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Pourquoi elle fait si peur

Mis en ligne le 30.06.2005 à 00:00

L'Hebdo; 2005-06-30

Libre-circulation Pourquoi elle fait si peur Pourquoi elle fait si peur

« Votation du 25 septembre La Suisse doit-elle craindre l'ouverture à l'Est de son marché du travail? Enquête sur le terrain, notamment à Genève, canton transfrontalier laboratoire p. 14

« Qui sera touché Le point dans huit secteurs-clés de l'économie p. 17

« La conversion du Neinsager Le professeur d'économie Franz Jaeger dit pourquoi il recommande le oui p. 21

Un dossier préparé par Michel Guillaume et Pierre Nebel, en collaboration avec Elvira Bruggmann

Tout est sous contrôle, il n'y a rien à craindre. Ce mardi 28 juin à Berne, c'était l'union sacrée au service des intérêts supérieurs du pays. Le Secrétariat à l'économie (SECO) et les partenaires sociaux se sont efforcés de rassurer la population trois mois avant la votation la plus cruciale de la législature sur l'extension à l'Est de la libre-circulation des personnes. Il n'y a pas eu d'afflux de main-d'oeuvre étrangère en Suisse à la suite de l'ouverture du marché aux Quinze «anciens» pays de l'Union européenne, le 1er juin 2004, pas de ruée sur les contingents de permis de travail, pas de dumping sur les salaires. Et ce calme plat restera de mise avec l'ouverture aux dix nouveaux pays membres de l'UE. Circulez, y a rien à voir.

A considérer les chiffres, le SECO a certes entièrement raison: dans l'ensemble, l'immigration est tombée de 57 000 à 46 000 nouveaux venus en deux ans. Mais cette façon de balayer trop péremptoirement les craintes des gens pourrait se révéler contre-productive. Sur le terrain, la peur est omniprésente. «Les gens ne font pas confiance au patronat dans le contexte actuel d'ultralibéralisme ambiant, même si nous avons obtenu de bonnes mesures d'accompagnement», reconnaît Jacques Robert du syndicat Unia.

quasi-unanimité Ce week-end, les grands syndicats ont serré les rangs: ils soutiennent la libre-circulation quasi unanimement. Il faut aller à Genève et au Tessin pour trouver des syndicalistes critiques. Loin de Berne, ces deux cantons frontières mesurent mieux que d'autres les effets réels et les risques liés à l'arrivée de travailleurs européens aux nouvelles conditions.

A Genève précisément, où le taux de chômage atteint 7,5%, le remuant Rémy Pagani, qui martèle depuis six ans qu'il n'a jamais cru à l'efficacité des mesures d'accompagnement qu'il qualifie de «scandaleusement insuffisantes», a décidé de les mettre à l'épreuve. Son Syndicat des services publics (SSP) vient de déposer trois plaintes devant le Conseil de surveillance du marché de l'emploi. Vendredi 24 juin, ce dernier a décidé d'instruire les deux premières et de renvoyer la troisième au Conseil d'Etat.

Cette dernière plainte, qui touche les Etablissements publics socio-éducatifs (EPSE), est très révélatrice du climat actuel. Le canton a pressé les EPSE de réduire la moyenne salariale annuelle de leurs employés de 119 000 à 100 000 francs, charges sociales comprises. A l'heure de recruter des assistants socio-éducatifs - une formation nouvellement créée avec CFC à la clé - les EPSE ont engagé sept Suisses et trois frontaliers au salaire mensuel de 4000 francs bruts (pour tous)... soit une classe salariale qui correspond à celle des nettoyeurs. On est très loin des 6200 à 8600 francs que touchent les éducateurs, infirmiers et assistants sociaux diplômés.

«Un cas patent de sous-enchère salariale, d'autant plus que le cahier des charges de ces assistants ne diffère pas sensiblement des éducateurs formés», accuse Delphine Bordier, secrétaire au SSP. Le directeur des EPSE, Marc-André Baud, ne cache pas un certain malaise. «Les syndicats ont raison de contester cette classification, mais c'est le Service d'évaluation de l'Etat qui a tranché. Jamais nous n'avons voulu faire de sous-enchère», souligne-t-il. Comme les mesures d'accompagnement ne concernent que des contrats de droit privé, la plainte a été transmise au Conseil d'Etat.

