L'Hebdo;
2004-04-15 Pourquoi Bush, chef de guerre, perd pied en Irak
IRAK Les revers militaires rappellent le Vietnam, les prises d'otages, le Liban, et le moral de la résistance, l'Afghanistan. Sans exclure que c'est à une intifada que les Etats-Unis auront bientôt affaire, estimeSerge Michel.
Durant les trois semaines que nous avons passées avec lui à traverser tout l'Irak en voiture, Hassan, notre traducteur, maniait l'ironie et les boutades. Aujourd'hui, il tire au lance-roquettes sur les troupes américaines.
Comment ce père de famille sunnite de 53 ans, ingénieur anglophone et patron d'une petite société de construction et d'import-export plutôt florissante, a-t-il pu tout abandonner pour aller prêter main-forte à la résistance en ville de Faludja? Il y a là un mystère qui, s'il était compris, pourrait expliquer aux Américains ce qui les attend: une intifada irakienne.
Je me souviens de sa première sortie. Nous quittions Bagdad pour Bassora, mais un embouteillage monstre s'était formé au passage d'un pont bombardé par les Américains en mars 2003, hâtivement remplacé par une passerelle métallique à une voie, tellement raide d'accès que les camions restaient coincés. «En 1991, a lâché Hassan ironique, les Américains avaient aussi bombardé tous les ponts du pays. Mais Saddam les a reconstruits en un an. Que dis-je, en sept mois! Ah quel bonheur d'être dans les mains de la première puissance du monde...»
Une autre fois, nous étions à Nadjaf, la capitale politique des chiites, et la discussion le soir à l'hôtel roulait sur l'occupation. Nous n'étions pas d'accord. Hassan soutenait cette théorie du complot, très populaire en Irak et dans le monde arabe, selon laquelle Saddam avait toujours été le pion des Américains et qu'ils s'étaient finalement débarrassés de lui pour mieux finir le travail, à savoir l'anéantissement de l'Irak. «Pas du tout, disais-je. Les Américains veulent reconstruire ce pays mais sont maladroits, il faut leur donner du temps. D'ailleurs, chez les chiites, cela se passe mieux.» A ce moment, le garçon d'étage, un jeune chiite de 14 ans, est entré dans la chambre avec le plateau de thé. «Tu n'as rien compris à ce pays, a coupé Hassan. Tu vas voir.»
- Tu aimais Saddam?, a-t-il demandé au jeune garçon.
- Non, il a tué mon père.
- Tu aimes les Américains?
- Non, ils ont détruit mon pays.
Le garçon est reparti comme il est venu. En deux phrases, il avait résumé l'humeur du pays et cette intifada à venir, dont parlent désormais les analystes, observant que la base de l'insurrection s'est élargie et que ses actions sont de plus en plus dangereuses.
La rage du tigre Deux semaines plus tard, de retour à Bagdad, Hassan aurait pu retourner à ses affaires. Il venait d'ailleurs d'emporter d'un pays européen un joli contrat de reconstruction . Mais les nouvelles de Faludja étaient terribles. Nous étions dans son bureau. Une radio arabe égrenait les attaques américaines pendant que le téléphone recomposait interminablement la seule ligne de téléphone pour Faludja que les Américains n'avaient pas coupée. Après une heure, le numéro a sonné, quelqu'un a répondu et a parlé sur fond de tirs et d'explosions. Il a dit que les Américains avaient coupé le pont qui donne accès à l'hôpital. Qu'ils avaient tiré sur une Toyota transportant un blessé. Qu'il y avait beaucoup de morts, dont une cousine de Hassan, âgée de 12 ans.
Le lendemain, Hassan avait disparu. Il nous laissait ce proverbe arabe à méditer: «Quand il est trop furieux, le tigre mange sa rage jusqu'à la mort.» Durant la nuit, il avait acheté chez l'armurier de son quartier, à Bagdad, un lance-roquettes et dix munitions pour 150 dollars avant de prendre la route de Faludja et participer aux combats qui ont fait vivre aux Américains leur semaine la plus catastrophique en Irak. Près de soixante GI ont été tués. Faludja, avec 600 morts, plus de mille blessés et des centaines de familles en fuite, est désormais une ville martyre.
