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PETER VON MATT
"Pousser Hildebrand au départ était totalement disproportionné"

Par Catherine Bellini - Mis en ligne le 25.01.2012 à 11:17

ÉTHIQUE. L’intellectuel alémanique déplore l’issue de l’affaire Hildebrand. Il analyse l’évolution de la politique suisse.

A-t-on le droit de mentir – ou de ne pas tout dire – quand on occupe une haute fonction de l’Etat?

Un politicien qui dirait toujours toute la vérité et rien que la vérité serait un complet dilettante. Le devoir d’un haut responsable de l’Etat consiste à défendre au mieux les intérêts de ses citoyens et les intérêts prépondérants de son pays. Dans ce sens, la pure vérité se heurte à des limites, par exemple la nécessité de taire une information confidentielle. Trancher clairement entre vérité et mensonge s’avère très compliqué. La politesse, par exemple? Un tissu de mensonge. Dire bonjour à quelqu’un qu’on n’aime pas du tout, au fond, c’est déjà mentir. L’espèce humaine a survécu grâce au mensonge, à la dissimulation, à la ruse. Les animaux aussi, avec leur pelage qui se fond dans le paysage pour échapper aux prédateurs.

Mais n’attend-t-on pas d’un représentant de l’Etat, comme l’était le directeur de la Banque nationale, un comportement exemplaire.

Dans l’idéal, on y aspire. Mais, fondamentalement, une personne qui exerce des responsabilités doit bénéficier d’une marge d’erreur. Sinon, elle ne peut plus agir. La question dans l’affaire Hildebrand était: estce que cet homme qui dispose d’un savoir d’initié a voulu profiter de l’arrimage du franc suisse à l’euro pour augmenter sa fortune personnelle? On ne peut pas le prouver. Par rapport à la faute qu’il a commise, le pousser au départ était complètement disproportionné.

Le Conseil fédéral aurait-il dû l’empêcher de démissionner?

Je crois que le Conseil fédéral a essayé de le garder. Il semble qu’il en est allé autrement au conseil de banque.

Vous regrettez son départ?

J’en suis consterné. On nuit à la Suisse en écartant quelqu’un de cette qualité. Alors que notre pays ne bénéficie pas d’un choix énorme de talents politiques, il a perdu un homme hautement compétent, jouissant de contacts directs avec les personnes parmi les plus influentes du globe. Les arguments objectifs et rationnels ont été écartés pour faire place à une discussion sur la morale. De nombreux politiciens se servent de la morale comme d’une arme qu’ils sortent de leur poche, de temps à autre, quand cela les arrange. Puis ils la rangent au placard.

 

«UN POLITICIEN QUI DIRAIT TOUJOURS TOUTE LA VÉRITÉ ET RIEN QUE LA VÉRITÉ SERAIT UN COMPLET DILETTANTE.»
Peter Von Matt

 

Christoph Blocher a reproché au Conseil fédéral, et à la présidente de la Confédération, d’avoir failli au devoir de surveillance. Ces attaques s’inscrivent- elles dans une stratégie de déstabilisation de l’Etat?

Les attaques de M. Blocher sont toujours motivées par des animosités personnelles. Depuis sa non-réélection, il considère Eveline Widmer-Schlumpf comme son ennemie personnelle. L’attaque contre M. Hildebrand, dans sa prolongation, la visait aussi. Ce qu’il entreprend sert toujours son pouvoir personnel. Il ne planifie pas de déstabiliser fondamentalement l’Etat. Mais chaque position influente sur laquelle il n’a pas d’emprise est une provocation pour lui. Il ne pense pas de manière théorique ni systématique, mais concrète, toujours. Pour lui, le pouvoir s’incarne dans des personnes. La «classe politique» qu’il attaque volontiers, désigne simplement chaque politicien qui ne le suit pas. Comme «le peuple» désigne les citoyens qui lui obéissent. Ils sont aussi les seuls «Suisses». Tous les autres sont des «gauchistes». Dans son entourage, il ne tolère que des gens qui partagent ses opinions et ses agressions.

Vous avez écrit un essai sur l’intrigue. La chute de Philipp Hildebrand était-elle alors l’aboutissement d’une intrigue?

Des données ont été volées, transmises puis publiées. Je ne sais pas tout, mais je ne discerne pas d’intrigue. Une intrigue n’est pas forcément une mauvaise action. Il s’agit d’une stratégie qui se sert de la ruse et du secret. L’objectif peut être de nuire, mais aussi de sauver. La littérature est pleine de comédies où des personnes rusées permettent à des gentils d’échapper à des méchants.

