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Le 24 décembre, la deuxième grande manifestation de Moscou s’est montrée plus ciblée dans ses revendications: il ne s’agissait plus seulement d’annuler l’élection de la Douma, mais de chasser Poutine du pouvoir. Des dizaines de milliers de personnes ont défilé, jusqu’à 100000 selon les plus hautes estimations.
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RUSSIE
Poutine aménage la fin de son monopole.

Par Tasha Rumley - Mis en ligne le 04.01.2012 à 12:22

Moscou. Face à la pression inédite de la rue, le duo du Kremlin recule sur sa fameuse «démocratie dirigée». D’ici au 4 mars, il tente d’amadouer la contestation avec des réformes inoffensives.

On nous promet le million pour février. Pas de dollars, ni même de roubles, mais de manifestants dans les rues de Russie. Dans une société si difficilement mobilisable, cela semble irréaliste. Peu importe, il est inutile d’aller jusqu’au million: l’ampleur des récentes manifestations tient déjà du phénoménal. En avoisinant les 100000 personnes (les estimations varient) le 10 et le 24 décembre, le civisme soudain des Moscovites est tombé comme une stalactite de glace sur la calvitie de Poutine. Son retour à la présidence le 4 mars, qui n’eût été qu’une formalité en temps normal, se transforme en mise à l’épreuve. Son éviction demeure improbable. Mais la conduite de son élection – avec un possible second tour – pourrait marquer la fin de son monopole.


Un printemps slave?


Au sortir d’une année d’hécatombe pour les dirigeants autoritaires, difficile de ne pas inscrire la Russie dans la chaîne des soulèvements arabes. C’est certain, il y a bien quelques chromosomes printaniers dans l’ADN de la révolte russe: la rapidité et l’ampleur de la mobilisation – six jours après les élections législatives; la relative jeunesse des manifestants; le choix du web pour s’informer, mobiliser, documenter les abus de pouvoir. Voire le tourner en dérision sur YouTube avec des clips du type «notre asile de fous vote pour Poutine».

La comparaison s’arrête là. Les manifestants russes n’ont pas colonisé la place Bolotnaya à la manière des Egyptiens qui ont vécu sur Tahrir. La pression sur le gouvernement ne monte pas progressivement comme dans une marmite, mais s’illustre en coups d’éclat ponctuels. Entre deux rendez-vous, le Kremlin a le loisir de répliquer. Notamment en dénonçant une implication américaine – un soupçon grotesque, mais 23% des Russes y croient alors que 43% supplémentaires hésitent, selon un sondage de l’institut Levada.

Du Caire à Moscou, les enjeux ne sont pas les mêmes. «Sur Tahrir, les manifestants étaient prêts au sacrifice, rappelle Maria Lipman, politologue renommée au centre Carnegie à Moscou. Ce sacrifice a bel et bien eu lieu, des jeunes sont morts pour la révolution. A Moscou, manifester n’est pas du tout dangereux. Au contraire, l’ambiance est joyeuse, il y a un côté “cool”.»
L’identité des révoltes russes rappelle plutôt les Indignés. Le pacifisme, affiché par un ruban blanc, place Moscou dans l’axe Wall Street/Madrid. La non-violence fait pour l’instant un sans-faute d’autant plus notable que la Russie souffre d’un hooliganisme qui s’invite volontiers aux meetings politiques.

Cependant, le terme «Indignés» hérisse Nikolaï, cofondateur de la revue russo-suisse Gagarine Times, installé à Genève depuis vingt ans. «C’est plutôt un mouvement de Dignes! La population a été suffisamment offensée par l’attitude féodale du pouvoir, nous ne sommes pas des serfs. Les Russes ont retrouvé l’envie d’exprimer leurs droits civiques et, par là, leur fierté.»
Les révolutions arabes ne servent pas de modèle. «Même si c’était le cas, personne ne l’avouerait», estime Nikolaï. C’est que les Russes ne partagent pas l’enthousiasme occidental. Le 15 décembre, un sondage d’envergure mondiale de la BBC plaçait la Russie comme nation la plus sceptique à cet égard: seuls 31% se sont déclarés favorables au printemps arabe et 43% carrément opposés.

Que risque poutine?


