C’est fou comme l’ambiance a viré: il y a quelques mois, le consensus général était à la célébration du «Sonderfall» économique suisse. Aujourd’hui, comme souvent dans ce pays, on est passé de l’autocongratulation bruyante à une sorte de blues épais et lancinant.
Pour faire baisser le franc, il suffit à la Suisse de s’endetter. Facile et utile.
Pourquoi ce retournement? Parce qu’on sent bien que le miracle helvétique n’est pas tenable si l’eurozone s’enfonce. Parce que, même si un accord sur la dette a été trouvé à Washington, on sait que le mal américain est profond.
Le franc est ainsi devenu, avec l’or, la valeur refuge par excellence. Conséquence, on parle d’un risque de désindustrialisation, de bérézina touristique, de chômage... Les grandes banques annoncent des centaines de suppressions de postes. Ceux qui, ce printemps encore, voulaient freiner la croissance se taisent. Rétrospectivement, leur idée paraît bien saugrenue.
D’accord, le franc fort n’a pas seulement des désavantages. Il fait de nous de riches touristes à New York, Londres ou Capri. Et booste notre pouvoir d’achat sitôt la frontière traversée. D’ailleurs, il n’est pas impossible que les prix finissent par baisser en Suisse aussi. A condition, bien sûr, qu’une pression sans pitié s’exerce sur les intermédiaires parasitaires.
Mais après? Au chômeur victime d’une monnaie supermusclée, la baisse du prix du T-shirt Zara ou du vin de Bourgogne ne sera que maigre consolation. Voilà pourquoi il faut écouter les appels de ceux qui, comme le patron de Swatch Group Nick Hayek, prônent une action déterminée de la Banque nationale et du gouvernement. Reste à s’entendre sur l’objectif et la méthode.
Accrocher le franc à l’euro? Trop tard, il aurait fallu le faire quand le cours était à 1 euro pour 1 fr. 40 ou 1 fr. 50. Introduire un intérêt négatif, comme dans les années 70? Ça ne fonctionne pas. On peut bien sûr faire marcher la planche à billets et donner ainsi un signal fort aux spéculateurs – quitte à courir le risque de l’inflation. Mais la mesure est sans doute un peu courte.
Pourquoi, alors, ne pas suivre une politique affichée d’endettement public. La Suisse aurait tôt fait de tempérer les attraits de sa monnaie. A condition, bien sûr, d’investir ces sommes de manière utile et durable tout en monétisant la dette (et sans élever les impôts).
On se plaint des bouchons entre Lausanne et Genève. Construisons enfin la troisième voie. On dénonce le retard pris par la Suisse dans les énergies renouvelables. C’est le moment de financer la surélévation des barrages alpins et de soutenir l’innovation dans les technologies vertes. La liste des investissements qui amélioreraient encore la compétitivité de la Suisse est sans fin.
Avec une dette de 38% de son PIB et en comparaison des Etats-Unis qui ont franchi la barre des 100%, la Suisse a de la marge. Rien ne lui sert d’être, seule au monde, un monstre de vertu. Au contraire, elle pourrait le payer cher. Pour son bien, elle devrait ainsi prendre quelques libertés avec l’orthodoxie économique. Bref, se montrer un peu plus délurée.
ALAIN JEANNET RÉDACTEUR EN CHEF
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