Pour Noël, le directeur de l’institut a reçu une Barbie. Un peu courte sur pattes certes, malgré ses hauts talons, mais grandeur nature et bien vivante. En ce jour saint orthodoxe, d’un coup de ciseaux ralenti, cette poupée inaugure un pôle de recherche sur le cancer dans le sud-ouest de Kiev. La mise en scène de la cérémonie est soignée: dans les laboratoires, des assistantes en uniformes immaculés jouent les figurantes. Eprouvettes en main, elles s’affairent dans le plus grand sérieux pour les besoins des caméras.
Compressés dans une foule crépitant de flashs, journalistes et scientifiques fixent le visage botoxé et laborieusement maquillé de cette hôte d’honneur. Force est d’admettre que la quinquagénaire est presque aussi belle en nature que sur les affiches électorales qui parsèment la ville, auréolée de sa légendaire tresse couleur des blés. Le blé, symbole de la nation. Car «elle, c’est l’Ukraine», comme le déclare pompeusement son slogan. Elle, c’est Ioulia Timochenko, premier ministre et candidate omniprésente à une élection présidentielle dont les citoyens n’attendent rien.
L’échec orange. Le 17 janvier, les Ukrainiens choisissent un nouveau président, cinq ans après la Révolution orange. Les espoirs placés dans le développement du pays se sont d’abord heurtés à l’incapacité des dirigeants orange à gouverner ensemble, avant de se fracasser contre la crise économique.
Les résultats de l’année écoulée sont catastrophiques: chute du PIB (-15%), inflation galopante (16%), chômage officiellement confiné à 10%, sans compter la masse incommensurable de travailleurs au noir maintenant désœuvrés. Quant à la monnaie nationale, le grivna, elle s’est déjà dévaluée et devrait mordre la poussière juste après l’élection, au niveau de 10 unités pour un franc.
Raillé de toutes parts pour son incapacité à prendre des décisions autres que symboliques, l’actuel président Viktor Iouchtchenko ne se hissera pas au deuxième tour. «La Révolution orange fut un faux départ, sanctionne Iskander Khisamov, chef de campagne de Sergueï Tigipko, qui pourrait décrocher la troisième place et prétendre au fauteuil de premier ministre. Notre économie ne s’est pas développée. Nous ne savons rien produire, nous ne faisons qu’exporter des matières à l’étranger, qui les manufacture. L’Ukraine est une république bananière, sauf que, à la place des bananes, c’est du métal brut.»
Un business plan sur les bakchichs. Le pays a certes a été sévèrement touché par la crise économique, mais il ne peut pas lui attribuer tous ses maux. Son problème numéro un n’est pas non plus la Russie, comme l’Occident a pu le croire. Qu’on interroge un analyste, un politicien ou un citoyen, le constat est pareil: c’est la corruption qui gangrène le pays. Dans le classement de Transparency International, l’Ukraine se ridiculise en côtoyant le Zimbabwe, à la 146e place sur 180.
Le système judiciaire est le premier domaine à en pâtir, où les procès se règlent à coups de pots-de-vin. «Un ami d’enfance a établi un business plan pour déterminer en combien d’années les bakchichs lui permettront de rembourser ses études de droit, raconte Maksim Blagonravin, journaliste économique à la revue Expert. Aujourd’hui, il est adjoint au procureur et se sert ainsi.» Les études universitaires elles-mêmes n’échappent pas à la règle, comme l’illustre le parcours ahurissant de la jeune Anja (lire en page 29).
Enfin, c’est l’économie nationale qui est entravée en permanence. «Dans la gestion d’une entreprise, il faut obtenir une licence à chaque étape, se désespère Iskander Khisamov. Ce système administratif ne sert qu’à graisser la patte des fonctionnaires.» Les entrepreneurs doivent payer en moyenne 147 impôts différents, une tâche qui les occupe 92 jours par an, selon une étude du magazine Korrespondent.
Campagne à 150 millions. Pour sortir de ce marasme, les deux candidats en tête de la course, sur dix-huit inscrits, suscitent peu d’espoir. Ce sont les grands rivaux de Iouchtchenko, la belle Timochenko et le sombre Viktor Ianoukovitch, qui devraient s’affronter au deuxième tour, où l’ancien favori de Moscou bénéficie de dix points d’avance dans les prévisions.
Ainsi, les trois vétérans de la Révolution orange donnent à l’actuelle campagne un air de déjà-vu. Pourtant, les enjeux ont changé du tout au tout. Finie l’opposition entre prorusses (Ianoukovitch) et prooccidentaux (Iouchtchenko-Timochenko). «En cinq ans, les idéologies se sont brassées, observe Tagir Imangoulov, chef de la campagne web d’Arsenij Yatseniouk, jeune candidat prometteur. On pourrait échanger les programmes de Ianoukovitch et de Timochenko, personne ne le remarquerait.»
Tous deux axent leur mandat futur sur une augmentation des retraites – irréalisable vu le déficit budgétaire de l’Etat – et la lutte contre la corruption. Des promesses qui ne dupent personne. Les électeurs se souviennent que les deux concurrents ont occupé le poste de premier ministre, où ils n’ont pas ébranlé le système clientéliste. Pire, ils ont bâti leur carrière sur un réseau d’industriels, qui financent leur coûteuse campagne (estimée à 100 voire 150 millions de dollars). «Iouchtchenko est un politicien, lui, certes faible et paresseux, commente le journaliste Maksim Blagonravin. Je lui aurais donné le prix Nobel pour avoir stabilisé le grivna en 1998, lors du krach en Russie, quand il dirigeait la banque nationale. Alors que Timochenko et Ianoukovitch sont des businessmen: ils ont investi une fortune dans la campagne et visent la présidence pour en récupérer le fruit. Avec eux, le pays n’a aucune chance de se développer car les ressources seront détournées. Rien ne changera.»