Pourquoi Poutine ne tomberait-il pas comme Mubarak? D’abord, le degré de tension n’est pas comparable. Il n’y a pas d’affrontement physique, avec l’armée, capable de provoquer une pression internationale. Surtout, l’opposition reste cantonnée aux catégories sociales supérieures et urbaines: une étude du centre Levada indique que 62% des manifestants du 24 décembre détiennent un diplôme d’études supérieures. Politiquement aussi, il s’agit d’atypiques: 38% se disent démocrates, 31% libéraux, alors que les partis qui incarnent ces valeurs ne sont que des poids plume électoraux. De leurs aspirations hétérogènes, il émerge deux clans – les libéraux pro-occidentaux et les nationalistes – qui pourraient à terme s’affronter.

A l’inverse, les catégories sociales basses et les régions périphériques restent attachées à Poutine. Cela lui a permis d’être encore sacré homme de l’année en décembre, pour la douzième fois consécutive depuis 1999. Selon l’institut Levada, 56% des citoyens s’opposeraient à annuler les résultats des élections à la Douma, un soutien de facto à Russie unie.
A Moscou, il ne s’agit pas de faire tomber un dictateur accroché au pouvoir depuis des lustres, mais de réélire – ou non – un dirigeant autoritaire qui a maté toute forme de contre-pouvoir. Le 4 mars, les citoyens se trouveront face au dilemme: quel nom glisser dans l’urne, si ce n’est celui de Poutine?

La figure de proue des contestataires, le blogueur Alexeï Navalnyj, ne constitue pas une grande menace. Il a renoncé à se présenter et nie d’avance la légitimité du scrutin. Cette rhétorique enrobe joliment son impossibilité technique à se porter candidat: chaque prétendant doit réunir 2 millions de signatures et être porté par un parti officiel. Impossible dans un délai si court et sans une machine électorale, ou du moins financière. Avocat charismatique, Alexeï Navalnyj, pourrait toutefois garder la fraîcheur de ses 35 ans pour une candidature dans le futur.

La crainte de Poutine, c’est la possibilité d’un deuxième tour. Cela n’est plus arrivé depuis 1996, lorsque Eltsine a affronté en duel Guennadi Ziouganov, chef des communistes. «Symboliquement, si l’élection va jusqu’au deuxième tour, ce sera colossal! pense Maria Lipman. Poutine a bâti son leadership sur l’idée qu’il n’existe pas d’autre solution. Un duel 1 contre 1 signifierait par essence l’existence d’une alternative.»

Ironie de l’histoire, c’est à nouveau Guennadi Ziouganov qui pourrait provoquer un deuxième tour. Son Parti communiste pèse comme première force d’opposition (19,2% à la Douma). Mais ce nostalgique de l’URSS de 65 ans n’incarne en rien la jeune révolte. Poutine remporterait ce duel.

Reste le milliardaire Mikhaïl Prokhorov, au succès imprévisible. Lui-même réfute l’étiquette d’opposant, ce qui lui vaut le soupçon de constituer un nouvel homme de paille. Malgré cela, il répond aux appels de la foule à élire «n’importe qui d’autre». Le sacre d’un oligarque constituerait-il une avancée démocratique? Impossible à prédire.


Le sacrifice de la «démocratie dirigée»


Le Kremlin réagit relativement sereinement aux cris de la rue. Sa tactique se concentre sur les arrestations ciblées – Alexeï Navalnyj a croupi quinze jours à l’ombre et Sergueï Oudaltsov, leader de l’extrême gauche, y a passé un énième séjour.
S’ajoute l’affaire de Taïssia Ossipova, que les tribunaux sont en train d’ériger en martyre malgré eux. Cette habitante de Smolensk de 27 ans, mère d’une fillette, avait été arrêtée en automne 2010 – vraisemblablement pour son activisme pour L’autre Russie. Selon l’accusation, cinq rouleaux de «substance inconnue» et des billets marqués auraient été retrouvés chez elle. Depuis 2010, son incarcération a duré de prolongation en prolongation et vient d’être coulée dans le bronze: ce 29 décembre, Taïssia Ossipova a été condamnée à dix ans de prison pour trafic de drogue. Dans la blogosphère russe, son cas semble capable de s’ériger en symbole de l’arbitraire et de constituer le même déclencheur que l’immolation du marchand de fruits et légumes en Tunisie.

Mais contrairement aux personnalités actives, les simples manifestants restent à l’abri. Pas de passage à tabac, pas de charge de la police qui s’est conduite de manière «irréprochable», souligne Maria Lipman. «Mais attention, prévient la politologue. A tout moment, le pouvoir peut changer de cap et répliquer par la force.»

