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Mis en ligne le 03.07.2008 à 00:00 |
L'Hebdo; 2008-07-03 Dans les marges de l'Histoire suisse 1/9 Pourquoi les Suisses devraient fêter 1848Cent soixante ans. Savons-nous ce qu’a été la création de l’Etat fédéral en 1848? Et son importance dans le succès de l’économie du pays? Non. Novembre 1847, les canons tonnent dans la campagne lucernoise. La milice cantonale plie sous les salves d’un ennemi qui porte des uniformes suisses. Une centaine de Confédérés tombent lors de la guerre civile du Sonderbund durant laquelle l’armée fédérale met fin aux velléités indépendantistes de sept cantons conservateurs (LU, UR, OW, SZ, ZG, FR, VS). La voie vers la naissance d’un Etat fédéral, un an plus tard, s’ouvre alors. Mais le conflit laisse des plaies profondes chez les vaincus. L’unité nationale? Inimaginable, affirment les conservateurs. Il faudra les convaincre. Une fête nationale est instaurée en 1891, qui renvoie à un pacte signé par les Waldstätten… en 1291! Anachro-nisme? Oui, et tant pis pour les têtes blondes dans les écoles. Depuis, on leur parle plus de Guillaume Tell ou de Marignan que de 1848. Les apports politiques et économiques de l’événement sont passés à la trappe du nationalisme. Mais pourquoi donc les Suisses se sont-ils entretués? Pour des raisons religieuses? Non, comme en témoigne la famille von Salis, dont un des fils est général du Sonderbund et un autre officier fédéral. Le conflit oppose une Vieille et une Nouvelle Suisse. La première aspire à la pérennité de l’Ancien Régime. L’activité agricole y domine et la société n’évolue qu’imperceptiblement. Foncièrement conservateur, le pouvoir des élites aristocratiques s’appuie sur l’Eglise. La Nouvelle Suisse, elle, fait preuve d’un dynamisme économique et social impressionnant. L’industrialisation bouleverse les hiérarchies, la bourgeoisie s’affirme face aux oligarchies urbaines. Dans la plaine, les agriculteurs profitent de réformes agraires et s’émancipent. Au nom de la démocratie, bourgeois et agriculteurs veulent participer au pouvoir. Et tous se réunissent autour d’une vision du monde: le libéralisme. Voilà pour les adversaires, mais pourquoi se battent-ils, ces Suisses? Parce que les forces de mouvement veulent dominer et réformer la Confédération. D’un côté, les cantons conservateurs s’accrochent au Pacte ultrafédéraliste de 1815. De l’autre, les rivaux libéraux réclament un Etat national démocratique et des réformes économiques. Frappée par la crise, l’industrie d’exportation aspire à une intervention étatique pour améliorer sa compétitivité. Arrivées au pouvoir dans plusieurs cantons, les forces libérales jouent d’abord la carte des réformes. Mais les cantons conservateurs refusent d’abandonner la moindre compétence cantonale au pouvoir central. Ce blocage fortifie l’aile radicale du libéralisme, partisane de la manière forte. Sous sa pression, le 5 juillet 1847, la Diète dissout le Sonderbund et lance la révision du Pacte fédéral. La suite, on la connaît, c’est la guerre civile. L’îlot libéral suisse. Le calme revenu, les Confédérés rédigent la Constitution de 1848. La fédération d’Etats devient un Etat fédéral. Une partie de la souveraineté cantonale passe alors à la Confédération. A cette centralisation, s’ajoute un chamboulement du système politique. Sans équivalent en Europe, le suffrage universel masculin est instauré en Suisse. De nombreux droits et libertés sont aussi ancrés dans la charte fondamentale, obligeant les cantons conservateurs à libéraliser leur législation. Mais ces avancées démocratiques ne sont pas du goût des grandes puissances européennes. Après avoir maîtrisé les flambées révolutionnaires de 1848, elles cherchent à supprimer ce dernier îlot de libéralisme au cÅ“ur de l’Europe. Conséquence, l’Etat fédéral est menacé d’interventions militaires durant une décennie. Son salut doit beaucoup à la stratégie d’équilibre européen menée par l’Angleterre. Jusqu’à nos jours, bien des livres d’histoire ont idéalisé l’Etat fédéral. Peu de place dans les manuels pour les 17% d’Helvètes