évolution du marché En cette période de campagne électorale, la libre-circulation et son extension aux pays de l'Est de l'UE est devenue un bouc émissaire idéal. Car la pression sur les salaires existe, mais elle tient plus à l'évolution de la place économique suisse, qu'à la venue de nouveaux immigrés. «Les mesures d'accompagnement ont pour but de lutter contre les abus, mais pas de bloquer toute évolution du marché de l'emploi», observe Yves Perrin, directeur du marché du travail du canton de Genève.

Quant aux deux autres plaintes du SSP, elles révèlent une autre difficulté liée à l'appréciation des effets de la libre-circulation. Les plaintes touchent deux sociétés, Aeronet et Elite Cleaning, qui offrent leurs services dans le nettoyage d'avions sur le tarmac de Cointrin. Ce sont les plaques niçoises de deux camionnettes d'Aeronet qui ont attiré l'attention des syndicalistes. Leurs dix employés au total gagnent-ils vraiment les 3400 francs mensuels (salaire de base, sans les primes d'expérience et d'âge) versés par les entreprises genevoises conventionnées? Les rumeurs les plus folles, parlant d'un salaire horaire de 7 euros (10 francs 50) pour certains employés, ont couru. Contactées par L'Hebdo, les deux sociétés jurent qu'elles versent des salaires supérieurs aux barèmes usuels de la branche. Le Conseil de surveillance du marché de l'emploi vérifiera.

La pugnacité des syndicats a déjà servi à quelque chose. Dans le scandale qui a vu, ce printemps, une entreprise horlogère engager des carreleurs à 1500 euros par mois (lire L'Hebdo du 25 mars 2005) et surtout refuser dans un premier temps toute information aux inspecteurs du travail, le parquet du procureur tranchera avant la votation encore. Mais au-delà de la sanction qui risque d'être exemplaire, ce cas débouchera sur l'application sur le terrain des mesures d'accompagnement. «Nous sommes en discussion avec l'association patronale des carreleurs pour étendre la CCT avec force obligatoire à l'ensemble de la branche. Cela devrait être réalisé au début 2006», déclare Manuel Fazenbeiro, secrétaire syndical d'Unia.

Un Polonais par commune En fait, dans les zones frontières, Genevois, Bâlois, Thurgoviens et Tessinois découvrent aujourd'hui qu'un an après l'ouverture du marché du travail aux Quinze, le rival le plus dangereux n'est pas - ou du moins pas encore - le plombier polonais. Et pour cause: si l'on tient compte du fait que les contingents limitent à 3000 le nombre d'autorisations de longue durée jusqu'en 2011 pour les dix nouveaux membres de l'UE, cela signifie un travailleur par an et par commune débarquant en Suisse, un chiffre dérisoire. Non, le vrai rival aujourd'hui, c'est le voisin allemand, français ou portugais qui maîtrise les langues nationales.

En 2004, depuis que la préférence nationale en matière d'engagement a été supprimée, les Allemands ont déferlé sur la Suisse: 12 000 d'entre eux y ont trouvé un emploi fixe, soit 29% de plus que l'année précédente. Sans parler des 32 000 qui y ont accepté un travail temporaire. Ils ont investi les hautes écoles, où ils constituent 35 à 40% des effectifs de professeurs, la santé (lire en page 17 et suivantes), mais aussi les sphères dirigeantes de prestigieuses entreprises suisses: Oswald J. Grübel, CEO de Credit Suisse, Jürgen Dormann, président d'ABB ou encore Christoph Franz, patron de Swiss. A Zurich, les Allemands sont devenus la première communauté étrangère en 2003, devant les Italiens. Une arrivée de cerveaux stimulante pour les cadres helvétiques, mais crainte par les travailleurs, qui redoutent ces managers n'hésitant pas à sabrer dans les effectifs.