Aveu de faiblesse Au même moment, dans le sud chiite, cinq villes tombaient sous contrôle de «l'Armée du Mehdi» de Mokhtada Sadr. Une révolte consécutive à la fermeture du journal de Sadr par les forces d'occupation, un journal certes plein de mensonges et de haine, mais qui ne tirait... qu'à 3000 exemplaires. Ensuite, le commandement américain a beau jurer de «tuer ou de capturer» cet extrémiste religieux, son impuissance à défaire quelques milliers de miliciens inexpérimentés est un aveu terrible de faiblesse et de vulnérabilité, que des milliers d'Irakiens indécis attendaient pour rejoindre les rangs de la rébellion.
Incapables de vaincre, les Américains ont donc dû se résoudre à négocier. Pas directement, pour ne pas perdre la face. A Faludja, ce sont des membres sunnites du gouvernement provisoire qui sont allés à la rencontre des leaders de l'insurrection. A Nadjaf, ce sont des religieux chiites modérés qui sont allés parler à Mokhtada. Il faut dire qu'un désastre politique accompagne les revers militaires: quatre ou cinq membres du gouvernement ont donné leur démission. C'est sur eux que les Américains comptaient le plus pour remettre fin juin les clés du pays!
Le spectre du Vietnam Aux Etats-Unis, ce cauchemar a un nom: Vietnam. Dans Newsweek, Evan Thomas évoque la fin janvier 1968 et la fameuse offensive du Têt, la plus importante de toute la guerre, lancée par le Viêt-cong durant une trêve. Ce ne fut pas une défaite définitive, mais la preuve que cette guerre était sans fin. C'est à ce moment que les Américains ont commencé à songer au retrait.
A Saigon, les journalistes avaient surnommé «la folie de 5 heures» le point de presse quotidien de l'US Army, toujours totalement déconnectée de la réalité. Les déclarations américaines récentes sont du même tonneau. Samedi 10 avril George Bush parlait des insurgés comme d'une «petite faction». A Bagdad, alors que les réfugiés de Faludja décrivent des rues de la ville jonchées de cadavres de femmes et d'enfants et que Human Rights Watch demande une enquête sur le comportement des Marines, le brigadier général Mark Kimmitt, numéro deux des forces américaines, a déclaré que les frappes avaient été «terriblement précises, terriblement circonscrites». Avant de se rengorger: «Nous gagnons chaque combat», a-t-il lancé, prêtant le flanc à cette réplique de Newsweek: «Mais vous perdez la guerre.»
D'autres analystes se souviennent du Liban, où les Etats-Unis, mais aussi la France et la Suisse, ont été confrontés à une politique organisée de prises d'otages. Il y en aurait une quarantaine en ce moment en Irak, de toutes nationalités. L'effet sur le public promet d'être dévastateur. Plusieurs sociétés et plusieurs pays ont d'ores et déjà annoncé qu'ils se retiraient des chantiers de reconstruction en Irak.
Souvenirs d'Afghanistan Mais c'est à une autre comparaison que se livrait il y a quelques mois Milt Bearden dans le New York Times. Cet ancien espion, trente ans aux opérations clandestines de la CIA, ne peut s'empêcher, en observant la résistance irakienne, de songer à la résistance afghane, celle que son gouvernement a tellement soutenue dans les années 1980 contre l'Union soviétique.
Il s'arrête ainsi à cette anecdote rapportée de Faludja avant les récents événements. Des soldats américains ont distribué des bonbons. «Faut pas les manger, ils sont empoisonnés, ils sont mortels», se sont aussitôt écrié les petits Irakiens. «Les Russes distribuaient des jouets en Afghanistan, se souvient l'espion de la CIA. Et nous faisions courir la rumeur qu'ils contenaient des bombes. En Afghanistan, pour chaque moudjahid tombé au combat, une demi-douzaine de membres de sa famille prenaient les armes. C'est triste, mais la même règle s'applique en Irak.»
Pour Bearden, il y a deux leçons à retenir de l'histoire du XXe siècle: aucune nation ayant envahi un pays souverain n'a gagné. Et toutes les insurrections nationalistes contre une occupation étrangère ont finalement abouti. |
Faludja Ces deux rebelles s'apprêtaient à tuer le photographe Paolo Woods avant de s'apercevoir qu'il n'était pas américain. Il a pu faire cette image.
Menaces Dans les rues de Faludja: «Nous couperons vos têtes, chiens d'Américains», dit le graffiti, sans fautes.
Ramadi Cérémonie funéraire à la mémo ire de 16 Marines tués au combat.
Bagdad Partisans de Mokhtada Sadr en colère dans «Sadr City».
Faludja Ce Marine vient d'apprendre qu'un camarade a été grièvement blessé.
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