01 Pourquoi élire maintenant deux nouveaux conseillers fédéraux?
Les conseillers fédéraux quittent quand ils le veulent le gouvernement. L’élection a lieu lors de la session qui suit l’annonce d’une démission. En cas de retraits multiples, c’est l’ordre d’ancienneté des partants qui détermine le déroulement du vote.
Mais pourquoi deux départs, même pas coordonnés dans un premier temps, une année avant les élections fédérales? Naguère, les ministres partaient pour raison d’âge, souvent malades ou épuisés. Aujourd’hui ils sacrifient volontiers aux intérêts électoraux de leurs partis. Le pire exemple? Un mois avant les élections fédérales, en septembre 1995, Otto Stich jette l’éponge et offre son siège sur un plateau à Moritz Leuenberger. Le PDC suit ce mauvais exemple. Le tandem Ruth Metzler – Joseph Deiss succède au duo Arnold Koller – Flavio Cotti en mars 1999, six mois avant les élections fédérales.
La Suisse ne connaît pas vraiment le remaniement ministériel, si cher aux Français, qui permet d’ajuster la composition du gouvernement en fonction de la situation politique. On parle de «vacance», sous-entendant ainsi la nécessité de remplacer le démissionnaire par quelqu’un du même parti. Du moins est-ce l’habitude depuis l’instauration de la formule magique en 1959. Car auparavant, c’est au beau milieu de législatures que l’Assemblée fédérale a changé les règles du jeu. Ainsi l’arrivée du premier conservateur (aujourd’hui PDC), Josef Zemp en 1891 et du premier agrarien (aujourd’hui UDC) Rudolf Minger en 1929 a été décidée lors de vacances et pas du renouvellement intégral du collège qui suit les élections nationales.
En 1943 toutefois, le premier socialiste Ernst Nobs est adoubé au nom des nécessités d’union nationale après les élections fédérales, dont son parti est sorti vainqueur (et après 5 vaines tentatives des socialistes de placer l’un des leurs).
Depuis l’instauration de la formule magique, il n’y a plus eu de coup de théâtre en cours de législature. L’an dernier, le PDC a échoué, il en sera de même pour l’UDC et les Verts cette fois-ci.
02 Pourquoi il y a tant de candidats?
Cette double élection suscite un record de vocations. Les sièges socialiste et libéral-radical sont tout deux contestés, le premier par l’UDC, le second par les Verts. Beaucoup se sentent donc appelés (à l’heure de mettre sous presse, 5 PLR, 4 PS, 3 Verts et 1 UDC inconnu au minimum). Mais le 22 septembre au soir, il n’y aura que deux seuls élus.
Les partis ont pris l’habitude de profiter de la visibilité qu’offre la course au Conseil fédéral pour faire exister les sections cantonales, dont ils ménagent ainsi les susceptibilités. Un délai leur est fixé pour que celles-ci mettent en avant leurs champions. La compétence de choisir les candidats officiels revient pourtant exclusivement au groupe parlementaire.
L’exercice de l’an dernier, lors de la succession de Pascal Couchepin, a été poétiquement décrit comme «la ronde des étalons». Les partis escomptent que l’honneur d’avoir défendu les intérêts régionaux vaudra à certains candidats «pour beurre» quelques dividendes lors de futures élections. «Dans les années 1950 et 1960, rappelle John Clerc, ancien secrétaire général de l’Assemblée fédérale, les groupes proposaient un nom, et l’affaire était pliée.»
03 Pourquoi des tickets?
Un seul nom soumis à l’Assemblée fédérale? Des ministres élus comme une lettre à la poste? Les revendications féminines et la complexification du jeu politique suisse ont eu raison de la tradition. Le premier ticket officiel comprenant deux noms remonte toutefois à 1979. Lors de la succession de Rudolf Gnägi, le Grison Léon Schlumpf et le Bernois Werner Martignoni obtiennent le même nombre de voix devant le groupe UDC. Par gain de paix interne, c’est donc un ticket qui est offert à l’Assemblée fédérale. Schlumpf est élu au 1er tour (éjectant le canton de Berne du gouvernement, pour la première fois depuis 1848).
La règle non écrite du ticket s’est toutefois imposée pour offrir une chance aux femmes, après les psychodrames des non-élections de Lilian Uchtenhagen (1983) et de Christiane Brunner (1993). C’est la Vaudoise Christiane Langenberger qui obtient en mars 1998 de figurer sur le ticket aux côtés de l’hyperfavori Pascal Couchepin, alors que deux autres étoiles du parti sont en lice, Claude Frey et Gilles Petitpierre.