exclus du droit de vote en 1848 (vagabonds, pauvres, condamnés). Ils sont même 50% à Bâle-Ville. De même, on lit peu de mots sur le parlement de milice qui ferme l’Assemblée fédérale aux classes populaires. Issus du grand commerce et de l’industrie, les «barons fédéraux» y monopolisent le pouvoir. Au besoin, ils n’hésitent pas à manipuler le système électoral: en 1848, la famille radicale obtient 58% des suffrages, mais s’approprie 73% des sièges au Conseil national. Les ciseaux radicaux ont découpé efficacement les circonscriptions électorales... Quel libéralisme? L’application des principes libéraux a aussi ses limites. Ainsi, les Suisses de confession juive sont privés de liberté d’établissement et de culte. Ils doivent attendre 1874 pour devenir des citoyens à part entière. Quant à la politique extérieure confédérale, elle est parfois très arrangeante. Surtout lorsqu’il s’agit de restreindre l’asile à des réfugiés libéraux européens un peu trop remuants. Pour le radical vaudois Daniel-Henri Druey, membre du premier Conseil fédéral en 1848, «la Suisse n’est pas faite pour le droit d’asile, mais le droit d’asile est fait pour la Suisse. La Suisse n’a pas le devoir de donner l’asile, mais nous en avons le droit.» Les réfugiés qui auront l’audace de le contredire dans la presse seront expulsés. En dépit de ses imperfections, l’Etat fédéral devient un formidable atout pour le futur du pays. La Suisse d’après 1848 bénéficie en effet d’une stabilité sociale et politique exceptionnelle. Elle traverse bien quelques crises, mais aucune rupture fondamentale. Cette stabilité, les élites du pays en profiteront pour mener leurs objectifs sur le long terme. Reste à savoir comment les vainqueurs de 1848 y sont parvenus? Par des concessions facilitant l’intégration des conservateurs au sein de l’Etat fédéral (diminution de la dette de guerre, participation politique…). Le maintien d’une dose de fédéralisme a aussi beaucoup fait, ménageant des intérêts économiques régionaux divergents. Restés forts, les cantons ont pu jouer un rôle de fusible politique en cas de mécontentement populaire. Enfin, l’Etat fédéral s’est doté de moyens coercitifs. Quitte à ce que l’armée intervienne pour assurer le maintien de l’ordre intérieur. Centralisation, indépendance, neutralité. Stabilité politique, mais aussi épanouissement économique du pays. Une réussite qui n’aurait pas pris ces proportions sans la contribution de l’Etat fédéral, un point curieusement négligé par l’historiographie officielle. Avant 1848 en effet, la Confédération est bien démunie. Intervenir pour améliorer la compétitivité des entreprises? C’est sans espoir! Dans les douanes, les monnaies ou les transports, l’anarchie règne. Conséquence, l’industrialisation du pays patine. Mais en 1848, la situation s’inverse: l’Etat central devient un puissant outil politique au service de l’économie. Entre 1848 et 1855, il réalise ce qu’un siècle plus tard, l’intégration européenne a mis des décennies à accomplir. L’unification douanière crée un marché commun, améliore la fiscalité de l’industrie et facilite la signature de traités commerciaux avec l’étranger. De même, les poids, les mesures et la monnaie sont unifiés. C’est la naissance du franc suisse. Et l’Etat fédéral ne s’arrête pas là. Il contribue, grâce à la libre circulation de la main-d’Å“uvre, à des salaires inférieurs à ceux de la concurrence anglaise. Il abaisse aussi les coûts du transport et des communications. Un service postal public est établi, qui répond rapidement à la nécessité d’un réseau télégraphique. Les lois fédérales sur l’expropriation et les chemins de fer lancent la construction du réseau ferroviaire sur une base privée. En 1855 enfin, la Confédération inaugure une Ecole polytechnique fédérale à Zurich. Voilà qui montre combien la Confédération a contribué à la réussite des entreprises suisses. Sur le plan extérieur, l’Etat fédéral permet de sortir de la tutelle que les grandes puissances imposaient à la Suisse. Privilégiant l’expansion économique à la grande politique internationale, les «quarante-huitards» ne