– Monsieur Kouchner, vous allez venir en aide à la Suisse? Interpellé à New York par L’Hebdo en marge de la 64e Assemblée générale de l’ONU, Bernard Kouchner sourit. – Pardon, lance le ministre français des Affaires étrangères, qui vient de sortir d’une conférence sur le sida donnée par Carla Bruni-Sarkozy en cet après-midi du mercredi 23 septembre. Plus tôt dans la matinée, Kadhafi s’était ridiculisé en tenant le crachoir de l’ONU durant une heure et demie au lieu des quinze minutes recommandées. – Monsieur Kouchner, vous savez tout de même que le colonel maltraite la Suisse depuis une année, pire qu’une infirmière bulgare! – Ah, mon vieux, arrêtez de le prendre au sérieux, coupe le french doctor à la mèche rebelle. Et pourquoi vous, les Suisses, vous l’écoutez? – Peut-être parce qu’il a deux otages suisses entre les mains. Cela dit, pourquoi le monde ne lui dit pas ses quatre vérités? – Parce qu’il est riche, qu’il est président de l’Union africaine et qu’il a renié le terrorisme. C’est un type qui est devenu raisonnable. Mais, c’est vrai, ce n’est pas bien ce qu’il fait à la Suisse. Je l’ai défendue, lâche Kouchner, sourire en coin, avant de se fondre dans la foule qui se presse dans les couloirs bruyants et surchauffés du site new-yorkais de l’ONU… Beau moment de diplomatie repris en cœur à New York la semaine dernière. Si les délégués du monde entier ont dû se pincer de rire durant le discours, fleuve du leader libyen, ils avouent qu’ils ne bougeront pas le petit doigt pour la Suisse. «C’est triste ce qui arrive à votre pays», reconnaît José Luis Rocha, directeur général au ministère des Affaires étrangères du Cap Vert. «Mais...» Autant dire que la mise au secret des deux Suisses à Tripoli et la réaction outrée des autorités de Berne n’ont fait l’objet que d’une brève dans le très réputé New York Times, tandis que la presse populaire de la Grande Pomme se déchaînait contre le «despote» en le caricaturant en petit diable, en fou ou en bédouin cherchant un terrain à New York pour y planter sa tente. Ou que des voix se sont aussi élevées pour réclamer l’arrestation du Libyen pour crime contre l’humanité. Sans que le leader de Tripoli n’en fasse une affaire personnelle...
Le seul grand moment. Alors pourquoi a-t-il décidé de rencontrer Hans-Rudolf Merz? Elémentaire. Le Libyen ne pouvait pas passer plusieurs jours à New York sans une rencontre au sommet avec un politique de son rang. Le problème, c’est qu’aucun leader mondial ne voulait s’entretenir publiquement avec lui. Ni Obama, ni Medvedev, ni Sarkozy, ni le premier ministre chinois Jiabao n’avaient envie de croiser le «clown de l’assemblée. Il y a des limites à tout», confie un diplomate européen. Finalement, les 40 minutes passées en compagnie du président suisse sont devenues l’un des grands moments de son séjour new-yorkais pour les médias libyens, l’agence officielle Jana news se permettant même au passage un gros mensonge en rapportant que Merz avait chaleureusement félicité Kadhafi pour son excellent discours à la tribune de l’ONU. Pour la Suisse, en tout cas, l’opération est réussie. Même s’il a des paroles dures à l’encontre du colonel en exigeant le retour rapide de nos ressortissants retenus à Tripoli et que ce dernier a tiqué en les écoutant, le président Merz a touché le cœur du colonel en jouant sur la corde de la paternité. En lui faisant remarquer qu’il est aussi père, l’Appenzellois a tapé juste, selon une source libyenne. Et désormais, il y a une ligne directe entre les deux hommes. Une ligne qui court-circuite les réseaux diplomatiques habituels. «Nous ne voulons plus avoir de contacts avec votre ministre des Affaires étrangères», soutient cette même source libyenne. Trop