Que peut-on faire contre le chômage de masse? Tous les sages sont d’accord: il n’y a pas de réponse toute faite. Du travail, il y en a, mais les travailleurs ne sont pas prêts à le faire – ils ne sont pas au bon endroit, ou ils n’ont pas les bonnes compétences. Nos problèmes sont «structurels» et il faudra des années pour les résoudre.
Mais inutile de demander des preuves venant appuyer cette sombre opinion, il n’y en a pas. Au contraire, tous les faits suggèrent que le chômage de masse aux Etats-Unis vient d’une demande inadéquate – point.
Dire qu’il n’existe pas de réponse facile peut sembler sage, mais en fait c’est idiot: notre crise du chômage pourrait être résolue si nous avions l’honnêteté intellectuelle et la volonté politique nécessaires pour agir.
En d’autres termes, le chômage structurel est un faux problème, qui sert surtout de prétexte pour ne pas chercher les vraies solutions.
Qui sont ces sages dont je parle? Le personnage le plus souvent cité est Narayana Kocherlakota, le président de la Banque de réserve fédérale de Minneapolis, qui a beaucoup attiré l’attention en martelant qu’il n’est pas de la responsabilité de la Fed de s’occuper du chômage de masse: «Les entreprises ont des emplois, mais ne trouvent pas les employés adéquats», affirme-t-il, concluant qu’ «il est difficile de voir ce que la Fed peut faire pour résoudre ce problème».
Or, la Fed de Minneapolis est réputée pour sa vision conservatrice des choses, et les affirmations selon lesquelles le chômage est avant tout structurel ont effectivement tendance à venir de la droite. Mais certaines personnes de l’autre côté de l’hémicycle disent la même chose.
Par exemple, l’ancien président (des Etats-Unis, ndt) Bill Clinton a dit récemment dans une interview que le chômage était élevé parce que «les gens n’ont pas les compétences requises pour les emplois proposés». Eh bien, je suggérerais respectueusement à Bill Clinton de discuter avec les chercheurs du Roosevelt Institute et de l’Economic Policy Institute, qui ont tous deux publié récemment des rapports importants déboulonnant complètement les affirmations d’une montée du chômage structurel.
A quoi devrions-nous assister si les affirmations du genre de celles de Kocherlakota ou de Clinton étaient vraies? La réponse est qu’il devrait y avoir un manque de main-d’œuvre quelque part en Amérique – d’importants secteurs essayant de se développer mais ayant du mal à recruter, d’importantes classes de travailleurs voyant leurs compétences très demandées, d’importantes parties du pays ayant un chômage faible tandis que le reste de la nation souffre.
Rien de tout cela n’existe. Les offres d’emploi ont chuté dans tous les grands secteurs, alors que le nombre de travailleurs forcés d’accepter des emplois à temps partiel a explosé dans presque toutes les industries. Le chômage a augmenté dans toutes les grandes catégories professionnelles. Seuls trois Etats, dont la population combinée ne dépasse guère celle de Brooklyn, ont des taux de chômage inférieurs à cinq pour cent.
Ah, et où sont ces entreprises qui «ne trouvent pas les travailleurs adéquats»? Cela fait des années que la National Federation of Independent Business (Fédération nationale des entreprises indépendantes, ndt) sonde les petites entreprises, leur demandant de citer leur problème essentiel; le pourcentage citant des problèmes liés à la qualification de la main-d’œuvre n’a jamais été aussi faible, reflétant la réalité qui est que ces temps-ci, même les travailleurs très qualifiés cherchent désespérément un emploi.
Tous les faits contredisent donc l’affirmation selon laquelle nous souffrons essentiellement de chômage structurel. Pourquoi, alors, cette affirmation estelle devenue si populaire?
C’est en partie parce que c’est toujours ce qui se passe pendant les périodes de fort taux de chômage – en partie parce que les experts et les analystes croient qu’en déclarant que le problème est profondément ancré, et qu’il n’y a pas de réponse facile, ils auront l’air sérieux.
J’ai regardé ce que les experts autoproclamés racontaient sur le chômage pendant la Grande Dépression: c’était presque la même chose que ce que les Personnes Très Sérieuses disent aujourd’hui.
On ne peut faire baisser le chômage rapidement, déclarait une analyse de 1935, parce que la main-d’œuvre est «inadaptable et non-formée. Elle ne peut répondre aux opportunités que l’industrie peut offrir.» Quelques années plus tard, un grand plan de défense a finalement permis une relance fiscale correspondant aux besoins de l’économie – et soudain l’industrie était très désireuse d’embaucher ces travailleurs «inadaptables et non formés».
Mais aujourd’hui, comme alors, des forces puissantes sont, par idéologie, opposées à l’idée même d’une action gouvernementale suffisamment importante pour faire repartir l’économie.
Et c’est la raison pour laquelle on voit proliférer les affirmations selon lesquelles nous sommes confrontés à des problèmes structurels: elles donnent une raison de ne rien faire contre le chômage de masse qui paralyse notre économie et notre société.
Alors, ce que vous devez savoir est qu’aucun fait d’aucune sorte ne vient appuyer ces affirmations. Nous ne souffrons pas d’un manque de compétences adéquates, nous souffrons d’un manque de volonté politique. Comme je l’ai dit, le chômage structurel n’est pas un vrai problème, c’est un prétexte – une raison pour ne pas prendre de mesures face aux problèmes américains à un moment où on en a désespérément besoin.
© NEW YORK TIMES
Profil
Né en 1953, professeur d’économie et d’affaires internationales à l’Université de Princeton, auteur d’une vingtaine de livres, Paul Krugman a obtenu le prix Nobel d’économie en 2008. Il est également chroniqueur dans les pages Opinion du New York Times depuis 1999.
Tags: Paul Krugman, Etats-Unis, chômage,
|