Les tickets deviennent la règle, la candidature unique l’exception. Seule à bénéficier de cette fleur du bon vieux temps: Doris Leuthard. Le 14 juin 2006, cela fait quinze ans, depuis le sacre de Kaspar Villiger, qu’un conseiller fédéral n’a pas été élu au 1er tour.
Les scrutins après 3, 4, 5 ou même 6 tours deviennent la routine des matinées d’élection sous la Coupole. Même l’impérial Couchepin a dû attendre 5 tours pour hériter du fauteuil de Jean-Pascal Delamuraz.
Pour ne pas fâcher les stars qui briguent la succession Merz, le PLR songerait, diton, à un ticket officiel à trois noms (avec un retrait de dernière minute en fonction de l’origine cantonale du socialiste, élu en premier).
04 Pourquoi les citoyens ne peuvent-ils pas voter?
Le Conseil fédéral a été conçu comme le bras armé du législatif, son exécutant. Dès le départ il lui est assigné d’administrer, de mettre en œuvre les décisions du Parlement plutôt que de diriger. C’est un organe collégial, qui doit refléter l’avis de la majorité du Parlement, c’est donc le Parlement qui choisit, de préférence parmi ses membres.
Au XIXe siècle, toutefois, les ministres se portaient candidats aux élections fédérales dans leur canton d’origine pour jouir de la légitimité populaire lors de ce que Urs Altermatt appelle, dans son monumental Dictionnaire biographique des cent premiers conseillers fédéraux, une «élection compliment».
Dans les cantons, l’élection du gouvernement par le peuple s’est à l’inverse généralisée. Mais toutes les tentatives de faire de même au niveau fédéral ont jusqu’ici nettement échoué. L’UDC a lancé une nouvelle initiative, le délai pour récolter 100 000 signatures est fixé à juillet 2011.
Si les citoyens n’ont rien à dire, ils sont en revanche tous éligibles. Certains annoncent leur disponibilité à la Chancellerie.
Mais, il est très difficile pour un nonmembre du sérail d’être élu.
05 Les parlementaires ont-ils plus de chances d’être élus?
C’est la grande frustration d’une course au Conseil fédéral, le plus grand malentendu. Ce sont les 246 grands électeurs du Parlement qui décident, et leur pratique est très protectionniste. Ceux qui ne sont pas parlementaires ont peu de chances de réussir. Sur 112 élus depuis 1848, seuls 13 n’étaient pas au moment de l’élection (ou n’avaient pas été précédemment) parlementaires. Parmi eux, quatre femmes (Ruth Dreifuss, Ruth Metzler, Micheline Calmy-Rey et Eveline Widmer-Schlumpf). Mais le recours à des candidats externes existe depuis le début: en 1848, Henri Druey, membre du premier collège, a été choisi alors qu’il n’était pas parlementaire; il avait farouchement refusé de l’être, mais se fera doucement violence, inaugurant la formule promise à un bel avenir selon laquelle on ne saurait refuser le mandat donné par l’Assemblée fédérale.
Parmi les candidats hors sérail, les conseillers d’Etat tiennent la corde: 8 sur les 13 recensés. Le cas de Hans Schaffner, haut fonctionnaire radical, appelé au gouvernement en 1961, est rarissime.
06 Les candidats les plus médiatiques ont-ils le plus de chances?
Il en va souvent des favoris au Conseil fédéral comme des aspirants pontifes. «Celui qui rentre pape au conclave en ressort cardinal, note John Clerc, qui rappelle par exemple que le Blick avait désigné Franz Steinegger (alors président du PLR) et Liliane Maury-Pasquier (alors présidente du Conseil national) comme les dauphins «incontournables» de Kaspar Villiger et Ruth Dreifuss. Tous deux se sont fait brûler la politesse.
L’influence de la presse n’est pas un phénomène nouveau. Urs Altermatt signale que l’élection de Friedrich Traugott Wahlen en 1959 peut être considérée «comme un exemple réussi de candidature des médias».
Porter trop longtemps la couronne de «papable pour le Conseil fédéral» n’est pas un cadeau. Pour un Couchepin, combien de Christine Beerli ou d’Yvette Jaggi qui n’ont pas eu finalement leurs chances?