arrogante. Pas assez présidente. Et surtout trop femme probablement pour les «machos» libyens qui, dès le début, n’ont pas supporté le côté donneuse de leçons de la patronne du Département des affaires étrangères (DFAE). Cette mise sur la touche de Calmy-Rey aurait d’ailleurs vexé la conseillère fédérale qui n’a pas été invitée à la rencontre au sommet. Faux, a-t-elle rétorqué à L’Hebdo. «Il n’était pas nécessaire que j’y assiste. En général, une telle délégation fonctionne selon un principe de réciprocité. Le ministre des Affaires étrangères libyen n’étant pas là, je n’avais pas à y être.» Et puis, ajoute-t-on dans la délégation suisse, cela aurait été faire trop d’honneur à Kadhafi que de lui envoyer deux conseillers fédéraux. Reste la question des deux Suisses. Pourquoi ont-ils été mis à l’abri? Les Libyens confirment que l’élection de Didier Burkhalter au Conseil fédéral le 16 septembre n’y est pas étrangère. Le nouvel élu n’avait-il pas préconisé l’usage des forces spéciales pour les faire libérer alors qu’il n’était encore que conseiller national? «En tant que Suisse, nous savons tous que c’est absurde comme raison», a fait remarquer Micheline Calmy-Rey, visiblement inquiète pour nos deux ressortissants. Mais voilà, ce sont des nuances que les Libyens, encore très énervés par la publication des photos d’Hannibal en captivité, ne veulent pas forcément comprendre. Eux qui savent très bien ce qui se passe en Suisse. «Ils lisent tout ce qui se publie en Suisse sur la crise. Ils savent tout de nous», prévient un diplomate suisse en poste aux USA. «Ce sont des pros.» Des pros qui savent aussi s’offrir les services d’agences de communication comme Brown Lloyd James à New York. Des vrais requins du lobbying et de la désinformation, notent plusieurs journalistes croisés à New York. Cela dit, les deux Suisses ne sont pas emprisonnés pour autant. Selon nos informations, ils sont gardés dans un hôtel en attendant le retour du Guide de sa tournée américaine. Un retour agendé ces prochains jours. Ils devraient ensuite être relâchés dans la nature comme des hommes d’affaires «normaux» qui rentreront «normalement» en Suisse. En les éloignant de l ’ambassade helvétique de Tripoli où ils ont séjourné plusieurs semaines, les Libyens veulent ainsi éviter tout retour triomphal au pays de Heidi.
Un acte de vengeance. Mais ce n’est pas tout. Hannibal a clamé haut et fort qu’il «ferait la peau aux deux Suisses s’il leur mettait la main dessus», indique un proche du clan du modéré Saïf al-Islam Kadhafi. En clair? Les Libyens les protègent contre la vengeance du fils du leader, qui est dans une colère noire depuis son arrestation il y a un an à Genève. Et ne croyez pas qu’il s’agisse d’une plaisanterie de la part d’un homme qui rayerait de la carte la Suisse s’il avait une bombe atomique sous la main! Son père le sait. Après avoir promis à Hans-Rudolf Merz de s’occuper personnellement de l’affaire, il devra donc réussir à calmer son fils, bien placé en tant que grand patron des aéroports et des ports libyens pour savoir qui arrive dans le pays ou le quitte, s’il ne veut pas que son clan n’explose dans une profonde crise interne. Or le temps presse. Le gel des relations économiques avec la Suisse coûte de plus en plus cher à la Libye. Ses sociétés actives à Genève perdent des millions, les transferts d’argent avec Tripoli n’étant plus possibles. C’est le cas notamment de LAP Swiss, qui gère une partie des fonds publics libyens dans le monde depuis la ville du bout du lac, ainsi que trois sociétés de négoce du pétrole et du gaz libyens. Le temps du jeu du chat et de la souris entre Berne et Tripoli semble toucher à sa fin.
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