|
Par Linda Bourget - Mis en ligne le 30.11.2011 à 11:41 |
Le prologue était déjà mauvais. Devisée à 35 millions de francs, l’Equilibre, prestigieuse salle de spectacle dont les Fribourgeois rêvent depuis trente-sept ans, en coûtera finalement 50. Mais si vertigineux qu’ils soient, ce ne sont pas les surcoûts qui entament l’enthousiasme des milieux culturels locaux, qui se sont battus des années durant pour disposer de cet outil. Ce que les artistes du cru n’apprécient guère, c’est de s’en sentir dépossédés. En premier lieu parce qu’ils sont exclus du spectacle inaugural du 19 décembre. Thierry Loup, directeur du théâtre (qui pilote aussi les deux salles de l’espace Nuithonie dans l’agglomération fribourgeoise), a fait appel au Ballet du Grand Théâtre de Genève. Celui-ci dansera le Cendrillon de Michel Kelemenis, sur une vulgaire bande-son. Un blockbuster porté par des danseurs de qualité, dont l’accessibilité promet de séduire le public. Mais rien de nouveau, ni de local. Et un premier acte qui énerve. Enormément. «Une gifle.» «C’est une véritable gifle à tous les artistes fribourgeois», s’emporte Roger Jendly, dont la carrière passe par les planches et les plateaux parisiens. Le grand comédien fribourgeois a allumé la mèche récemment dans le journal satirique Vigousse. C’est que l’artiste avait contacté Thierry Loup en 2007, pour lui proposer de monter le Bourgeois gentilhomme, de Molière, dans le cadre d’une «superproduction 100% fribourgeoise» inaugurale. Avec acteurs, chanteurs et danseurs locaux. Après plusieurs échanges, le directeur écarte le projet. Tout comme il éconduit le metteur en scène et comédien fribourgeois Yann Pugin, qui propose lui aussi une création. «J’ai été assez surpris qu’il n’entre pas en matière. Les acteurs culturels fribourgeois ont énormément soutenu le projet de théâtre avant que celui-ci ne soit soumis au peuple. Il me semblait qu’ils devaient avoir une place dans cette inauguration», observe Yann Pugin. Gros malentendu. D’autant que les autorités le leur avaient laissé entendre. «Les sociétés culturelles fribourgeoises créent depuis trop longtemps des saisons musicales, lyriques et théâtrales remarquables dans des conditions déplorables et indignes d’une capitale cantonale», argumentait en 2006 la Ville de Fribourg dans sa publication officielle pour défendre la création de la salle, avant qu’elle ne soit soumise au vote. Ancien délégué culturel régional (un poste vacant depuis des mois), Markus Baumer tente de calmer le jeu. «La salle a aussi été construite pour les acteurs fribourgeois de la culture tels que l’Opéra de Fribourg, la Société de concerts ou le Theater in Freiburg. Ces partenaires privilégiés y ont accès à des conditions extrêmement avantageuses, puisqu’ils ne paient pas la location et ont une priorité dans la réservation de la salle. En revanche, il n’a jamais été question de les laisser diriger l’Equilibre, dont la saison est programmée par son directeur. Il n’y a pas la moindre ambiguïté.» Mais rien n’y fait, les critiques fusent de toutes parts. «Je suis très heureux que Fribourg dispose enfin d’une salle comme l’Equilibre. Mais comme beaucoup, je regrette l’absence de créateurs fribourgeois pour le spectacle inaugural», pose Alexandre Emery, président de l’Opéra. Au-delà de l’inauguration. La déception dépasse ici la simple inauguration: l’Opéra, auquel le public assistait traditionnellement assis sur les inconfortables sièges de bois d’une aula d’université, n’appartient pas à la programmation de Thierry Loup. Il aura accès à la salle, mais hors saison. Beaucoup d’autres critiquent l’attitude du directeur sans oser parler à haute voix. «A Fribourg, c’est la dictature théâtrale. Vous ne pouvez pas ne pas vous entendre avec Thierry Loup», explique un metteur en scène. «Il a beaucoup trop de pouvoir. Si vous ne vous entendez pas avec lui, vous ne pouvez plus travailler sur Fribourg», lâche un autre créateur. C’est que le directeur est aussi membre de la Commission cantonale des affaires culturelles, consultée pour l’attribution des subventions. Défense. Pris sous les tirs croisés, Thierry Loup se défend de léser les Fribourgeois. «La première condition pour envisager une création était de connaître la date de l’inauguration avec dix-huit mois d’avance. Or on ne me l’a communiquée qu’en décembre dernier.» Un argument que contredit Olivier Suter, ex-directeur des festivals du Belluard (Fribourg) et de la Bâtie (Genève), pour lequel «peu de troupes ont plus d’une année pour monter une pièce». Le directeur estime ensuite que le fait que l’Equilibre soit en chantier entravait tout processus créatif. Un argument balayé par Roger Jendly, qui a notamment monté une pièce pour l’inauguration de Nuithonie (dirigée par... Thierry Loup) alors que la salle en question était en construction. Enfin, à propos du projet de Roger Jendly, Thierry Loup estime que le financement n’était pas suffisamment assuré: «Le canton était intéressé, mais ce n’est pas un engagement assez ferme. On parlait là d’un projet à 600 000 ou 800 000 francs.» Pourtant, le chef du Service de la culture, Gérald Berger, est formel: «Une aide à la création aurait été accordée par le canton à un tel projet.»
«POUR UNE CRÉATION IL AURAIT FALLU CONNAÎTRE LA DATE DE L’INAUGURATION AVEC 18 MOIS D’AVANCE.»Thierry LoupRien ne va plus. A quelques jours du lever de rideau, Thierry Loup reste convaincu qu’une création aurait été délicate à gérer. Et les faits apportent de l’eau à son moulin: l’Equilibre est toujours en travaux. «Je doute que l’intérieur soit terminé d’ici à l’inauguration; le foyer, par exemple, ne sera probablement pas prêt», estime Christoph Allenspach, vice-président de la Commission de l’édilité de Fribourg. Pourquoi, dans ces conditions, ne pas reporter les festivités? «L’architecte nous a toujours assuré que les travaux seraient terminés en septembreoctobre et nous nous sommes octroyé une marge de sécurité de quelques mois», explique Carl-Alex Ridoré, préfet de la Sarine et président de Coriolis Inf rast ruc tures, dont dépend l’Equilibre. «Mais il était impossible que les manifestations inaugurales se tiennent après 2011. Celles-ci sont financées par les montants que nous donne le casino de Fribourg (environ 1,9 million de francs cette année, ndlr). Or la Commission fédérale des maisons de jeux exige que l’argent soit dépensé l’année du versement» – le casino bénéficiant en échange de rabais d’impôts. Les prochaines saisons seront donc déterminantes. Après ce premier acte tragicomique, elles définiront la nature de l’épopée de l’Equilibre. Qui peut encore virer au conte de fées, ou à la farce. |