Au Tessin, on craint avant tout l'arrivée des indépendants, ou plutôt des faux indépendants qui travaillent sur mandat d'entreprises tessinoises, mais qui affichent ce statut pour mieux contourner la loi sur les travailleurs détachés. Cette année, entre janvier et juin seulement, on a en déjà recensé 1170! «Ils n'ont aucun barème à respecter et passent aujourd'hui au travers des mailles du filet des mesures d'accompagnement», constate Renzo Ambrosetti, coprésident d'Unia. Toutefois, avec la loi qui renforce les mesures d'accompagnement, cette crainte deviendra infondée. Ces indépendants devront prouver qu'ils sont inscrits à un registre professionnel dans leur pays et qu'ils cotisent à une caisse d'assurance sociale.

Le pacte de Peter Hasler La libre-circulation soulève donc beaucoup de peurs, qui paraissent légitimes pour qui ne connaît pas le détail des mesures d'accompagnement. Lorsqu'on les examine attentivement, force est de reconnaître que les partenaires sociaux se sont donné de bons instruments pour combattre les abus. Cela dit, les partisans de l'ouverture ne gagneront cette votation que s'ils prennent en compte le facteur émotionnel du dossier, sans mépriser les angoisses des salariés. «Chaque patron doit désormais mettre sa crédibilité en jeu face à son personnel et promettre qu'il ne remplacera pas un Suisse par un étranger lui coûtant moins cher», a lancé Peter Hasler, directeur de l'Union patronale suisse. Sera-t-il entendu? | MG et PN

«Chaque patron doit désormais mettre sa crédibilité en jeu face à son personnel et promettre qu'il ne remplacera pas un Suisse par un étranger coûtant moins cher.»

Peter Hasler, directeur de l'Union patronale suisse. Qui risque quoi: le point secteur par secteur

Impacts Quels effets a eus depuis un an l'introduction de la libre-ciculationa vec les quinze de l'UE? Qui doit redouter l'extension aux dix nouveaux pays membres? Enquête sur le terrain.

Construction

les craintes

du second oeuvre

Région la plus transfrontalière de Suisse, Genève est le canton qui a le mieux surveillé depuis un an les conséquences de l'introduction de la libre-circulation. Le syndrome du plombier polonais, au coeur des débats français sur la Constitution europé-enne, y a laissé des traces. Secrétaire de la Fédération genevoise des métiers du bâtiment (FMB), Gabriel Barrillier est le premier à le reconnaître. «Ce n'est pas demain la veille qu'un plombier polonais va venir travailler à Genève, mais la crainte existe. Il nous reste donc un gros travail didactique à faire concernant les mesures d'accompagnement.» Car, dans l'ensemble, Gabriel Barrillier en est persuadé: «Les partenaires sociaux ont la situation bien en main à Genève», assure-t-il.

En fait, le propos mérite d'être nuancé. Dans le gros oeuvre effectivement, il n'y a rien, ou presque rien, à redire. Un grand chantier, cela se voit. Dès lors, les contrôles sont relativement faciles et les syndicats veillent au grain, soit au respect des conventions collectives de travail. En revanche, les choses se compliquent dans le second oeuvre, dans les «travaux de bricole», les rénovations d'appartements et de façades en particulier.

Dans ce domaine, certains artisans sont très remontés, surtout depuis que les premiers accords bilatéraux avec l'Europe des Quinze ont facilité l'accès au marché suisse d'entreprises étrangères arrivant avec des travailleurs détachés. La concurrence s'est rapidement durcie. A Genève, l'indice des prix à la cons-truction a baissé de 0,4% en avril 2005 par rapport au trimestre précédent, alors qu'il a augmenté ailleurs en Suisse. Cette concurrence ne vient pas de la lointaine Pologne, mais de la France voisine: «Je voterai non à la libre-circulation des personnes le 25 septembre prochain. Les Français viennent nous piquer notre boulot, à nous qui sommes nés à Genève», hurle un gypsier-peintre de la place au téléphone avant de raccrocher.

