La poursuite du bonheur est un thème qui n’intéresse pas seulement les «coachs de vie», les publicitaires, les philosophes ou les magazines soucieux de remplir leurs pages durant l’été; c’est aussi l’affaire du dalaï-lama. «L’art du bonheur»: c’est sous cet intitulé plutôt aguicheur que Tenzin Gyatso, le quatorzième dalaï-lama, donnera deux enseignements et une conférence publique à Lausanne, les 4 et 5 août. Plus de 12 000 personnes sont attendues. Organisé par la Communauté bouddhiste internationale Rigdzin, l’événement est sold out: depuis sa précédente visite en Suisse, en 2005, le vent de la «dalaïmania» n’a pas faibli.
Adoré et cajolé. Dans les sociétés occidentales, le dalaïlama jouit d’une immense sympathie, que l’intérêt pour la cause tibétaine et l’hostilité à l’égard du régime chinois ne sauraient expliquer à eux seuls. Né en 1935 dans l’étable d’une modeste famille paysanne, cet homme séduit aussi bien à gauche qu’à droite. Les médias le cajolent. Les universités se le disputent. Et l’opinion publique le juge très favorablement: en 2007, le Spiegel a publié un sondage réalisé en Allemagne dans lequel ce moine descendu des montagnes tibétaines apparaissait même plus populaire que le pape Benoît XVI né en Haute-Bavière. Année après année, Time Magazine classe parmi les personnalités les plus influentes au monde ce personnage qui a reçu le prix Nobel de la Paix en 1989, à qui le Congrès américain a remis sa Médaille d’or en 2007, et qui exerce en outre un véritable magnétisme sur les milieux artistiques. Figure de proue de la cause tibétaine, le dalaïlama peut compter sur le soutien de Sting, Paul Simon, Björk, Moby, Alanis Morissette, U2, REM, Radiohead, Oliver Stone, Martin Scorcese, George Lucas, Harrison Ford, Sharon Stone, Richard Gere… Les stars du rock et de Hollywood sont à ses pieds. Ici ou là, quelques voix réfractaires tentent de troubler le concert de louanges. Dans L’euphorie perpétuelle (Grasset, 2000), l’écrivain Pascal Bruckner se moque d’un «gourou mondain (…), à mi-chemin du conseiller conjugal, du diététicien et du directeur de conscience». D’autres rappellent que le dalaï-lama a eu des fréquentations douteuses. On lui reproche en particulier ses liens avec Shoko Asahara, fondateur de la secte japonaise Aum et responsable d’un attentat meurtrier au gaz sarin dans le métro de Tokyo, en 1993. Mais les critiques glissent sur la robe monacale sans y laisser de traces.
Drôle et bon. Dans les évocations du dalaï-lama, reviennent invariablement les mêmes épithètes: ouvert, pacifique, raisonnable, chaleureux, radieux, authentique, charismatique, drôle, serein, simple, modeste, compatissant, bon… Tenzin Gyatso est sans aucun doute un personnage exceptionnel; il est juste de le reconnaître. Mais on va au-delà de cette reconnaissance en supprimant toute distance critique, en gommant tout bémol, toute atteinte à l’image idéale. Ce qui conduit à traiter le dalaï-lama comme un saint vivant. Un exemple parmi d’autres: le livre publié l’an dernier par Frédéric Lenoir qui est le directeur du Monde des religions, Tibet. Le moment de vérité. Il s’agit au demeurant d’un bon essai, documenté, éclairant. Mais pourquoi faut-il qu’il se termine sur un dernier chapitre édifiant, mouillé de larmes, dans lequel le dalaï-lama («un être humain sincère et bon») réconcilie un Américain chrétien avec lui-même? C’est un épisode écrit dans le plus pur style de l’hagiographie, telle qu’on la pratiquait au Moyen Age pour narrer la légende dorée des saints.