«On surestime l’influence des médias, note le conseiller national Jean-François Steiert. Les engouements de la presse ne sont pas sans effets sur le choix des grands électeurs. Mais, c’est aussi parce que la presse met en général en avant des candidatures très valables.» Presque une histoire de poule et d’œuf. L’hypermédiatisation d’un candidat peut irriter des collègues moins bien servis par les journalistes, c’est sûr. Mais sans être forcément handicapant. Doris Leuthard, chouchou des médias du temps de sa présidence du PDC, a été couronnée comme une reine. Au final, le Parlement reste très jaloux de ses prérogatives.
07 Les candidats officiels ont-ils plus de chances d’être élus?
L’onction du groupe parlementaire a longtemps été précieuse, sans être une assurance. En 1973, trois outsiders s’imposent: Willi Ritschard, Hans Hürlimann, Georges-André Chevallaz. Plus récemment, en 2000, Samuel Schmid a triomphé aux dépens des deux conseillers d’Etat choisis par l’UDC Rita Fuhrer et Roland Eberlé. La preuve que la mode des tickets ne préserve pas des surprises ou des coups fourrés. Elle laisse en tout cas les honneurs et pas grand-chose d’autre au non-choisi. La probabilité que le Parlement couronne le 22 septembre d’autres noms que ceux proposés par les groupes est faible, sauf si ceux-ci devaient écarter l’un ou l’autre des favoris.
08 Qu’est-ce qui se passe la nuit avant l’élection, est-ce décisif?
L’élection d’Otto Stich en 1983 au détriment de la candidate officielle du PS Lilian Uchtenhagen a tellement choqué qu’elle fut interprétée comme un «complot des hommes des tavernes», allusion aux conciliabules tenus dans la vieille ville de Berne. Par un glissement syntaxique assez curieux, la veille de l’échéance est désormais appelée «la nuit des longs couteaux».
Acteur des dernières d’entre elles, Christophe Darbellay, président du PDC, nuance: «Il y a une grosse part de légende. Beaucoup de ces nuits sont décevantes, celle précédant la non-élection de Christoph Blocher (le 11 décembre 2007, ndlr) a été décisive, on a cherché à convaincre jusqu’au bout.»
Mais l’an dernier, l’exercice s’est mué en cirque dans les salons de l’hôtel Bellevue, peut-être à cause de la présence des caméras de télévision et du souvenir des discussions (photographiées par hasard) qui s’y étaient tenues en décembre 2007. Les derniers arbitrages ont toutefois eu lieu loin des regards comme le racontait L’Hebdo du 17 septembre 2009.
«On s’est juré entre présidents de parti que ça ne recommencerait plus», lâche Christophe Darbellay qui raconte que, excédé par la pression médiatique, il a fui ce 15 septembre 2009 le Bellevue avec les socialistes Christian Levrat et Alain Berset pour aller manger des spaghettis au calme. Manque de chance, à leur sortie, ils sont braqués par des objectifs souhaitant immortaliser ce trio intrigant. Les trois parlementaires se sont tellement fâchés que les clichés n’ont jamais été publiés.
De fait, les chefs de groupe et les présidents de parti sont à la manœuvre bien avant la veille du jour J. Ils se rencontrent et se consultent, tâtent le terrain, esquissent des hypothèses. Mais le jeu politique est devenu trop complexe pour que le résultat soit infaillible. «L’erreur classique de certains stratèges ou journalistes consiste à croire que toutes les voix d’un groupe vont aller à un candidat», explique Jean-François Steiert, conseiller national et ancien secrétaire du PS. La discipline de parti varie beaucoup. De fer à l’UDC ou au PS, plus flexible au PLR et très fluctuante au PDC. «Les promesses faites de bonne foi ne tiennent pas plus de trois jours. A la faveur d’un nouveau contact ou d’un changement de contexte, tout est remis en jeu», raconte Jean-François Steiert. La loi indique que les parlementaires votent sans instruction. Il faut aussi compter avec les réseaux régionaux, qui cassent parfois la logique partisane, mais aussi avec l’indépendance d’esprit des parlementaires. Au moins 10 voix radicales ont manqué à Christoph Blocher en 2007, malgré les ordres donnés par la présidence du parti.
Depuis deux décennies, nombre d’élections se sont jouées à une voix près. Le suspense reste ainsi entier jusqu’à ce que la clochette du président de l’Assemblée fédérale retentisse.
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