Entre une con- currence saine et une concurrence déloyale axée sur le dumping salarial, la frontière est devenue très floue depuis un an. Même si les abus ne sont pas aussi nombreux qu'on le pense, ce sont eux dont on parle toujours: des peintres payés 18 francs l'heure par une entreprise française, au lieu des 28 à 30 francs conventionnels. Sous-directeur de l'entreprise Belloni dans le secteur gypserie-peinture, François Culot est un partisan convaincu de la libre-circulation, mais il concède: «Malheureusement, le doute quant à cette concurrence déloyale est fondé. Soit l'Office cantonal de l'inspection et des relations du travail (OCIRT) manque de personnel, soit il manque de dynamisme.»

Sur le plan suisse, au siège du syndicat Unia à Berne, on se montre plus rassurant. On rappelle que c'est grâce à la libre- circulation que les syndicats ont réussi à imposer des mesures d'accompagnement renforcées par rapport aux premiers accords bilatéraux: davantage d'inspecteurs et de contrôles, ainsi que des conventions collectives étendues. «Face à cette économie sans foi ni loi qui dérégule, ces mesures vont à contre-courant. Cela bouge dans le bon sens», souligne Jacques Robert.

Agriculture

le paysan polonais

omniprésent

Il correspond parfaitement au portrait-robot du travailleur que réclame l'agriculture helvétique depuis plusieurs années: Arthur Lewandowski a 27 ans, une formation de paysan et la volonté de travailler dur pour se forger un destin meilleur que celui de ses parents. Le 9 mai dernier, il a quitté femme et enfant à la frontière ukrainienne pour s'engager au service de François Perroud à La Neirigue (FR) sur un domaine de 45 hectares. Venu par l'entremise de la chambre agricole Prométerre, il touche un salaire respectant le contrat-type en vigueur, à savoir 2915 francs brut, ou 1688 francs après déduction du logement, de la pension, de l'impôt à la source et des assurances.

«Je suis très content de mon séjour ici. Je pensais que le travail serait plus difficile. Là où j'habite, nous avons très peu de machines», avoue Arthur Lewandowski. Depuis que son pays a adhéré à l'UE, il a des rêves plein la tête. «Je veux gagner ici de quoi construire une maison pour ma famille», dit-il spontanément. Pour lui, qui ne parle pour l'instant ni le français ni l'allemand, une reconversion professionnelle dans son pays apparaît plus probable qu'une émigration en Suisse. «J'aimerais devenir chauffeur de camion.» En Pologne, où le taux de chômage frise les 20%, la moitié des exploitations agricoles sont condamnées à disparaître.

S'il y a un seul secteur en Suisse qui accueillera les travailleurs polonais à bras ouverts, c'est bien l'agriculture. A l'heure des récoltes, elle manque cruellement de petites mains: environ 20 000 travailleurs auxiliaires, introuvables en Suisse. C'est la raison pour laquelle l'agriculture dit presque unanimement oui à la libre-circulation des personnes. «Notre but n'est pas de favo-riser le dumping salarial ou la précarité de l'emploi, mais bien de trouver des colla-borateurs habiles manuellement», souligne Laurent Cochard chez Prométerre. Depuis 2005, l'Office fédéral des migrations autorise un petit contingent de 2500 permis L de courte durée pour les dix nouveaux pays membres de l'UE.

Dans les champs, peu de Polonais ont un contrat en règle comme celui d'Arthur Lewandowski. A l'heure des récoltes, des centaines de ses compatriotes (un chiffre invérifiable) viennent en Suisse en touristes et proposent leurs services de ferme en ferme. Un phénomène sur lequel les autorités ont préféré jusqu'ici fermer les yeux.