Que dire de l’éjection de Blocher du Conseil fédéral?

Une intrigue réussie. Le groupe de politiciens qui voulait évincer Christoph Blocher du gouvernement avait fait circuler différents noms de candidats potentiels. Mais surtout pas celui d’Eveline Widmer-Schlumpf. Les médias en ont discuté intensément, servant ainsi d’écran de fumée. C’est parce qu’ils ont dissimulé leur véritable intention, parce que l’attention était ailleurs, que les stratèges ont réussi leur coup. C’était légitime. Si on veut éjecter quelqu’un du pouvoir, il faut savoir développer de telles stratégies.

Comment analysez-vous le léger recul de l’UDC aux élections fédérales, après une croissance de vingt ans?

Aujourd’hui, la population suisse nourrit une peur, réelle, de la crise économique, de ce qui se passe dans le monde et en Europe. Les gens ne croient plus à l’argumentation selon laquelle nous allons bien et nous continuerons d’aller bien tant qu’il n’y a pas trop d’étrangers chez nous. Ils ne croient plus à une solution aussi simple. Parce que si nos entreprises ne peuvent plus vendre leurs produits à cause du franc trop fort, refuser des réfugiés n’arrangera rien. Or, malgré la crise économique, l’UDC a continué à focaliser toute sa campagne sur la politique des étrangers. C’était une erreur stratégique.

Un centre raisonnable est sorti renforcé des élections. Comment l’expliquez-vous?

La population élit des politiciens pour qu’ils travaillent pour le bien de la population, pour qu’ils trouvent des compromis. Pas pour qu’ils s’entredéchirent.

L’UDC, le parti le plus fort du pays, n’a pas obtenu un deuxième siège au Conseil fédéral. Est-ce dommageable pour le fonctionnement de notre démocratie directe?

Tout le monde admet que l’UDC, si elle reste aussi forte, a droit à deux sièges à long terme. Mais qu’elle n’en ait qu’un seul aujourd’hui ne constitue pas une catastrophe. Durant des décennies, seuls les radicaux gouvernaient la Suisse. La Constitution ne prévoit pas la concordance de manière obligatoire. Et il faut dire que le plus grand talent politique qu’avait l’UDC, c’était Eveline Widmer-Schlumpf. Elle a été réélue pour trois raisons: parce que l’instinct politique du Parlement lui dicte de ne pas éjecter quelqu’un de très bon; parce qu’il n’y avait pas de meilleur candidat; et parce que, face à la crise bancaire et financière, elle a fait ses preuves. Pourquoi le Parlement l’aurait-il sacrifiée, au nom de la concordance, au moment précis où la Suisse a grand besoin de politiciens forts?

La Suisse que vous dessinez dans vos livres est terre de passage et d’ouverture. Pourtant notre relation à l’Europe se crispe. Cela vous inquiète-t-il?

En matière d’échanges culturels, économiques, de transport, nous vivons pleinement dans le réseau européen. Or notre relation à l’Union européenne est taboue. Personne n’en parle, personne ne veut être traité de traître à la patrie, on craint une médiatisation trop forte. Ainsi persiste le cliché de notre indépendance, ainsi persiste l’idée qu’il ne peut rien nous arriver car nous n’avons pas adhéré à l’UE. Mais si l’Europe va mal, nous irons mal aussi.

 

 


 

PROFIL - PETER VON MATT

1937 Naissance à Lucerne.

1976 Professeur de littérature allemande à l’Université de Zurich.

1995 Parution d’un ouvrage sur les désastres familiaux en littérature: Fils dévoyés, filles fourvoyées, Maison des sciences de l’homme.

2002 Prix européen de l’essai Charles Veillon pour Sang d’encre. Voyage dans la Suisse littéraire et politique, qui paraît en français chez Zoé en 2005.

2012 Parution en février de Das Kalb vor der Gotthardpost, recueil d’essais (en allemand) sur la Suisse.





Tags: Hildebrand, BNS, Peter Von Matt,

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Réaction de Jean-Francois Morf
le 26.01.2012 à 20:44
M. Blocher, s'il spéculait pour faire monter le CHF, a...
 
Réaction de Fafnir
le 26.01.2012 à 20:04
Le traitement du directeur de la Banque nationale est beaucoup...
 



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