Imran Khan saute de sa rutilante Mercedes Classe S et sourit. Héros national et superstar, l’ex-play-boy est venu pour aider. Il tire de sa poche trois feuilles de papier où il a noté des mots clés et chausse des lunettes de soleil Versace pour parcourir les 100 mètres qui le séparent du Club de la presse d’Islamabad. Jaillis de véhicules 4x4, ses collaborateurs le suivent comme son ombre.
«DOLLARS, DOLLARS, DOLLARS! POURQUOI EST-CE TOUJOURS DE L’ÉTRANGER QUE NOUS ATTENDONS DU SECOURS?» Imran Khan, politicien
Ancien membre de l’équipe nationale de cricket devenu politicien, Imran Khan, 57 ans, a de grands projets. Ce millionnaire, qui compte Mick Jagger et Jerry Hall parmi ses amis et fut l’époux de Jemima Goldsmith, héritière milliardaire, entend annoncer la création du Fonds Imran Khan d’aide aux victimes des inondations.
Il l’affirme: «C’est l’une des plus grandes catastrophes naturelles qu’une nation ait eu à affronter dans l’histoire récente.» Mais, selon lui, le gouvernement ne fait rien, n’apporte pas d’aide. Seule l’armée fait du bon travail. «Dollars, dollars, dollars! Pourquoi est-ce toujours de l’étranger que nous attendons du secours? Parce que nous avons le gouvernement le plus corrompu et le plus incompétent de tous les temps.»
Dans la boue. Imran Khan a longuement visité les zones sinistrées ces derniers jours, notamment Mianwali, son QG politique, dans le nord-ouest du Pendjab. Pataugeant dans la boue, il s’est entretenu avec les gens qui survivent dans les ruines de leurs maisons et leur a promis son soutien. Puis il a noté sur son carnet son programme d’aide en trois étapes: d’abord, récolter des fonds, puis envoyer des convois dans la région sinistrée et, plus tard, mobiliser de l’argent pour reconstruire les infrastructures.
Et combien mettra-t-il personnellement de sa poche? «Ce qui importe, c’est ce que je réalise.» Un mois après le début des inondations, l’étendue des dégâts reste difficile à cerner. Le gouvernement et les organisations d’entraide corrigent quotidiennement à la hausse le nombre des victimes: 20 millions de personnes – un habitant du Pakistan sur neuf – ont été touchées par la catastrophe et au moins un cinquième du territoire est toujours sous les eaux.
L’ONU estime que 4 millions de personnes ont perdu leur toit tandis que 8 millions nécessitent des secours. Les flots ont englouti environ 1600 habitants, mais l’OMS prévoit bien davantage de victimes dues au typhus et au choléra si l’aide n’arrive pas rapidement.
Tsunami au ralenti. «C’est comme un tsunami au ralenti», s’écriait le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon dans un dramatique appel à l’aide internationale. Mais c’est aussi au ralenti que l’Occident a réagi avant d’emboîter le pas, la semaine dernière, à l’Arabie saoudite qui annonçait une aide financière de 100 millions de dollars. Les Etats-Unis ont accru leur engagement de 90 à
150 millions, l’Allemagne de 15 à 25 millions. En Suisse, le 18 août, la Chaîne du bonheur a enregistré des promesses de dons pour plus de 13 millions de francs. La crainte que l’argent ne finisse pas dans les bonnes poches s’estompe face à l’ampleur de la tragédie.
Peu à peu, les hélicoptères de l’armée pakistanaise atteignent les régions les plus reculées, des camions livrent des tonnes de farine, de riz et de lentilles dans les villages dévastés. Les soldats patrouillent en bateaux pneumatiques et lancent de fragiles téléphériques par-dessus les rivières en crue pour acheminer des vivres.
L’armée sort politiquement victorieuse du désastre. La rumeur court qu’il pourrait y avoir un putsch contre le président Asif Ali Zardari. Des journalistes pakistanais assurent même avoir été mis sous pression par l’armée et les services secrets pour diffuser de fausses nouvelles sur le gouvernement. Difficile de discerner le vrai du faux. Reste que la pluie continue à tomber, de nouvelles inondations guettent, des digues cèdent sous les assauts des flots en furie. Là où les soldats n’ont pas encore réussi à se rendre, les vivres commencent à manquer. C’est dans ces régions que les organisations de secours islamiques gagnent du terrain, pas forcément des talibans comme on le dit toujours en Occident, mais de pieux secouristes parmi lesquels se cachent parfois aussi des extrémistes.
A Qandil, par exemple, dans la vallée du Swat, trois religieux d’une école coranique de Karachi ont distribué des enveloppes contenant jusqu’à 6000 roupies (73 francs) par famille, afin que les sinistrés puissent acquérir des denrées alimentaires; d’autres apportent de l’eau et des sets d’hygiène contenant du savon, des brosses à dents et du dentifrice. Talibans. A Islamabad, le gouvernement a annoncé qu’une commission indépendante surveillerait la distribution de vivres et le ministre de l’Intérieur Rehman Malik promet d’arrêter les membres d’organisations interdites dans les régions sinistrées. Imran Khan a souvent lu dans la presse anglo-saxonne que la catastrophe renforcerait le pouvoir des talibans. «Sottises, réplique-til. Le Pakistan est une grande nation de 170 millions d’habitants. Le reste du monde croitil sérieusement que nous n’avons que les talibans en tête?» Il explique que son fonds d’aide sera indépendant de son parti Tehreek-e-Insaf (Mouvement pour la Justice): «Si nous laissons de côté toutes les dissensions politiques, il ne devrait quand même pas être difficile de reconstruire des maisons, des routes et des ponts!» Les premiers convois de vivres devraient démarrer le 28 août. Puis, dans une deuxième phase, ceux chargés de matériel de construction. «C’est de l’aide sur laquelle on peut compter et elle est politiquement neutre», proclame Imran Khan pour conclure avant de se lever. Pas de séance photo: il est question de catastrophe naturelle, pas de lui.
Deux jours après l’ex-star du cricket, l’OTAN annonce à son tour son aide en faveur des victimes des inondations: elle promet d’amener des génératrices, des pompes et des tentes dans les régions sinistrées. Vingt-quatre jours après le début du désastre.
©DER SPIEGEL TRADUCTION ET ADAPTATION GIAN POZZY
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