Imaginez que la Banque cantonale vaudoise rachète le quotidien 24 heures ou que la Banque cantonale de Zurich ramasse le Tages-Anzeiger, le journal du cru. Bonjour la liberté de la presse! En France voisine, ce scénario pourrait bien avoir lieu: la filiale presse du groupe Crédit Mutuel, l’une des plus importantes banques publiques françaises, lorgne sur un éditeur en mauvaise posture, EBRA (Est, Bourgogne, Rhône-Alpes). Ce nouvel acteur affirme être le numéro un de la presse quotidienne régionale, avec des journaux comme les Dernières Nouvelles d’Alsace, l’Est Républicain, Le Progrès ou Le Dauphiné Libéré, il assure vendre 1,1 million d’exemplaires par jour. Et EBRA couvre 23 départements, encerclant l’ouest de la Suisse, de Bâle à Martigny. Cette énième redistribution des cartes du paysage médiatique français pose un vrai problème: quelle peut encore être l’indépendance d’un journaliste contrôlé par un banquier? Mais elle révèle surtout un mal beaucoup plus profond. Rien ne va plus dans le secteur des journaux français payants. Les gazettes barbotent dans les chiffres rouges depuis des temps immémoriaux, les tirages sont orientés à la baisse, les rédacteurs en chef valsent les uns après les autres, les journaux sont rachetés en cascade, des grèves se déclenchent, des charrettes de licenciements secouent la profession.
Le poids de l’histoire. Les problèmes de la presse écrite hexagonale découlent avant tout de phénomènes globaux bien connus: irruption de l’internet; désaffection des jeunes attirés comme des moucherons par l’image; développement des journaux gratuits. Aux Etats-Unis, la presse est aussi en mauvaise posture. Le temps de lecture en ligne est devenu plus important que celui passé à feuilleter les pages des quotidiens, et les éditeurs voient fondre leur part de publicité, les annonceurs migrant vers de nouveaux supports. Ajoutés à ces tendances lourdes, d’autres facteurs originaux expliquent encore la mauvaise situation des journaux français. Le poids de l’histoire en est un. En 1943, cette phrase hallucinante piochée par l’historien des médias Patrick Eveno dans les textes préparés par les résistants, pour les appliquer après la Libération, résume l’état d’esprit d’une France traumatisée: «Un journal ne doit pas être considéré comme une entreprise industrielle ou commerciale, il doit s’interdire de faire des bénéfices.» La messe est dite. A la Libération, la chasse aux collabos est ouverte. Les journaux sont en point de mire, et les éditeurs doivent redoubler d’efforts pour affirmer leur patriotisme. Les rédactions et les imprimeries sont alors composées de résistants et de personnel politique. Les éditeurs soucieux d’investir dans l’outil industriel ont, pour la plupart, disparu. C’est une véritable cassure. Verdict du journaliste Emmanuel Schwartz: «Depuis 1944, l’Etat porte comme un fardeau la faute de la sous-capitalisation de la presse.» Banquier conseil dans le domaine des médias, Jean-Clément Texier n’est pas moins tendre, observant aussi que «la presse française souffre d’un péché originel remontant à la Libération, en 1944». «Cette naissance impure continue de peser sur les entreprises de presse, poursuit-il. Je crois que le tremblement de terre est à venir sous peu. Il n’épargnera aucun quotidien. Seuls les groupes internationaux et les structures dotées d’un actionnariat solide tireront leur épingle du jeu.»
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