Chef et maître. Le problème posé par la dalaï-mania, c’est qu’elle confond plusieurs personnages en un seul. Tenzin Gyatso est d’abord le quatorzième dalaï-lama (réincarnation d’Avalokitesvara qui est la divinité bouddhiste de la compassion) et, à ce titre, il apparaît à la fois comme le plus haut dignitaire religieux et comme le chef temporel du Tibet. Il est en outre le chef du Gouvernement tibétain en exil depuis sa création, en 1959. Et il est enfin ce maître spirituel qui fascine l’Occident. Or la dalaï-mania mélange tout, le temporel et le religieux, prêtant ainsi à l’homme politique la même autorité incontestable que le disciple devrait réserver à son maître spirituel. Psychothérapeute lausannois et auteur d’un essai récemment paru, Le bouddhisme au risque de la psychanalyse, Eric Vartzbed observe dans l’engouement suscité par le dalaï-lama quelque chose qui rappelle le transfert freudien: «A la racine de l’amour de transfert, il y a un savoir que l’on prête à l’autre. C’est en supposant un certain savoir chez l’analyste que l’analysant peut produire lui-même, dans un second temps, son savoir. De manière collective et massive, le dalaï-lama me semble placé dans cette position du sujet supposé savoir. Ce qui passe, il est vrai, par une certaine idéalisation.» Les interviews du dalaï-lama illustrent souvent ce phénomène. Au milieu de questions sur le Tibet, on en trouve d’autres qui portent sur les méfaits du stress, du divorce, du mal-vivre dans nos sociétés occidentales. Comme si cet «océan de sagesse» détenait la réponse à tous nos maux; comme s’il pouvait nous arracher miraculeusement aux démons du matérialisme en nous apportant un supplément d’âme. En outre, les médias aiment souligner que le dalaï-lama allie la connaissance spirituelle à une vive curiosité pour les sciences. Le métier d’ingénieur l’aurait tenté. Et il serait même un passionné de mécanique. Un jour, selon l’histoire édifiante rapportée par un hebdomadaire, il aurait emprunté la montre cassée d’un journaliste pour la lui rendre le lendemain... parfaitement réparée. Le dalaï-lama affiche d’ailleurs le dialogue avec les sciences comme l’une de ses grandes préoccupations. Il a publié Tout l’univers dans un atome (Laffont, 2006) où le bouddhisme fréquente la physique quantique ou le big-bang. Et il court les colloques de neurosciences, comme il l’avait fait à Zurich en 2005. Son traducteur en français, le moine Matthieu Ricard est lui-même un ancien chercheur en génétique cellulaire: il affirme que le bouddhisme contiendrait une «science de l’esprit» et il laisse des experts en neurosciences lui planter des électrodes sur le crâne afin qu’ils puissent suivre l’activité de son cerveau durant ses séances de médiation. La science et la spiritualité enfin réconciliées à l’enseigne du bouddhisme? Ce savant télescopage de la tradition et de la modernité technologique explique sans aucun doute une part de l’engouement suscité par le dalaï-lama dans des sociétés où l’on redoute que le monde scientifique soit devenu un désert de l’âme.
Vieille fascination. «Le dalaïlama éveille une sympathie et une bienveillance qu’il faut intégrer dans le cadre plus général de notre vieille fascination pour l’Orient, estime pour sa part l’historien des religions fribourgeois Jean-François Mayer, directeur de l’Institut Religioscope. Le succès du bouddhisme tibétain, résulte d’une conjonction entre des gens que l’exil a obligés de voyager et l’appel occidental pour des spiritualités venues d’ailleurs.» Très minoritaire dans le monde, ce bouddhisme tibétain (école du Vajrayana) constitue cependant la tradition la mieux implantée en Europe et aux Etats-Unis. Les rapports entre le bouddhisme et l’Occident dessinent une galaxie riche et complexe, passant entre autres par la philosophie désespérée de Schopenhauer, l’œuvre de Hermann Hesse ou la joyeuse Californie psychédélique des années 60. Dans ce tableau, le Tibet occupe toutefois une place particulière. Un Américain, le professeur d’études tibétaines Donald S. Lopez, a publié un remarquable ouvrage qui montre comment l’Occident a longtemps projeté sur le Tibet réel un pays des Neiges imaginaire. Fascination tibétaine déchiffre ce mythe romantique. On y découvre comment, dans le sillage des théosophes notamment, s’est forgée l’imagerie d’un pays immaculé et authentique, protégeant sa pureté derrière ses remparts rocheux, proche du ciel et détenteur des remèdes aux maux de notre civilisation. C’est le pays imaginaire de «Shangri-la». Le fantasme d’un Tibet magique et mystérieux auquel les lecteurs de Tintin ont été initiés par le Migou et les lévitations de Foudre Bénie. Désormais, comme l’écrit Donald S. Lopez, ce mythe forgé par l’Occident se prolonge dans «cette image de Tibétains formant un peuple heureux et pacifique dévolu à la pratique du bouddhisme, dont le pays lointain et éclairé sur les questions d’environnement, dirigé par un roi-dieu, a été envahi par les forces du mal. Cela constitue une histoire à laquelle personne ne résiste, un mélange séduisant d’exotisme, de spirituel et de politique.»
