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Premier jour

Par Francis Luong - Mis en ligne le 02.11.2009 à 01:00

Récemment arrivé à Madagascar pour y enseigner le français, votre (plus ou moins) fidèle bloggueur revient sur son premier jour de cours. Récit.

Mercredi 14 octobre 2009, 07h00 du matin, dans une salle de classe du lycée FJKM (Fiangonan'I Jesoa Kristy Eto Madagasikara) d'Ambatolampy, petite bourgade située à quelque soixante-sept kilomètres au sud d'Antananarivo, capitale de Madagascar. M. Francis (car c'est comme cela qu'on le nomme ici) donne aujourd'hui son premier cours en tant qu'enseignant de français. 

Se tenant debout devant la classe, il observe pour l'instant son auditoire. Il ne se sent pas au mieux; son corps n'est que démangeaison, étant donné qu'il s'est littéralement fait dévorer par les puces qui infestent la literie de son logement transitoire (en l'occurrence un internat de jeunes filles désaffecté). Les désagréments causés par ces quelques soucis cutanés ont eu pour effet collatéral de nuire à la quiétude de son sommeil, ce qui pourrait expliquer son état de fraîcheur plus que relatif. Finalement, sa propreté ne semble pas irréprochable, l'eau froide puisée du sceau ne l'ayant pas enthousiasmé à prolonger sa douche matinale (il est ici nécessaire de rappeler qu'Ambatolampy, située à quelque 1500 mètres d'altitude, est la deuxième ville la plus froide de Madagascar, la température pouvant y flirter avec les valeurs négatives durant la période hivernale).

Debout devant son auditoire, donc, il tente de dénombrer ses élèves. Tandis qu'il atteint mentalement le total de cinquante-six, un leitmotiv résonne dans sa tête : « putain de bordel, mais qu'est-ce ce que je fous là?... ». 

De leur côté, les jeunes malgaches présents dans la salle de classe, dont l'âge varie entre treize et vingt ans, dévisagent M. Francis. Leur expression reflète autant la surprise que la perplexité. Ils semblent se demander : « putain de bordel, mais qui est ce Chinois qui vient nous donner des cours de français?...». 

En effet, il faut rappeler qu'au sein de la société malgache, comme dans nombre d'autres sociétés du Sud par ailleurs, la figure du Blanc, de l'Occidental, appelé ici Vazaha, se différencie substantiellement de la figure de l'Asiatique, grossièrement réduite à la figure du Chinois. Si le premier est tendanciellement perçu comme pouvant faire preuve d'un certain altruisme condescendant, le deuxième revêt plus souvent l'image du commerçant avide et dur en affaires. Si le premier apporte l'aide humanitaire en cas de catastrophe, le deuxième rachète les terres dévastées pour en tirer du profit. Si le premier fait preuve d'une mielleuse empathie à l'égard des innocents héritiers de la misère, le deuxième, de manière caricaturale, crache sur la veuve et sodomise l'orphelin (ou l'inverse).

Dès lors, il est compréhensible qu'il puisse être déconcertant de retrouver un Vazaha chinois, de nationalité suisse, civiliste et missionnaire, dans un établissement scolaire secondaire à orientation religieuse. Allez expliquer cela à un jeune malgache qui se prédestine au métier de cultivateur de riz...

Qu'à cela ne tienne! M. Francis chasse ces quelque réflexions sur les préjugés ethnoculturels que peut véhiculer sa physionomie et s'attaque à la prérogative qui explique sa présence en terres malgaches: l'enseignement du français. Après les présentations d'usage, il entre dans le vif du sujet :

- «Si vous le voulez bien, chers élèves, nous commencerons cette année scolaire par une révision des groupes adjectivaux! Qu'est-ce qu'un adjectif?.. mmmh? Un adjectif est un... est un... quelqu'un? Personne?... non? Bon... ben... un adjectif est un mot, et ouais... un mot qui vient compléter un nom... »

M. Francis saisit sa craie et se met à écrire sur le tableau dont la surface ne peut véritablement être désignée par les adjectifs « lisse » ou « plane ». Tandis qu'il rédige la définition de l'adjectif, une interrogation lancinante revient tarauder les sombres cavités de son intellect : « putain de bordel, mais qu'est-ce que je fous là?... ».

N.B. Les faits ici relatés ne correspondent pas obligatoirement à la manière dont ils sont véritablement vécus.


Francis




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