Machines

les Suisses iront

à l'Est

Dans le secteur des machines, les syndicats et les patrons parlent d'une seule voix: l'entrée en vigueur de l'accord sur la libre-circulation avec les Quinze de l'Union européenne en juin 2004 n'a pas provoqué d'afflux de travailleurs. «Jusqu'à présent, les changements n'ont pas été énormes», constate Fabienne Blanc Kühn, du syndicat Unia. Aujourd'hui comme hier, les engagements concernent surtout des spécialistes introuvables en Suisse. La commission paritaire chargée de statuer sur les soupçons de dumping salarial ne s'est occupé que d'un seul cas jusqu'à présent: un abus (pas encore confirmé) dans un contrat de sous-traitance dans la région zurichoise. Même les Polonais ne font pas vraiment peur aux défenseurs des travailleurs.

«Je ne pense pas que nous aurons une avalanche de travailleurs de l'Est, estime Fabienne Blanc Kühn. J'y étais récemment en voyage et j'ai constaté qu'ils ont des gens très qualifiés dans le secteur industriel. Mais d'un autre côté, il y a une telle augmentation du niveau de vie dans ces pays que les travailleurs ne seront sans doute pas motivés à émigrer en Suisse.»

Les syndicats ne baissent pas la garde pour autant. «Nous ouvrirons l'oeil sur le statut des apprentis venant de l'UE, prévient Beda Moor, de la section industrie du syndicat Unia. Certaines entreprises pourraient abuser de la situation en engageant du personnel soi-disant en formation à des salaires très bas.»

De son côté, le directeur de l'organisation patronale Swissmem, Thomas Daum, estime que la libre- circulation servira moins à importer des travailleurs spécialisé européens en Suisse qu'à exporter des Suisses à l'étranger. «Le plus important pour des entreprises comme ABB est de pouvoir envoyer facilement des spécialistes dans les marchés de croissance, notamment à l'Est.» La concurrence effrénée dans l'industrie mondiale des machines ne promet par contre rien de bon pour les salaires ou la durée du temps de travail. «Mais cela n'a rien à voir avec la libre-circulation», remarque Thomas Daum.

Santé

la nouvelle vague

d'Allemands

et de Français

Christophe Cloarec, infirmier marseillais de 37 ans, a trouvé en moins d'un mois un emploi au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) en novembre 2004. Une semaine après avoir contacté des agences de placement par e-mail, il se voit proposer un poste aux soins intensifs à Lausanne. Son salaire est proche du double de ce qu'il toucherait en France, avec un coût de la vie plus élevé, mais jamais dans cette proportion. «Je suis heureux dans ce nouveau travail, d'autant plus qu'il m'offre non seulement des conditions de travail meilleures, mais aussi une spécialisation dans les soins intensifs.»

Que ferait le secteur de la santé, dans lequel le nombre d'emplois croît de 5% par année, sans le bassin de recrutement français et allemand? En Suisse alémanique, le phénomène est encore plus marqué qu'en Suisse romande, où les Français sont un millier à travailler. Les journaux ont évoqué une «nouvelle vague d'immigration allemande». En 2003 seulement, la Suisse a accueilli 563 médecins et 617 infirmiers allemands. «Nous souffrons d'une vraie pénurie de médecins. Sans l'apport des Allemands, nos hôpitaux pourraient à peine fonctionner», admet Peter Studer, président de l'Association des médecins assistants et chefs de clinique.

Ce que celui-ci refuse d'avouer, l'un de ses confrères le confie anonymement. «Dans la santé, beaucoup de médecins suisses cherchent à ouvrir leur propre cabinet, mais ils ne veulent plus travailler selon des horaires astreignants dans les hôpitaux.» Dans ces établissements, le ton est devenu parfois plus tranchant, plus hiérarchique. Mais dans l'ensemble, malgré tous les clichés et ressentiments éprouvés envers les Allemands, les médias alémaniques ont fini par conclure leurs articles par un surprenant: «Merci les voisins du Nord!»

Quelle que soit l'issue le 25 septembre, une chose est presque sûre: dans la santé, compte tenu des besoins croissants, la pression sur les salaires restera minime, voire nulle, dit-on aux hôpitaux universitaires de Zurich et Genève.

