L’année de présidence est un révélateur impitoyable de la qualité des ministres. Certains surprennent en bien, d’autres font naufrage et ne s’en relèvent pas. Doris Leuthard est la première femme de droite à accéder à cet honneur. Elisabeth Kopp et Ruth Metzler avaient été renvoyées juste avant d’y goûter. Quelle présidente sera-t-elle? Une figure réconciliatrice à la Ruth Dreifuss? Ou plutôt une militante à la Micheline Calmy-Rey? Les observateurs s’accordent sur un point: son charisme, sa connaissance des langues et sa curiosité des autres lui permettront d’effacer sans peine la pitoyable prestation de Hans-Rudolf Merz. Mais encore?
Avec son sourire Colgate et ses tailleurs Akris, elle semble tout droit sortie de son Argovie natale. Ce n’est pas si faux. Doris Leuthard a mené une carrière éclair: en moins de dix ans, elle a passé du Grand Conseil argovien au Conseil fédéral, où elle a été élue en été 2006.
Une pragmatique. Plus qu’une femme de grands idéaux, c’est avant tout une pragmatique qui aime la réflexion orientée sur les solutions. Avocate de formation, elle recherche avec plaisir le contact avec la population. Elle caracole en tête des sondages de popularité, au point que certains la soupçonnent de ne pas avoir le courage de déplaire. Elle sait aussi s’imposer, rétorque Christophe Darbellay, le président du PDC: «Elle a un côté chef de meute. Elle ne domine pas par sa corpulence comme un Pascal Couchepin. Elle a une manière plus discrète de prendre l’ascendant.»
Entrée au PDC par atavisme – son père a passé vingt ans au Grand Conseil sous sa bannière – elle y occupe une place particulière: très à droite sur les questions d’asile et d’étrangers, relativement ouverte sur celles de société (partenariat enregistré, avortement, etc.) et ultralibérale en matière d’économie, elle ne s’inscrit ni dans l’aile chrétienne-sociale incarnée par certains Romands, ni dans celle des casques à boulons de Suisse centrale.
L’icône de son parti. Cela ne l’a pas empêchée de donner une unité et un nouvel élan à son parti. Lorsqu’elle est arrivée à sa tête, le PDC était à terre, pansant les plaies de l’éviction de Ruth Metzler en 2003. Elle l’a remis en état de marche, ce qui lui a valu un statut de sauveuse, et même d’«icône». Devenue conseillère fédérale, elle y reste très présente. «Elle intervient à chaque fois qu’elle sent un certain flottement, comme après le vote sur les minarets, où elle a su trouver les mots justes pour apaiser le parti», note la conseillère nationale Lucrezia Meier Schatz (PDC/SG).
Après une période d’état de grâce au début de son mandat, Doris Leuthard doit faire face à la crise économique qu’elle ne voit d’abord pas venir. Le 4 septembre 2008, elle déclare dans la Weltwoche qu’elle ne distingue «pas de signes d’une récession». Un optimisme qui l’affuble de l’étiquette de «conseillère fédérale de beau temps». Par la suite, elle se reprend, ficelant coup sur coup trois paquets de relance salués à gauche comme à droite.
«Préparer une sortie de crise, c’est aussi être visionnaire. Et là, on a fait le choix de ne pas s’endetter avec ces trois paquets», se réjouit Martine Brunschwig Graf (PLR/GE), approuvée par l’UDC Jean-François Rime. Directeur d’economiesuisse, Pascal Gentinetta délivre son satisfecit: «Avec son fort taux d’épargne et son industrie d’exportation, la Suisse ne se prête pas aux grands plans de relance. Doris Leuthard a su garder la tête froide et agir de façon ciblée.» La gauche, elle, a apprécié qu’elle ait aussi pensé à prendre des mesures pour les jeunes chômeurs. Hélas pour elle, cet acte perd tout son sens quelques mois plus tard, lorsqu’elle présente au Parlement une révision de l’assurance chômage, dont les principales mesures pénalisent les jeunes. Son projet équilibré, qui mêlait réduction des prestations et nouvelles recettes, a été durci par une coalition menée par l’UDC. Le référendum de la gauche est inévitable.
L’un des amendements a dû lui être particulièrement pénible: les sans-emploi de moins de 30 ans sont désormais obligés d’accepter tout poste qui leur est proposé. «Le chômage des jeunes est sans doute le sujet qui lui tient le plus à cœur», note la radicale Christine Egerszegi, qui la connaît depuis quatorze ans. Dès son entrée en fonctions, elle a multiplié les initiatives pour les aider à s’insérer sur le marché de l’emploi: appel aux entreprises pour engager des apprentis, création de formations courtes dans le domaine de la santé, etc. A titre personnel, elle renonce même à 10% de son salaire annuel (soit 40 000 francs) pour engager une universitaire dont c’est le premier emploi.
Furieuse contre Merz. Mais un autre front vient de s’ouvrir: celui des travailleurs européens – Allemands surtout – accusés de profiter des prestations de chômage suisses. Anticipant ce débat, la démocrate-chrétienne a voulu actionner en mai 2009 déjà la clause de sauvegarde qui permet de restreindre le flux des travailleurs européens. Elle a été minorisée par ses collègues radicaux et socialistes au Conseil fédéral. «Elle était furieuse contre Hans-Rudolf Merz, qui a retourné sa veste au dernier moment et fait basculer la majorité», raconte un connaisseur du dossier. Elle espère corriger le tir au printemps 2010.