Pour l’instant, le Kremlin tente d’offrir la main pour ne pas se faire arracher le bras. Le président Dmitri Medvedev multiplie les annonces de réformes. Il s’agirait d’alléger la procédure de candidature à la présidence, notamment la récolte de deux millions de signatures, ou de simplifier la reconnaissance des partis.

Surtout, Medvedev est en passe de reculer sur un des actes les plus symptomatiques du mandat Poutine: la nomination des gouverneurs. En 2004, alors encore président, ce dernier avait supprimé l’élection par le peuple du représentant de chaque province, officiellement afin de lutter contre le clientélisme et la corruption. Concrètement, Vladimir Poutine assurait ainsi sa «verticale du pouvoir», où Moscou étend son bras jusque dans les régions en disposant à sa guise du gouverneur. Aux législatives de 2007, celui de Yaroslavl en avait fait les frais: il avait été limogé après que sa province eut offert à Russie unie le moins bon score du pays.

Si Medvedev réinstaure l’élection des gouverneurs, c’est un pilier du système Poutine qui tombe. «Le plan de réformes montre que le pouvoir est prêt à sacrifier des éléments importants de la “démocratie dirigée” (concept chéri de Poutine pour expliquer l’autoritarisme de son régime, ndlr)», observe le journaliste politique Alexander Trifonov dans Kommersant. Cela donne un indice sur le sérieux de la crise. Alexander Trifonov doute que la tentative de transformer l’énergie révolutionnaire en inoffensive réforme institutionnelle suffise. «L’effervescence dans la société grandit, mais le pouvoir est (systématiquement) en retard. C’est un mauvais signe pour lui.»

Fidèle à son populisme, Poutine tente les actions symboliques. Pour Noël, il a souhaité aux Russes «des élections présidentielles 2012 honnêtes» – semi-aveu des fraudes aux législatives. Il réclame l’installation de 30000 webcams pour surveiller les bureaux de vote le 4 mars. Or, la retransmission en direct ne serait accordée qu’aux partis, laissant les citoyens dans le noir, une limitation taxée «d’imitation de contrôle social».

Le revirement des télévisions d’Etat peut également s’expliquer par cette idée de réforme comme moindre mal. Les téléspectateurs ont été soufflés de découvrir sur NTV ou le Premier canal un traitement journalistique équilibré des manifestations. Cette ouverture peut aussi constituer une tentative de récupérer ce public qui a migré sur l’internet.


Est-ce la fin de poutine?


Le réformisme du Kremlin n’apaise pourtant pas la fronde. «Il y a six mois, Medvedev a dit qu’on ne réinstaurerait pas l’élection des gouverneurs, ni aujourd’hui, ni dans 100 ans. Maintenant, il revient en arrière. En plus, l’administration prétend que cela n’a rien à voir avec les manifestations. Ils nous prennent pour des idiots?» s’échauffe Nikolaï. Pour lui, la légitimité du gouvernement est sapée, sans retour. «Poutine est mort. C’est un homme du passé.»

La politologue Lipman voit aussi la fin d’une ère. «Jusqu’à présent, Poutine détenait le monopole du pouvoir. Il pouvait prendre n’importe quelle décision, personne – comme la Douma – ne l’en empêchait. Dorénavant, il ne le pourra plus.» Mais le Kremlin reste maître des ressources financières et sécuritaires, et la classe politique loyale. Le degré de pression ne semble pour l’instant pas suffisant pour dissoudre la Douma et appeler à un nouveau scrutin, ce qui pourrait s’avérer fatal à Poutine.
L’élection du 4 mars reste cruciale. «On s’attend à de nouvelles fraudes», confie Maria Lipman. Dès lors, tout est possible. «Cela ferait redoubler les manifestations», annonce Nikolaï. L’année 2011 a prouvé que l’inertie des dirigeants n’est pas éternelle.


En chiffres


10000 personnes (env.) ont défilé les 10 et 24 décembre. Après les fêtes, à la mi-janvier, les manifestations reprendront.

23% des Russes croient que les Etats-Unis pilotent l’opposition, comme le dit Poutine; 43% hésitent; 56% des Russes ne souhaitent pas annuler les résultats des législatives.

2 mio de signatures à récolter pour se porter candidat à la présidence. Cette entrave devrait être allégée, selon les promesses de réformes.

10 ans de prison pour l’activiste Taïssia Ossipova, qui pourrait devenir une martyre moteur de l’opposition.




Tags: Poutine, Russie, Moscou, politique russe,

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Réaction de Fafnir
le 07.01.2012 à 21:37
Poutine est parmi les dirigeants politiques celui qui a le...
 



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