Pietro Boschetti, journaliste à Temps présent, laisse un blanc afin de peser ses mots: «A titre personnel, je le regrette.» Ce sera sa seule déclaration après la déprogrammation de son émission consacrée au lobby des assureurs maladie à Berne. Intitulée "Des parlementaires sous influence", elle devait être diffusée ce jeudi 15 septembre.
«C’EST UN PROBLÈME SI LA TSR COMMENCE À SE CASTRER ELLE-MÊME EN PÉRIODE D’ÉLECTIONS. LA PEUR DES ATTAQUES CONTRE LA REDEVANCE?» Jean-François Steiert, conseiller national (PS/FR)
Il s’agissait de décortiquer par quels fonctionnements les assureurs maladie avaient, au Parlement, fait jouer leurs troupes afin de s’attaquer à la caisse unique soumise à votation. Elle fut rejetée par le peuple, à plus de 70%, en mars 2007.
Quelques années plus tard, l’affaire demeure d’une forte actualité. Un sondage tendait à montrer, la semaine dernière, que deux tiers des Suisses seraient prêts à entrer à nouveau en matière. Mais il y a une dizaine de jours, la TSR a décidé de ne passer l’émission à l’antenne qu’une fois les élections fédérales déroulées.
Ce délai soudain a provoqué étonnement, presque malaise. D’abord parmi certains acteurs interviewés. L’ancienne conseillère nationale Verte vaudoise, Anne-Catherine Menétrey, qui n’a, comme les autres, pas vu l’émission, parle de «frilosité»: «Ce n’est pas la première fois qu’on évoque ces lobbies, il ne s’agissait guère d’une révélation.»
Jacques de Haller, président de la Fédération des médecins suisses (FMH), candidat socialiste bernois pour un siège de député cet automne, évoque «la nécessité de transparence. Ne pas dire les choses sous prétexte que ça pourrait mal tomber est un mauvais signe.»
Il est en effet loisible de penser que la droite ne brillait pas de sa meilleure lumière sur pareil thème. Le Fribourgeois Jean-François Steiert (PS) admet sa mauvaise surprise: «C’est un problème si la TSR commence à se castrer elle-même en période d’élections. La peur des attaques contre la redevance?»
Du côté de la TSR, on rejette en bloc toute volonté de prudence intéressée. La «télévision d’Etat» que raillait autrefois Pascal Couchepin, est droite dans ses bottes. Le producteur Jean-Philippe Ceppi se contente de se dire solidaire de la décision prise par sa hiérarchie.
Daniel Monnat, responsable en chef des magazines, est agacé qu’on lui pose des questions et susceptible au moment des réponses: il refuse finalement d’être cité. Certains collaborateurs contactés de la TSR n’ont pas souhaité rappeler L’Hebdo, suggérant carrément que leurs appels sortants puissent être surveillés.
Officiellement, la RTS (Radio Télévision Suisse) renvoie donc simplement à ses directives: elles interdisent, en dehors des émissions électorales, que des candidats apparaissent à l’antenne. Or, il y en aurait une dizaine dans le Temps présent.
Un bête malentendu. Prosaïquement, il s’agirait donc d’un bête malentendu au sujet des prescriptions internes. Du côté de Temps présent, on les imaginait plus souples pour les magazines. D’autant que celui-là avait été conçu pour son adéquation avec la campagne des fédérales.
Mais Jean-Jacques Roth, directeur de l’Actualité, s’explique: «Les règles sont les mêmes qu’il y a quatre ans. Elles sont assez strictes. Entre le 5 septembre et le 23 octobre, il s’agit d’être particulièrement impartiaux et équilibrés. On fait ce qu’on veut durant les autres trois ans et onze mois de la législature.»
Ce que confirme Gilles Pache, chef des Programmes: «Grégoire Furrer, à la tête du Montreux Comedy Festival, et candidat radical aux élections, était par exemple pressenti pour Musicomax: nous avons dû y renoncer. Si les producteurs de Temps présent avaient programmé l’émission le 1er septembre, il n’y aurait pas eu de problème.»
La question d’un service public s’appliquant dès lors à s’abstenir sur un sujet si manifestement d’intérêt public sera ainsi laissée à l’appréciation de chacun, et aux calendes grecques de la grille.
Pierre-Yves Maillard, conseiller d’Etat vaudois, et fameux acteur du dossier des assurances maladie, conclut, sibyllin: «Les téléspectateurs jugeront au moment de la diffusion de l’émission si cette dernière leur aurait été utile pour forger leur opinion concernant leurs préférences électorales.»
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