L’Europe constitue un autre dossier où l’on peine à sentir les vraies convictions de Doris Leuthard. Interrogée par le NOMES en 1999, elle se déclare favorable à l’adhésion de la Suisse à l’Union européenne. Un autre siècle, une autre vie pour la jeune avocate argovienne. Dès 2006 au Conseil fédéral, elle se fait le chantre de la voie bilatérale. Ces derniers mois, elle a pourtant nuancé son discours. Alors que le Conseil fédéral s’est longtemps focalisé sur les coûts d’une adhésion, elle a décidé de parler du coût des bilatérales. Elle veut désormais le chiffrer précisément. Car les règles du jeu ont changé: à Bruxelles, l’UE a durci le ton et ne veut plus accorder de régime de faveur à la Suisse. Comme tous les conseillers fédéraux qui négocient à Bruxelles, elle ne peut plus l’ignorer. Pour éviter de trop dépendre de l’UE, Doris Leuthard tourne son regard vers l’Orient et mise sur les accords de libre-échange. La Suisse en a conclu 20, dont 11 depuis son arrivée. Grand succès pour la ministre, celui signé avec le Japon – troisième marché d’exportation pour la Suisse – est entré en vigueur en septembre 2009. Ici, la Suisse a fait mieux que l’UE.
Chercherait-elle à contourner le système multilatéral, incarné par les accords de Doha, actuellement bloqués à l’OMC? «Il ne faut pas jouer l’un contre l’autre, même si nous avons eu plus de succès avec les accords bilatéraux depuis trois ans. Ces douze derniers mois, nous en avons signé six», répond-elle. Et de lister les pays avec lesquels la Suisse tente de conclure des accords de libre-échange: «Des discussions exploratoires ont lieu avec la Chine, et des négociations débuteront en 2010 avec l’Indonésie, Hong Kong et la Russie.» Celles avec l’Inde, l’Algérie et la Thaïlande sont en cours.
Car la conseillère fédérale est douée pour les négociations internationales. Maîtrisant très bien l’anglais, le français et l’italien, elle «vend» bien l’économie suisse à l’étranger. Jean-Marc Probst, patron d’une entreprise de machines, est revenu ébloui d’un voyage au Japon. «Elle a une énergie incroyable, un enthousiasme communicatif et, surtout, va au fond des choses.» Il l’a vue dérider un austère ministre japonais et même oser un commentaire sur le statut de la femme au Japon devant une tablée de négociateurs masculins.
Farouchement opposée à toute forme de protectionnisme, elle a fait de la lutte contre l’îlot de cherté suisse l’un de ses principaux combats. Autorisation des importations parallèles, Cassis de Dijon et projet d’accord de libreéchange agricole avec Bruxelles en sont les pierres angulaires. Non sans susciter des résistances. Le 23 octobre dernier, des paysans du syndicat Uniterre ont jeté leurs bottes à quelques pas de la tribune où elle s’exprimait à Saignelégier (JU).
«Elle est peut-être intelligente et sympathique. Mais elle reste une louve de l’économie néolibérale, sans véritable projet de société pour développer une agriculture durable et sociale», déplore Paul Sautebin, l’un des paysans qui a participé à la fronde. «Elle va beaucoup trop vite», tance le directeur de l’Union suisse des paysans (USP) Jacques Bourgeois, qui demande l’arrêt des négociations avec l’UE.
Tandem avec Burkhalter. Trop pressée, Doris Leuthard? Difficile de le lui reprocher dans ce pays qui a tant besoin de réformes. Elle prend les rênes du Conseil fédéral à un moment favorable. Elle va former un tandem avec Didier Burkhalter, une personnalité qui lui ressemble. Tous deux sont des «bêtes de dossiers» qu’ils cherchent à maîtriser jusqu’au moindre détail, des rassembleurs au centre droit, des bâtisseurs de compromis acceptables pour une majorité de la population. Et ils savent qu’ils ont l’avenir devant eux: trois ministres (Moritz Leuenberger, Hans-Rudolf Merz et Micheline Calmy-Rey) devraient quitter le collège sous peu. Les deux quadras partagent aussi les mêmes agacements: adeptes de la collégialité, ils n’aiment pas étaler leurs états d’âme dans la presse dominicale, que ce soit pour souligner leurs mérites ou pour flinguer un collègue. Finies les voix discordantes au sein du collège! Doris Leuthard entend multiplier les «retraites» qui permettent au Conseil fédéral d’aborder un sujet à fond, et d’accorder les violons. Elle compte relancer la réforme du gouvernement. La création d’un Département de la formation devrait enfin voir le jour lors de la prochaine législature, probablement au moment où la loi sur les hautes écoles sera sous toit.
2009 aura été l’année des alertes incendies au Palais fédéral. Secret bancaire en lambeaux, otages retenus en Libye (un dossier dans lequel elle n’entend pas intervenir), menaces sur la paix confessionnelle. «Mon but est de regagner la confiance de nos partenaires étrangers envers la Suisse, de remettre le pays sur le chemin de la croissance et de réduire au maximum la hausse du chômage», avance-t-elle, avec prudence. Doris Leuthard entame sa présidence en pompier novice, plein de bonne volonté. La finira-t-elle en chef incontesté?
«Elle est intelligente, mais reste une louve de l’économie néolibérale, sans vision pour une agriculture durable.» Paul Sautebin, agriculteur à La Ferrière (BE)
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