Spiritualité light. Qu’a donc fait le dalaï-lama? Il s’est glissé dans ce mythe. Il l’a mis au service de la cause tibétaine. Il en a usé pour gagner le soutien occidental dans sa résistance contre la puissance chinoise. Et il est ainsi devenu ce que l’imaginaire occidental voulait qu’il fût. Ce sage souriant et débonnaire. Ce dépositaire d’un trésor spirituel qui pourrait assurer notre salut. Ce professeur en «art du bonheur» vers lequel les foules se précipitent. De nombreux Occidentaux attirés par le bouddhisme sont engagés dans une recherche exigeante, difficile, profonde. Mais l’attrait qu’exerce le dalaïlama exprime aussi le désir d’une spiritualité light, sans dogmes ni vérités révélées, propre à séduire les déçus du monothéisme. Tout cela au prix d’un malentendu fondamental: le «détachement de soi» que prône le bouddhisme n’est pas cette «réalisation de soi» dont beaucoup espèrent trouver le secret dans les paroles du dalaï-lama comme dans les théories du développement personnel. Politiquement, cette stratégie du bouddhisme à visage sympa a pu sembler payante. Le militantisme en faveur de la cause tibétaine est l’un des plus prisés au monde. On compare Tenzin Gyatso à Gandhi ou à Martin Luther King. Et on le salue partout comme un symbole universel de tolérance. Tant et si bien que tout le monde adore être pris en photo avec lui: les chanteurs, les comédiens, mais aussi les politiques. Figurer sur la même image que le dalaï-lama, c’est s’octroyer un brevet en droits de l’homme. Mais cette adhésion, les politiques la voudraient sans obligation ni responsabilités: pas question de se brouiller avec la Chine à cause d’un haut plateau himalayen! D’où ces comédies embarrassées qui se répètent un peu partout à l’identique. Certains se sont indignés qu’il n’y ait pas un conseiller fédéral disponible pour rencontrer le dalaï-lama lors de sa venue à Lausanne, le boulot ayant finalement été confié à la présidente du Conseil national, Chiara Simoneschi-Cortesi.
Patate chaude. Mais la même scène s’était déjà jouée lors de la venue du dalaï-lama en Allemagne, l’an dernier: la chancelière Angela Merkel était opportunément absente, le ministre des Affaires étrangères occupé ailleurs, et c’est un modeste ministre de la Coopération qui s’y était collé. Quant à Nicolas Sarkozy, en 2008 toujours, il s’est contenté d’une rencontre en catimini, à toute vitesse, en comptant surtout sur sa femme Carla Bruni pour jouer les hôtesses d’accueil. Le dalaï-lama est une patate chaude. Dans Fascination tibétaine, Donald S. Lopez se demande s’il est possible de défendre la cause du Tibet sans passer par le pays des Neiges mythique. Pour sa part, cela lui paraîtrait hautement préférable. Car le Tibet rêvé par l’Occident dénie son histoire au Tibet véritable et «l’exclut d’un monde réel dont il a toujours fait partie». C’est un peu la même idée que le philosophe Jacques Derrida exprimait à sa manière: «Si vous êtes pris dans le rêve de l’autre, vous êtes foutu.»