Economie domestique

un contrat-type

à portée limitée

C'est le secteur le plus opaque de l'économie: les employeurs tiennent à rester aussi clandestins que leurs employés, en grande majorité des sans-papiers. C'est une branche économique jamais reconnue comme telle, un vrai désert syndical, à l'exception de Genève, où le Syndicat interprofessionnel des travailleurs (SIT) a publié deux brochures. On estime que 6500 personnes y travaillent, dont 5000 sans-papiers, (sur l'ensemble du pays, un récent rapport de l'Office fédéral des migrations chiffre les clandestins à 90 000).

En juillet 2004, le canton de Genève a tenté de mettre un semblant d'ordre dans cette jungle en créant un contrat-type au salaire minimal de 3400 francs par mois. Un montant pourtant très théorique, car le patron pouvait y déroger en cas d'accord oral avec son employé. Depuis mai dernier, ce n'est plus le cas à la suite d'une décision du Conseil de surveillance du marché de l'emploi. «La chambre des relations collectives du travail du canton de Genève a rendu ce salaire minimal impératif, en se basant sur les mesures d'accompagnement liées à la libre-circulation des personnes», déclare Yves Perrin, directeur du marché du travail du canton de Genève.

Mais cette décision n'aura qu'une portée limitée: «Il y aura toujours beaucoup d'abus dans ce secteur où l'employé sans-papiers loge parfois chez son employeur et en est très dépendant. Et tant qu'il ne vient pas se plaindre, nous ne pouvons pas faire grand-chose», admet Georges Tissot, secrétaire au SIT.

A noter que les femmes de ménage, en Suisse romande particulièrement, sont souvent d'origine latino-américaine. Elles pourraient entrer en concurrence frontale avec une jeune main-d'oeuvre féminine venant de l'Est.

Nouveaux venus et collègues témoignent

Jan Ansorge Cet employé chez Abacus, une firme qui produit des logiciels à Saint-Gall, a vu débarquer de nouveaux collègues autrichien et allemand, mais assure qu'il n'y a pas de pression sur les salaires.

Marco Parenti Adami Ce directeur au Credit Suisse Genève se félicite de l'engagement de sa dernière recrue: un Italien de 32 ans très motivé qui parle quatre langues, a de l'expérience à l'étranger et est techniquement très bien formé.

Christophe Cloarec Cet infirmier marseillais a trouvé en moins d'un mois un emploi au CHUV à Lausanne. Non seulement il est mieux payé qu'en France, mais il peut aussi suivre une formation spécialisée.

Arthur Lewandowski Le jeune Polonais engagé dans une exploitation fribourgeoise est payé selon le contrat-type en vigueur dans l'agriculture. Il rêve de se construire une maison dans son pays plutôt que d'émigrer en Suisse.

Hôtellerie

une pratique

simplifiée

«J'imagine que nous avons engagé davantage de personnes en provenance de l'UE depuis l'entrée en vigueur de l'accord sur la libre- circulation.» Isabelle Garcia, de la Société suisse des hôteliers, ne dispose pourtant pas de chiffres pouvant confirmer un engouement renouvelé des travailleurs européens pour la Suisse. En fait, s'il y a eu augmentation, elle n'a sans doute pas été spectaculaire. Hier comme aujourd'hui, l'hôtellerie helvétique fait un usage massif de personnel européen (environ 50% des employés) pour des places dont les Suisses ne veulent pas.

Sur le terrain en tout cas, les responsables du personnel des hôtels Meierhof à Davos, Baur-au-Lac à Zurich ou Suvretta à Saint-Moritz, déclarent n'avoir rien changé à leur politique d'engagement. «Par contre, il est vrai qu'il est beaucoup plus rapide d'obtenir des permis. Il ne faut plus attendre 8 à 9 semaines comme auparavant», explique Yves Dreyfuss, de l'hôtel Baur-au-Lac. L'arrivée accrue de travailleurs européens ne suscite pas non plus trop d'inquiétude chez les syndicats, même si l'on a remarqué ici et là une augmentation de la pression sur le salaire, notamment chez les cuisiniers. «Un phénomène dû à la venue de cuisiniers d'ex-Allemagne de l'Est», constate Stefan Unternährer, de la Société des employés d'hôtels et de restaurants. «Mais la situation reste sous contrôle.»

