes budgétaires et ne sont ainsi pas en mesure de lancer des politiques appropriées pour réagir à des chocs externes. D’où notre suggestion de favoriser à l’avenir la combinaison d’initiatives nationales avec la coopération internationale.
Quid des soutiens au marché du travail?
I.I. Certaines politiques du marché du travail ont été très efficaces: en Allemagne, le recours massif au chômage partiel a permis de limiter la hausse du chômage. En outre, le fait d’avoir conservé les travailleurs dans les entreprises a favorisé une reprise rapide de la production. En règle générale, les pays qui avaient une marge de manœuvre budgétaire et un système social solide ont pu réagir plus efficacement. Des pays émergents ont mis en place un revenu minimal pour faciliter le processus d’ajustement de l’emploi.
Plusieurs pays développés, notamment en Europe, mettent désormais plutôt l’accent sur la réduction de leur dette publique...
S.V. Cette crise n’est pas terminée. L’un des risques majeurs auxquels sont confrontés plusieurs pays développés est de voir un fort chômage conjoncturel se transformer en chômage structurel durable. Il est important, pour éviter la réalisation d’un tel scénario, de mettre en place des politiques de formation des jeunes qui ne sont pas en emploi.
I.I. En outre, s’il est juste de vouloir maîtriser la dette publique, le rythme de réduction de cette dette ne doit pas être trop rapide, sous peine d’étouffer l’économie. Le plan d’austérité du Royaume-Uni est trop strict et va pénaliser l’emploi.
Cette crise va-t-elle engendrer un recul de la lutte pour la création d’emplois décents et le maintien des systèmes sociaux?
I.I. Cette crise a, certes, entraîné une forte augmentation du chômage dans le monde, avec une pression sur les rémunérations dans les pays les plus affectés. Mais elle a également suscité un débat sur la gestion macroéconomique à long terme. Il est légitime de mieux se prémunir contre la volatilité de l’économie. Cela suppose une meilleure coopération internationale et régionale pour viser la création d’emplois décents et durables.
Est-ce possible alors que nombre de pays n’ont même pas de système de protection sociale et que leurs travailleurs sont en concurrence avec ceux, mieux lotis, des pays développés?
I.I. Des discussions sont en cours pour l’élaboration d’un socle minimal de protection sociale dans les pays en développement. Il faudra du temps avant qu’un tel filet social de base soit généralisé. La Chine, par exemple, a compris l’importance pour le développement de son économie d’instaurer une couverture sociale permettant à sa population de moins compter sur l’épargne individuelle pour faire face aux coups durs.
*«From the Great Recession to Labour Market Recovery: Issues, Evidence and Policy Options». Palgrave Macmillan, 308 p.
Profils
SHER VERICK
Dpt de l’analyse économique et des marchés du travail du BIT. Doctorat en économie (Bonn).
IYANATUL ISLAM
Dpt des politiques de l’emploi du BIT. A enseigné à la School of International Business and Asian Studies de la Griffith University. Doctorat en économie du développement (Cambridge).
Auteurs principaux de From the Great Recession to Labour Market Recovey.
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Tags: Sher Verick, Iyanatul Islam, emplois durables, post-crise,
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