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BERTRAND CANTAT Le chanteur de feu le groupe Noir Désir a tué Marie Trintignant en 2003.
Eric Feferberg / AFP

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Affaire Cantat
Pourquoi Mouawad persiste et signe à la Comédie de Genève

Par Isabelle Falconnier - Mis en ligne le 18.05.2011 à 14:12

En annonçant la venue de Wajdi Mouawad avec sa trilogie inspirée de Sophocle, Hervé Loichemol, successeur d’Anne Bisang à la tête de la Comédie de Genève, ne pensait pas, dit-il, inviter Bertrand Cantat. Las. La polémique n’est pas près de s’éteindre.

Jusqu’au bout, Hervé Loichemol aura essayé d’éviter la polémique. Jusqu’à l’absurde: présentant mardi dernier la saison 2011-2012 de la Comédie de Genève, dont il reprend la direction après Anne Bisang, il reste de longues minutes sur la trilogie des femmes: Les Trachiniennes, Antigone, Electre qui doit ouvrir la saison le 28 septembre prochain.

Le metteur en scène Wajdi Mouawad s’exprime même en duplex depuis le Théâtre de Malakoff, où les répétitions ont lieu, et des images de ces répétitions passent sur l’écran installé à côté de Loichemol. Mais pas une fois, le nom de Cantat n’est évoqué dans la conversation.

Tout à la fin, au moment de passer au spectacle suivant de la saison, Loichemol lâche que Cantat «viendra sans doute», mais à peine pour un tiers des représentations. Et surtout, qu’il n’est pas au courant, qu’il ne demande pas à l’être, que ce n’est pas son affaire.

Comme entrée en scène, on a fait mieux, et sans doute que cette communication maladroite a déclenché plus que de raison les réactions rageuses et indignées qui ont suivi. Car, du coup, la polémique qui, comme un nuage radioactif, avait erré au-dessus du ciel d’Avignon, de Barcelone ou de Québec depuis que le metteur en scène Wajdi Mouawad avait décidé d’employer Bertrand Cantatdans l’équipe des compositeurs de la musique des «Femmes» ainsi que dans le chœur antique, s’est arrêtée à Genève.

Anne Bisang, sur le départ de la Comédie, s’insurge contre le choix de son successeur et parle de la «deuxième mort de Marie Trintignant, qui meurt une seconde fois sous les coups de l’indignité d’un metteur en scène». La rejoignent dans son indignation Marc Bonnant, ténor du barreau genevois – «Je pense que Cantat inspire à beaucoup une totale abjection pour le crime qu’il a commis. (...) L’abjection qu’il inspire est une source de désordre. (...) Je ne trouve pas choquant, ni juridiquement ni moralement, qu’il porte sur lui, à défaut d’un repentir, la condamnation collective face à un acte dont il a répondu vis-à-vis de la justice des hommes mais pas encore au regard du jugement de valeur.» – et son confrère Dominique Warluzel, qui juge «indécent» qu’il se produise et qu’on l’accueille à la Comédie.

L’éthicien Denis Muller glisse que «ce n’est pas à la société de décider à sa place» et que «la censure n’est jamais une solution», et Christophe Gallaz proteste contre «les escouades de vertueuses et de vertueux» (...) «corsetés par l’empathie posthume qu’ils portent à Marie Trintignant sur un mode figé».

Le choix de Mouawad. Quant à Loichemol, il refuse «de faire valoir des considérations morales, alors que le pari est d’ordre artistique», rétorque qu’il est «dans un théâtre, pas dans un palais de justice», se dit prêt à organiser tous les débats que l’on veut et s’en tient à son explication: quand, en juillet 2010, il prend contact avec Wajdi Mouawad, ce dernier n’a pas encore décidé d’engager Cantat.

Et depuis, Mouawad est seul maître à bord. D’autant plus que, fin avril, les théâtres coproducteurs du spectacle – dont la Comédie – ont décidé de soutenir le choix artistique du metteur en scène libanais.

Le grand oublié, justement, à Genève ces jours, le metteur en scène. Il se tait, répète discrètement au Théâtre 71 à Malakoff dans la banlieue parisienne. C’est en avril, au moment de la polémique canadienne, qu’il s’était exprimé le plus longuement sur Radio Canada.

Ce n’est pour lui «pas une question de justice mais de morale» et il ne s’agit pas «d’avoir raison ou tort». «Le choix est le suivant: un homme devient symbole de la violence faite aux femmes, à son corps défendant (lui n’est pas batteur de femmes, il était dans une situation de crime passionnel et a tué sans le vouloir la femme qu’il aimait). Si vous décidez que le symbole est plus important que la justice, il ne faut pas qu’il monte sur scène. Mais, s’il ne monte pas sur scène (...), vous sacrifiez l’idée que vous avez de la justice.»

Miroir de nos douleurs. Assumant d’avoir choisi Cantat, Mouawad explique qu’il trouvait «puissant d’avoir un homme qui était face au désastre de sa vie à travers trois pièces. Et, comme son histoire est connue de tout le monde, le spectateur allait se retrouver face à un homme qui contemple le désastre de sa propre vie.

Puisque Les Trachiniennes raconte l’histoire de la mort par amour, Antigone pose la question de la justice, Electre celle de la vengeance, Bertrand et moi disions qu’il y avait une adéquation entre les récits et sa position du chœur (qui n’est pas celle du héros, mais celle de l’ombre), faisant en sorte que le texte aurait résonné précisément là où je pense que l’art doit résonner, c’est-àdire comme un miroir de nos douleurs et de nos souffrances.»

Pour sa part, le metteur en scène refuse de «fixer à jamais un individu dans une seule et unique seconde de sa vie... Il est cette seconde, à jamais, c’est sûr: il sera à jamais celui qui a tué une femme. Mais dire qu’il ne sera que ça, à jamais!» Juridiquement, précise-t-il, il n’y a rien de spécifique concernant l’artiste. «C’est pour cela qu’il faut bien faire la différence entre la question légale et la question morale.

Lorsqu’on est dans un territoire où la loi ne s’applique pas, on est dans un rapport moral. (...) Ce n’est pas le rôle du théâtre d’imposer le pardon. Le pardon ne peut être accordé (...) que par la famille de la victime. Mais ce n’était pas mon but. Mon choix est ailleurs: il est possible de penser qu’à partir du moment où un homme a payé pour son crime, il peut dans un endroit juste et un projet juste, trouver une place qui lui convient.»

Rendez-vous en septembre à Genève.





Tags: Bertrand Cantat, Wajdi Mouawad, Comédie de Genève,

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