Si l'accord de libre-circulation n'a pas bouleversé le marché de l'emploi, il a cependant permis aux Européens en apprentissage dans les hôtels suisses de rester en Suisse à la fin de leur formation. C'est le cas d'Eva Stauden-Maier, une Allemande de Stuttgart qui, après 18 mois passés à l'hôtel Baur-au-Lac comme assistante de direction, vient d'obtenir une autorisation de séjour de cinq ans. «C'est simple, le pays me plaît, le salaire est meilleur et les impôts moins élevés qu'en Allemagne», résume-t-elle.

Pour éviter de futurs abus, le nouveau contrat collectif de la branche (dès le 1er juillet) prévoit une augmentation massive des contrôles anti-dumping salarial ainsi que des amendes substantielles pour les contrevenants.

Informatique

la concurrence

des mandats

de courte durée

Le secteur informatique est plus sensible que d'autres à l'ouverture du marché du travail, car il ne nécessite pas une maîtrise de la langue locale ni une connaissance spécifique au pays. Facteur aggravant, les spécialistes de l'informatique n'ont pas de contrats collectifs, ce qui les fragilise face aux travailleurs européens meilleur marché.

Pour l'instant il reste difficile d'estimer l'impact des accords bilatéraux sur le secteur, mais les agences de placement remarquent en tout cas une augmentation des offres spontanées de travail en provenance de l'étranger. «Nous avons notamment constaté une augmentation des candidatures italiennes, allemandes et françaises», remarque Valérie Podesta de l'agence Expectra à Genève, spécia-lisée dans les emplois informatiques.

Par chance pour les informaticiens suisses, les sociétés helvétiques leur donnent encore la préférence à l'engagement. «L'infrastructure informatique est devenue un des domaines les plus sensibles des entreprises», explique Daniel Hösch de l'Union syndicale suisse. «Alors elles choisissent plus volontiers un Suisse pour qui il est plus facile d'obtenir des références auprès d'un ancien employeur.» Les choses commencent pourtant à changer, notamment auprès des entreprises de services informatiques qui engagent plus facilement qu'auparavant des spécialistes étrangers. Par exemple la société Abacus à Saint-Gall qui a dernièrement engagé quelques informaticiens allemands et autrichiens. Par rapport aux 150 employés de la société, leur nombre reste cependant encore très modeste.

Selon Daniel Hösch, la plus grande menace vient cependant des travailleurs envoyés par une entreprise européenne dans une entreprise européenne pour effectuer un mandat limité dans le temps. «Notre meilleur protection est de voter oui le 25 septembre prochain. Les mesures d'accompagnement, nous permettront de lutter contre la sous-enchère des entreprises.»

Banques

le spectre des

délocalisations

Marco Parenti Adami, directeur au Credit Suisse Genève du private banking pour l'Amérique du Nord est enchanté de sa dernière recrue: Andrea Longinotti-Buitoni, un Italien de 32 ans, engagé il y a deux mois seulement. «Il parle quatre langues, a de l'expérience à l'étranger et est techniquement très bien formé. Mais surtout, il était supermotivé pour ce poste. Il nous a tous impressionnés.» Avec la libre-circulation des personnes, le monde bancaire a encore plus de facilité à engager les spécialistes qu'il ne trouve pas toujours en Suisse.

Pour autant, le nombre d'Européens n'a pas explosé dans les banques. «Nous n'avons pas constaté de croissance particulière du nombre d'étrangers», déclare Marie-France Goy, secrétaire de l'Association suisse des employés de banque. Auprès des grandes banques, seule UBS a constaté une faible progression du nombre d'Allemands, d'Anglais et de Français, et pour l'essentiel des cadres ou des spécialistes.