À CONSULTER
http://dalailamalausanne2009.chTibet. Le moment de vérité. De Frédéric Lenoir. Plon (2008). Fascination tibétaine. De Donald S. Lopez. Autrement (2003). Le bouddhisme au risque de la psychanalyse. D’Eric Vartzbed. Seuil (2009).
PARMI LES BOUDDHISTES, LE DALAÏ-LAMA NE FAIT PAS L’UNANIMITÉ
«Une stratégie désastreuse» JEAN-MARC FALCOMBELLO 46 ans, reporter à Espace 2 et traducteur français-tibétain «Je suis frappé par la légèreté avec laquelle les médias occidentaux traitent le dalaï-lama. Les articles sont souvent peu documentés, remplis d’inexactitudes et extrêmement complaisants. Ils le présentent le plus souvent comme un type sympa et en robe rouge qui pourrait aider l’Occident à être plus heureux. C’est une image à laquelle le dalaï-lama contribue lui-même. Afin de gagner des appuis, il a fait corps avec cette image qu’on se fait de lui. Il est ainsi devenu cet apôtre de la paix, de la tolérance ou de l’écologie. Cette stratégie est désastreuse, on commence à s’en rendre compte aujourd’hui. Elle n’a apporté aucun soutien politique au dalaï-lama dans ses négociations avec les Chinois, aucune reconnaissance du Gouvernement tibétain en exil. Et elle induit aussi une relation infantile avec le bouddhisme qui devient un objet de fascination, quasi magique. Il perd ainsi son sens et sa complexité en s’assimilant à un objet de consommation.»
«Une personne authentique» JON SCHMIDT 30 ans, psychologue et membre du comité d’organisation de Dalaï-lama Lausanne 2009 «L’enseignement du dalaï-lama répond au souci toujours plus répandu de savoir comment trouver un bonheur durable. Il ne donne pas de recette miracle, mais montre un chemin spirituel qui passe par la valeur de compassion: il faut s’ouvrir à l’autre avant de penser à soi; c’est ainsi que l’on peut se retrouver en paix avec soimême. D’un autre côté, je crois que le succès du dalaï-lama tient aussi à sa manière d’être à la fois un chef politique et un maître spirituel. Il témoigne d’une capacité à gérer les affaires politiques en s’appuyant sur des préceptes spirituels, ce qui donne une âme à la politique. Le dalaï-lama n’a pas troqué ses habits de moine contre un costume. Il a gardé ses valeurs, ses racines. Il est profondément lui-même et les gens sentent cette authenticité: il suffit de voir comment il arrive, par sa présence, à faire régner la paix sur une salle de 30 000 personnes. Le dalaï-lama est la personne la plus authentique qu’il m’ait été donné de rencontrer.»
BOUDDHISME EN SUISSE
Il y a cent ans, arriva le premier moine Le premier moine bouddhiste de Suisse était un Allemand. Ordonné en 1904, en Birmanie, Anton Walther Florus Gueth (1878-1957) est alors devenu Nyanatiloka. De retour en Europe, il vécut un hiver dans une cabane au Tessin, puis s’installa à Lausanne où, en 1910, avec l’aide d’un mécène, il fit construire une petite maison de style oriental dont le toit, orné de symboles bouddhistes, suscitait l’étonnement des Vaudois. Selon le recensement fédéral de 2000, la proportion de bouddhistes en Suisse représenterait 0,3% de la population. Parmi eux, 47,8% d’étrangers. Et 63% des femmes. L’Union suisse des bouddhistes regroupe une centaine d’associations où sont représentées les trois grandes écoles du bouddhisme. Mais de nombreux groupes, plus ou moins informels, n’en sont pas membres. En Suisse, le bouddhisme tibétain (vajrayana) s’est fortement implanté avec le large accueil réservé aux réfugiés de 1961. Le Tibet et la Suisse ont en commun d’être fondés l’un et l’autre sur une culture, des images ou des mythes montagnards. L’anthropologue Bernard Crettaz le souligne: «Les images qui nous parviennent de là-bas nous parlent très fort: la montagne, la neige, la traversée des cols... Comme les Tibétains, nous sommes des passeurs de cols plutôt que des conquérants de sommets.»
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