Ce lundi après-midi, il neige à gros flocons sur la vallée de Tavannes, dans le Jura bernois. Si le temps est chagrin, la joie règne dans une grande partie de la population. Par ici, l’initiative a atteint des records. Exemples: 93% de oui à Champoz, 86% à Rebévelier, 85% à Saules, 75% à Court. Pourquoi un tel score? Réponses de citoyens du district de Moutier.
«On a gagné, on a gagné!» chante Jean-Louis en entrant dans le Restaurant de l’Ours à Court. A quelques mètres de lui, Marcel le regarde d’un œil amusé. Les deux couples qui lui tenaient compagnie se sont dépêchés de quitter la table après quelques questions de la journaliste. Ils ont voté oui. Pourquoi? «Si on va chez eux, on doit s’adapter à leur loi. Alors eux n’ont qu’à s’adapter à nos coutumes.»
Attablé devant un verre de rouge, Marcel, rentier AI, raconte les habitants de la région. «Dans la vallée, les gens sont plus fermés, ils ont comme des œillères. Ils ne connaissent pas et ne comprennent pas trop les musulmans. Dans le district du sud du Jura, les musulmans font un peu peur. Ils sont 400 000 en Suisse. On se dit qu’ils grignotent et grignotent encore du terrain.»
Baptiste, Marcel n’a pas d’étiquette politique, même si son père était socialiste. «Je suis contre les minarets, mais pour les musulmans. Dans la vallée de Tavannes, je n’imaginerais pas un minaret pour quelques dizaines, voire une centaine de personnes. Mais en ville, oui.»
A quelques pas de là, dans une PME au bord de la rue principale, Claude explique qu’il n’a pas hésité une seconde à écrire «oui» sur son bulletin de vote. «Nous avons des coutumes ici. Les musulmans peuvent pratiquer leur religion sans nous imposer leurs minarets et leur appel à la prière. Ce n’est pas à nous à nous habituer à eux, mais à eux à s’habituer à nous.»
On lui rappelle qu’il n’a jamais été question d’appel à la prière. Tout de même, ce tôlier dit sa méfiance: «J’ai vu un reportage en Allemagne. Au début, il n’y avait pas de haut-parleur sur le minaret puis, un jour, ils en ont installé un… S’ils ne veulent pas d’appel à la prière, pourquoi avoir un minaret alors?» Le quinquagénaire tient aussi à exprimer son agacement face à une presse qu’il a ressentie comme unanime et partiale: «Il y avait un parti pris en faveur du non.»
Peur et racisme? Au bout du village, le Restaurant de la Gare. C’est chez sa petite cousine, Evelyne, que Jean-Daniel Gsteiger, paysagiste, est attablé devant un café. La raison principale de son soutien à l’initiative? «Le respect des us et coutumes et des convictions du pays dans lequel vit une personne.»
Cet homme âgé de 38 ans se déclare «sans parti politique». «En principe, je ne vote pas UDC. Là, c’est une exception.» Propriétaire terrien, il explique que par ici, «les gens aiment bien qu’on les laisse tranquilles et que certains ont dit oui par crainte d’être envahis». Sa petite cousine, qui vient de servir deux majestueux sandwichs au jambon, l’écoute. Epouse d’un musulman, elle a essayé «d’argumenter, sans trop insister», pour convaincre ceux de ses clients qui étaient favorables à l’initiative. Elle attribue à la peur et au racisme le oui déposé dans les urnes. «Le Suisse ne s’intéresse pas aux autres. Beaucoup confondent extrémisme et islamisme.»
Pasteur du village, Jean-Marc Schmidt - qui a voté non - explique également par cette confusion le vote de ses concitoyens, «globalement conservateurs». 16 h 30. Beaucoup de citoyens de la vallée convergent vers le centre commercial de Reconvilier. Parmi eux, quelques jeunes filles qui ont voté «oui», mais pas par féminisme. L’argument qui revient? L’impossibilité de construire des églises «chez eux». A 21 ans, Tiffany dit ne rien avoir contre les musulmans. «J’ai peur que l’identité suisse, qui est d’essence chrétienne, ne se perde. J’ai peur que l’on ne voie plus qu’eux.» Etudiante de 21 ans, Mélanie explique: «Ils peuvent avoir des mosquées, ils n’ont pas besoin de minarets pour pratiquer.»
A quelques kilomètres de là, une bande de copains a l’habitude de se retrouver tous les soirs pour l’apéro dans un pub de Bévilard. Anne-Laure, Marlise, Christophe, Fabrice et Cédric. Tous ont entre 20 et 30 ans. Tous ont voté oui, «comme la majorité des jeunes de la région». Leurs arguments: ça ne va pas dans le paysage, ils n’ont pas besoin de ça pour prier, ils n’ont qu’à se plier à nos règles. Anne-Laure voit les minarets comme un symbole de supériorité.
Sont-ils racistes? La réponse fuse: «Nous n’avons rien contre les étrangers mais ils doivent s’intégrer et respecter nos règles. Qu’ils travaillent et apprennent notre langue par exemple.»
19 h. La neige tombe de plus belle. Devant la laiterie de Champoz, trois agriculteurs sont venus livrer leur lait. Il y a Florian, Pierre-Alain et Fernand. Tous ont voté oui, comme 93% du village. Fernand a lu le livre d’une musulmane abusée en Palestine: «Si nous traitions le bétail comme eux leurs femmes...» Et Florian de renchérir: «Certains en ont 4 ou 5, pour moi, ce serait une punition! C’est vrai qu’ici, les femmes ont le droit de la ramener, alors que làbas, si elles argumentent, c’est une baffe...»
«J’AI PEUR QUE L’IDENTITÉ SUISSE, QUI EST D’ESSENCE CHRÉTIENNE, NE SE PERDE.» Tiffany, 21 ans
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