En tant qu'avocate des employés du secteur financier, Marie-France Goy craint davantage la délocalisation d'activités à l'étranger (filiales on shore) que la concurrence des travailleurs européens. «L'essentiel des engagements d'Européens concerne des spécialistes que l'on ne trouve pas en Suisse. Pour les postes "normaux", les banques préfèrent les locaux, ne serait-ce que parce qu'ils maîtrisent mieux la langue régionale.» Une raison de plus pour ne pas craindre les travailleurs est-européens.

L'ouverture des frontières renforce cependant la pression sur les travailleurs locaux. Heinrich P. Stampfli, un chasseur de têtes spécialisé dans le monde bancaire à Zurich estime que «la pression à la performance est plus élevée pour décrocher un travail pour un Suisse». Mais il voit cela plutôt comme le fruit de la globalisation que de l'accord de libre-circulation avec l'UE. «Le marché de l'emploi est devenu beaucoup plus international qu'auparavant.» |

Franz Jaeger L'étude du professeur a fait sensation outre-Sarine.

«Même avec l'immigration, nous manquerons de 220 000 travailleurs d'ici à 2025»

Franz Jaeger, professeur d'économie à l'Université de Saint-Gall, hostile à l'adhésion à l'Union européenne, vient de consacrer une étude* aux effets de la libre-circulation. Ses conclusions en ont surpris plus d'un.

Il y a encore quelques années vous étiez sceptique face aux accords de libre-circulation avec l'UE. Que craigniez-vous?

A l'époque, j'avais peur que la libre-circulation des personnes provoque un afflux important de travailleurs et réduise les opportunités d'emploi pour les Suisses. Mais après cinq ans de recherche, les faits m'ont convaincu du contraire.

Qu'est ce qui vous a fait changer d'avis?

Je suis convaincu qu'il n'y aura pas une vague d'immigration en provenance de l'Est. Si elle a lieu, elle sera minimale. Nous aurons quelques travailleurs non qualifiés dans des secteurs comme l'hôtellerie, la restauration, la santé ou l'agriculture, et peut-être quelques travailleurs très qualifiés.

Vous pensez que les Polonais viendront moins nombreux que les Portugais?

Oui. On remarque aujourd'hui que l'immigration se fait de plus en plus entre pays voisins et non plus à grande distance. En fait l'essentiel de l'afflux d'étrangers depuis l'ouverture des frontières vient d'Allemagne, d'Autriche et de France. Des pays immédiatement voisins.De façon un peu mystérieuse, les Italiens n'ont pas répondu à l'appel. Peut-être à cause de la langue.

Est-ce que les Suisses ont raison d'avoir peur de la pression que des Allemands peuvent exercer sur les salaires locaux?

Oui, sur leur salaire nominal, mais pas sur le salaire réel. La Suisse est un pays de hauts salaires et de prix élevés.

Alors quelles raisons donner aux travailleurs de voter oui à l'extension à l'Est de la libre-circulation?

Si le non l'emporte, ce sera un signal donné au monde que la Suisse ne veut plus d'immigration. Et sans immigration il n'y a pas de croissance. Les investissements directs à l'étranger qui soutiennent nos exportations seront également plus difficiles avec un non le 25 septembre. Et moins d'exportation signifie également moins de croissance.

Vous allez jusqu'à dire que si nous n'avons pas d'immigration de travailleurs l'économie suisse va manquer de bras.

Même avec de l'immigration, j'estime que nous manquerons de 220 000 travailleurs d'ici à 2025. D'une part, car de moins en moins de jeunes rentreront sur le marché du travail, d'autre part, parce que de plus en plus de personnes en sortiront. Le problème est qu'il restera malgré tout du chômage en dépit de l'offre excédentaire de travail. Soit parce que les gens n'auront pas la qualification dont l'économie a besoin, soit parce qu'ils ne sont pas prêts à exercer des métiers pénibles. Une situation politiquement très délicate. Bien sûr, il est possible que d'ici là les entreprises soient moins délicates et engagent des personnes qu'elle n'engageraient pas aujourd'hui.|

Propos recueillis par Pierre Nebel

*Eine Frezügige Schweiz - Chimäre oder Chance? De F. Jaeger, B. Bechtold, T. Höppli. Verlag Rüegger, 160 p.




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