bouleversent pas les canons de la neutralité si chers à l’ancienne Confédération. Durant les XIXe et XXe siècles, l’effacement politique de la Confédération lui permet d’intensifier ses relations économiques extérieures de manière exceptionnelle. En 1913, alors qu’elle ne compte que pour 1% de la population européenne, la Suisse génère 3% des exportations de marchandises et 7% de l’exportation de capital. Mieux, la part helvétique des capitaux placés dans des filiales de multinationales à l’étranger s’élève à près de 20%. Ainsi, à l’abri des discours politiques sur une «petite Suisse», l’Etat fédéral a permis l’émergence d’une puissance économique qui se renforcera encore durant les deux conflits mondiaux.v 13 NOVEMBRE 1847 Les combats de Lunnern durant la guerre du Sonderbund. ACHILLES BISCHOFF Le conseiller national bâlois jouera un rôle fondamental dans l’organisation économique de la Suisse dès 1848. ACHILLES BISCHOFF (1795-1867) Marchand, banquier et artisan du «miracle» économique suisseEn 1848, la Suisse a aussi ses héros. Dans ce panthéon, l’histoire n’a accordé qu’une place de second rang à Achilles Bischoff, premier conseiller national de Bâle-Ville. Le général Guillaume-Henri Dufour, les pères de la Constitution, voire Alfred Escher, tous lui font, aujourd’hui encore, de l’ombre. Pourtant, cet homme joue un rôle majeur dans toutes les questions économiques de l’époque. Issu d’une famille de négociants, il fait ses classes dans la cité rhénane et à Neuchâtel. Dès 1815, il part faire fortune dans la fabrication de draps en Italie, du côté de Livourne, Bergame et Côme. Revenu à Bâle vers 1840, il est cofondateur de la Bank in Basel. Il investit aussi dans des sociétés de navigation et de chemins de fer. Politiquement, il se démarque des conservateurs au pouvoir en s’engageant pour certaines réformes. Libéral-conservateur, il fait partie ainsi du «Juste-Milieu». Partisan d’une centralisation économique modérée, il soutient le nouvel Etat fédéral en lui prêtant 300 000 francs suisses sur sa fortune personnelle. Une somme qui représente en 1850, le 10% du budget fédéral. A l’instar d’autres marchands-banquiers bâlois, son know-how économique lui permet d’exercer une activité d’expert auprès du Conseil fédéral. Et c’est à lui que l’on fait appel pour unifier le système douanier suisse. Au sein des Chambres fédérales, il participe très activement à l’élaboration des législations monétaire, ferroviaire et postale. Il négocie aussi plusieurs traités régulant les échanges économiques avec les voisins européens (commerce, postes, télégraphes, chemins de fer, navigation fluviale). En 1851, il conclut ainsi un accord douanier avec le Piémont-Sardaigne. C’est dire si son importante contribution à l’épanouissement de la Suisse n’a pas encore été appréciée à sa juste valeur.v SA VIE1795 Naît à Bâle. 1815 Après des études dans la cité rhénane, il part en Italie où il se lance dans la fabrique de draps et y fait fortune. 1840 Revient à Bâle pour fonder la Bank in Basel. 1848 Devient conseiller national de Bâle-Ville. 1851 Conclut un accord douanier avec le Piémont-Sardaigne. 1867 MEURT A BALE. L’AUTEUR CEDRIC HUMAIRMaître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne et chargé de cours à l’EPFL, il est l’auteur d’une thèse sur les relations entre l’économie et l’Etat central en Suisse au XIXe siècle. À LIRE Cédric Humair, 1848: naissance de la Suisse moderne; Histoire.ch, Lausanne: Antipodes, 2008 (à paraître). Cédric Humair et Hans Ulrich Jost (dir.), Prométhée déchaîné: technologies, culture et société helvétiques à la Belle Epoque, Lausanne: Antipodes, 2008. DEVELOPPEMENT ECONOMIQUE ET ETAT CENTRAL (1815-1914), DE CEDRIC HUMAIR, BERNE: PETER LANG, 2004. DANS LES MARGES DE L’HISTOIRE SUISSE 1/9Dans les librairies, l’histoire suisse a la cote. Pourtant, bien des ouvrages n’ont pas fait le deuil des mythes créés par la Suisse officielle à la fin du XIXe siècle. Durant neuf semaines, L’Hebdo convie de jeunes historiens à livrer un autre éclairage sur des événements ou personnages souvent méconnus. |









