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Pourquoi l’armée ne doit pas être dirigée par un UDC

Par Titus Plattner - Mis en ligne le 11.12.2008 à 06:00

Départements. Si, comme attendu, les autres conseillers fédéraux laissent la Défense à Ueli Maurer, l’armée suisse en aura pour sept ans d’immobilisme.

L’armée suisse ne mérite vraiment pas ça. Elle a déjà dû endurer la longue fin de règne de Samuel Schmid, pendant laquelle le conseiller fédéral sortant a bien pris garde de ne froisser personne. Les quatre dernières années de son mandat, il les a passées à donner aux conservateurs ce qu’il venait d’accorder de l’autre main aux progressistes; il a concédé aux cantons périphériques à peu près l’équivalent de ce qu’il leur avait pris ailleurs; et, bien que taxé de demi-conseiller fédéral UDC, il n’a cessé de ménager ce qui fut son parti, tout en tentant de satisfaire les autres. En clair, sitôt la réforme Armée XXI acceptée par le peuple, en mai 2003, le ministre de la Défense a marché sur des œufs, sur la pointe des pieds, à reculons. Et les grandes réformes qui devaient logiquement suivre sont restées en panne.

Si un UDC devait reprendre le Département de la défense (DDPS), la situation serait au moins aussi dramatique. Même un dur comme Ueli Maurer se rendra rapidement compte que la marge de manœuvre est quasi nulle. Entre ceux qui veulent démanteler l’armée ou qui souhaitent plus de collaborations internationales, d’un côté, et les isolationnistes nostalgiques, de l’autre, ne sont possibles que des compromis boiteux.

La majorité du Parlement, tout comme la majorité populaire – si l’on se réfère aux nombreux sondages réalisés ces dernières années –, sont plutôt dans le camp des internationalistes. Imposer une direction qui prendrait radicalement le contre-pied de cette tendance serait illusoire. L’UDC le sait bien.

Ligne coulée dans le béton. D’autant que le Conseil fédéral, lui aussi, vient de signifier très clairement sa position, lors de sa séance spéciale du 27 novembre dernier. Le gouvernement a bétonné les grandes lignes jusqu’en 2011, en soulignant l’importance des engagements de sûreté intérieure de l’armée et des engagements à l’étranger en faveur de la paix. Parallèlement, il a demandé au DDPS d’examiner l’impact de l’évolution démographique sur les effectifs futurs, en vue d’un redimensionnement.

Qu’il soit d’accord ou non, le nouveau chef du Département de la défense devra diriger une armée qui continuera à assumer des tâches subsidiaires de police et des engagements à l’étranger, tout en diminuant drastiquement les effectifs de 30%, voire de 40%. Que l’assemblée des délégués de l’UDC, réunie le 4 octobre dernier à Lenzbourg, se soit fixé pour objectif une armée qui se concentre sur la défense nationale, ne l’aidera pas beaucoup.

Bien sûr, Ueli Maurer pourrait marquer le département de son empreinte politique, mais seulement sur des objets secondaires; ou alors par défaut, en retardant une évolution à l’opposé de celle qu’il souhaite. L’une des premières tâches qu’aura à assumer le nouveau ministre de la Défense sera le choix du futur chef de l’armée. Mais le casting a déjà largement été préparé par Samuel Schmid et, cette fois-ci, les autres conseillers fédéraux ne désigneront pas n’importe qui les yeux fermés.

Le processus est déjà si avancé et les candidats sérieux sont très peu nombreux: il semble guère probable que Ueli Maurer soit en mesure de proposer de nouveaux noms. En plus, l’un des derniers conservateurs affirmés parmi les hauts gradés, Martin Chevallaz, 60 ans, a été mis à la retraite (anticipée) au 31 décembre 2008 par Samuel Schmid, avec remerciements pour services rendus.
 
Chantiers en route. Le nouveau ministre de la Défense ne pourrait pas non plus retirer sans autre la Swisscoy du Kosovo. Il est en effet lié à des décisions du Parlement. Tout au plus pourrait-il limiter au maximum l’apport de la Suisse, en rapatriant les éléments que les autres pays ont de la peine à fournir, sans jouer sur les effectifs globaux en personnel. S’il suivait cette tactique qui s’apparenterait à de la guérilla, il rappellerait par exemple les deux hélicoptères Super Puma qui y sont engagés et qui sont capables de voler aux instruments, de nuit, contrairement à la plupart des appareils des partenaires étrangers.

Le choix du nouvel avion de combat est également bien avancé. C’est en juillet 2009 que le nouveau chef du DDPS devra proposer l’un des trois types d’avions en lice au Conseil fédéral. Pour un ministre UDC, seul le nombre exact d’avions à acquérir reste véritablement ouvert. Car la décision devra certainement être défendue devant le peuple, et un large appui politique sera nécessaire pour la faire passer. Et il semble d’ores et déjà impossible que le nouveau conseiller fédéral dépasse les 2,2 milliards de francs prévus.

Vraies réformes en rade. Toute une série de réformes dans le pipeline pourrait toutefois être stoppée net par un UDC de la ligne dure: l’abandon du plafond sur le nombre de militaires en service long, qui effectuent leurs trois cents jours d’un coup, ce qui permet d’avoir des soldats plus efficaces sur le terrain; l’introduction de crédits-cadres pour l’acquisition du matériel sur quatre ans, ce qui éviterait que le programme d’armement ne soit pris chaque année entre deux feux; l’acquisition d’un avion de transport A400M, qui serait géré en pool, en collaboration avec d’autres pays et, éventuellement, mis à la disposition du CICR et, enfin, la mise en place d’une véritable police aérienne transnationale, en collaboration avec les pays voisins, à commencer par la France.

Faute politique majeure. En rendant impossible cette dernière mesure, un UDC au Département de la défense obligerait la Suisse à acquérir davantage d’avions de chasse pour garantir la sûreté du ciel helvétique. Et l’on passerait à côté d’une économie potentielle de plusieurs centaines de millions de francs, peut-être même 1 milliard. Placer un UDC au DDPS serait une faute politique majeure. Si cet UDC y reste sept ans comme c’est à prévoir, l’armée écopera de sept ans d’immobilisme. Car même si, par miracle, il soutenait ces réformes, il serait l’otage de son parti.

Il n’est pas certain, toutefois, que les autres conseillers fédéraux aient la grandeur et le courage de reprendre le maroquin de la Défense. Depuis que Adolf Ogi a été contraint de s’en contenter en 1996, le DDPS est considéré comme un département de seconde zone. Il y a six conseillers fédéraux et un ministre de la Défense disent les mauvaises langues. Pourtant, le travail et les réformes ne manquent pas.

Pascal Couchepin a récemment laissé entendre qu’il pourrait reprendre la Défense. Il préparerait ainsi le terrain pour Didier Burkhalter, le radical neuchâ-telois pressenti pour lui succéder, «fait pour le DDPS». Cette rocade forcerait pratiquement Doris Leuthard à laisser le Département de l’économie à Ueli Maurer, ce que la démocrate-chrétienne ne semble pas prête à faire.



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