Pour être heureux, il faut jouir. C’est ce que nous inculque la sexologie. Mais, pour le philosophe belge Laurent de Sutter, nous sommes loin d’être une société «libérée» pour autant. Au contraire, il y aurait une «bonne» et une «mauvaise» façons de jouir. Oui à l’hédonisme érotique, dans le cadre du couple et de l’amour. Mais non à la pornographie.
«LA PORNOGRAPHIE EST LE MODÈLE DE LA VIE. ELL E SUGGÈRE QU’IL N’Y A PAS DE LIMITE À LA NOUVEAUTÉ.»
Laurent de Sutter
L’universitaire se fait le chantre de la mal-aimée dans un court pamphlet roboratif intitulé Contre l’érotisme. Après avoir publié Pornostars, «douce rêverie» sur les starlettes du porno, il appelle de ses voeux la naissance d’un «nouvel art de jouir». Entretien.....
Vous écrivez que notre époque, loin d’être sexuellement libérée, est corsetée par l’érotisme. Qu’est-ce que l’érotisme a de si contraignant?
Je dirais que l’idéologie contemporaine ne parle d’érotisme que pour qualifier la «bonne» sexualité: celle qui voit dans l’orgasme génital la seule forme de jouissance possible, et donc la condition de tout bonheur, de toute santé et de tout amour. En ce sens, l’érotisme est un concept normatif, voire policier.
La pornographie, en revanche, a toujours constitué le réservoir des jouissances «autres», que l’érotisme refuse de considérer. Elle désigne le monde de ce qui en excède les limites normatives et les met en question.
Qu’est-ce que la pornographie peut nous apporter?
Une vie plus grande. Si l’on accepte que notre vie ne soit que la collection des moments d’intensité qui en ont dessiné l’histoire, alors je crois que la pornographie est le modèle de la vie. Pourquoi? Parce qu’elle suggère qu’il n’y a pas de limite à la nouveauté.
Il y a toujours un nouveau plaisir à découvrir, une nouvelle beauté à observer, ou une nouvelle sensation à expérimenter. Je crois donc que notre vie n’a d’autre richesse que celle procurée par la curiosité qui nous a poussés vers l’expérience de la nouveauté toujours possible des jouissances – qu’elles soient sexuelles ou non.
Mais les films X sont souvent extrêmement répétitifs. Ils ne fonctionnent que par clichés et rabaissent la femme...
La pornographie est un monde. Ce monde commence dans les grottes de Lascaux et s’achève dans l’industrie contemporaine du X. Entre les deux, ce sont toutes les images et tous les textes qui ont été hantés par ce que la sexualité nous fait, au plus profond de nous-mêmes.
Toute la question est donc celle de la grandeur de ce que nous voyons ou lisons – ce n’est pas celle des clichés fourbis par les oeuvres, puisqu’ils sont ceux du répertoire sexuel humain lui-même.
Et je fais l’hypothèse que la grandeur des oeuvres que l’on dit pornographiques est fonction de leur capacité à nous servir de miroir – à nous permettre de découvrir dans notre reflet ce que nous ignorions: fantasmes, désirs, etc.
Vous vous voyez comme un libertin?
Oui, j’admire l’esprit libertin du XVIIe siècle. Le libertin ne bornait pas son exploration, mais osait expérimenter. Pour moi, la pornographie n’a pas d’horizon. Avant de désigner des objets précis, comme des films, des livres, des tableaux, elle désigne l’illimité en matière sexuelle.
L’illimité? Et que faites-vous de la morale?
Disons que j’ai un rapport ambigu aux règles. Je ne crois qu’aux règles que l’on se donne et que l’on place au plus haut – et donc de la manière dont on se montre digne d’elles. Je crois à de telles règles, comme celles que se donnent les masochistes, parce qu’elles nous permettent d’inventer des devenirs nouveaux.
En revanche, j’ai une détestation puissante des règles dont la vocation est la limitation: elles sont aussi inefficaces qu’obscènes.
Vous rappelez que jamais, dans l’histoire de l’humanité, on a autant accordé d’importance à l’orgasme qu’aujourd’hui...
Notre époque est obsédée par la sexualité. Mais cette obsession est en fait un embarras: l’embarras de celui qui ne cesse de se vanter de ce qu’il ne pratique jamais. Oui, je crois que l’obsession contemporaine pour la sexualité cache un puritanisme aussi profond que honteux.
Pourtant, notre époque n’est-elle pas libérée, en matière de sexualité?
Tout ce qu’il fallait inventer en la matière l’a été il y a longtemps par les érotologies grecque, indienne, chinoise, arabe, etc. Mais, selon elles, la technique sexuelle était secondaire par rapport à la signification que la jouissance pouvait recevoir.
A l’inverse, parce que nous avons oublié que la jouissance pouvait avoir une signification plus large que nous éviter la frustration ou la dépression, nous en avons fait une sorte de nouvelle règle monacale. Vous voulez être heureux? Alors, faites attention à vos orgasmes. Comme si c’était la seule forme de jouissance, même sexuelle, possible...
Tout l’enjeu, selon vous, est de dissocier la sexualité de l’amour, deux notions dont l’érotisme fait la synthèse?
Disons que j’essaie avant tout de séparer ce qu’on a pris l’habitude d’associer trop vite. Nos sociétés mesurent la bonne santé d’un amour à la place qu’il octroie à la sexualité. Soit. Mais il y a d’autres formes de sexualité qu’amoureuse, de même qu’il y a d’autres formes de jouissance que génitale.
Je crois que la sexualité est le modèle de notre rapport à la réussite et à l’échec, au beau et au laid, etc. – et donc le modèle de notre rapport à la curiosité. Cette curiosité, la pornographie, d’une certaine façon, permet de l’exercer au plus loin – je dirais même: à l’infini.
Certains développent une dépendance à la pornographie sur l’internet. C’est cela que vous appelez une «expérience plus riche»?
Vous savez, une dépendance ne concerne jamais son objet; elle ne concerne que celui qui y est dépendant. La dépendance à la pornographie, en ce sens, ne se distingue pas de la dépendance au sucre, à la télévision ou aux antidépresseurs.
La question est celle du choix d’une vie grande ou d’une vie ratée. Faire le choix de l’infini, de considérer la pornographie comme un modèle d’infini en matière de jouissance, c’est faire le choix de la grandeur.
Vous vous opposez aussi à la tendance de l’érotisme à classer les êtres dans des catégories... Vous écrivez, par exemple, que l’homosexualité n’existe pas. Il n’y aurait que des hétérosexualités.
Oui. Je crois qu’il ne faudrait pas parler de jouissance au singulier, mais de jouissances au pluriel. Mais, s’il est possible de parler de jouissances au pluriel, les distinctions qui prétendaient faire la part des choses entre la jouissance masculine et la jouissance féminine, n’ont plus d’objet.
A quoi bon se lancer dans la quête du mythique «secret» de la jouissance féminine? La vérité est qu’il n’y a pas de secret. Il n’y a qu’une infinité de jouissances, laissées à la curiosité ou la timidité de chacun, hors de tout genre. La question est donc la suivante: qu’appelle-t-on bien jouir? Et ma réponse: tout – sauf, sans doute, bien «baiser».
Contre l’érotisme. De Laurent de Sutter. La Musardine, 200 p.
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