Tigresse autoproclamée. Dans la population, ce défaitisme se propage encore mieux que la grippe A. Sans conviction, des chômeurs payés une dizaine de francs par jour distribuent des tracts dans les tentes colorées des candidats qui parsèment le boulevard Krechtchatik. L’insistance des sondages à présenter Ioulia et Ianoukovitch comme seuls gagnants possibles sape les espoirs de renouveau. Cyniques, les électeurs se plaisent déjà à dire que leur futur président sera un ex-taulard, ce qui est le cas de la Belle et de la Bête. De plus, Ianoukovitch passe pour un rustre et un illettré, pour lequel la population russophone vote massivement, par simple identification linguistique et culturelle, sans jeter un œil à son programme.
A l’inverse, l’omniprésence et la détermination de Ioulia effraient. Dans les artères verglacées et les escalators du métro de Kiev, sa beauté foudroyante a littéralement colonisé l’espace public, où elle s’affiche avec un tigre blanc. Profitant de l’année placée sous le signe chinois de l’animal, la dame se prend pour une tigresse et se nomme TigrIoulia, un félin qui protégera les faibles et bondira contre l’ennemi. Rien ne semble résister à son avidité de pouvoir. Elle a par exemple obtenu de beaucoup d’anciens partisans de Iouchtchenko de passer dans son camp, moyennant rémunération et promesse d’un poste dans son futur gouvernement. Ainsi, si on prête à la dame la force et l’énergie pour débloquer la politique du pays, on craint qu’elle renoue avec la tradition soviétique du chef despotique.
C’est que le modèle poutinien de «démocratie souveraine» (non critiquable) émane via les très regardées chaînes de télévision russes. Cette année, le grand frère se tient à distance de l’élection et se contente d’une influence indirecte. «En 2004, la Russie s’est comportée comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, note Vladimir Fesenko, directeur de l’observatoire politique Penta. En soutenant ouvertement Ianoukovitch, elle l’a coulé.»
La Russie attise les rivalités. Aujourd’hui, Moscou pourrait s’accommoder des deux candidats et on prête même à Poutine une certaine attirance pour la belle Ukrainienne, avec qui il mène les négociations sur le gaz depuis un an. Pour Vladimir Fesenko, «le Kremlin joue la rivalité entre Timochenko et Ianoukovitch et guidera la politique du pays en soutenant tantôt l’un, tantôt l’autre.»
Quel qu’il soit, le prochain président amorcera la réconciliation avec son puissant voisin. Celle-là pourrait se traduire par des accords de coopération économique et l’abandon des questions qui fâchent, comme les divergences historiques sur la grande famine de 1932 et les attaques sur l’utilisation de la langue russe en Ukraine. Des lubies du président sortant qui passeront aux oubliettes aussi sec, tout comme l’adhésion à l’OTAN: la population n’en veut pas, Moscou se fâche tout rouge à son évocation et l’organisation atlantiste elle-même se passe très bien de cette Ukraine politiquement instable et pré carré des Russes.
Le gaz reste explosif. Vétustes, les infrastructures de transit ont un urgent besoin d’investissements, alors que la compagnie qui les gère, Naftogaz, est au bord de la faillite. Viktor Ianoukovitch et Sergueï Tigipko proposent d’en finir en invitant Gazprom et l’Union Européenne dans un consortium tripartite. Une inclusion des Russes les adoucirait, les engagerait à moderniser les gazoducs et à modérer leurs prix sur l’or bleu. Pas de nouvelle guerre du gaz en perspective, donc. «D’autant plus que l’Ukraine dispose maintenant de réserves pour six mois. Stopper les livraisons ne servirait plus à rien pour Gazprom», veut croire Taras Berezovets, consultant politique.
Devenir la princesse de l’Europe. Reste la question européenne. Les observateurs politiques s’accordent à dire que l’Union, comme l’OTAN, n’est nullement pressée d’accueillir l’Ukraine: «Tous les impôts européens ne suffiraient pas à supporter notre pays presque en faillite!» s’amuse Olexandr Martynenko, rédacteur en chef de l’agence Interfax. Etant donné que la procédure n’est même pas engagée, l’adhésion devrait attendre une quinzaine d’années. Au niveau symbolique pourtant, Ioulia Timochenko persiste à la placer en priorité. «Pas seulement parce que c’est un désir de ses électeurs, observe Vladimir Fesenko. Ioulia a un faible pour le glamour: elle veut prendre le thé avec Angela Merkel et devenir la princesse de l’Europe.»
Concrètement, l’enjeu européen se situe maintenant dans l’établissement d’une zone de libre échange et la facilitation du régime des visas. Les deux candidats exploiteront cette voie, car Ianoukovitch n’est pas si europhobe que l’Occident le croit: «Pour les industriels de son clan, l’Europe représente un formidable marché, bien plus intéressant que la Russie», note Tagir Imangoulov.
Impôts en avance. L’année à venir sera difficile. Aucun changement majeur n’est à attendre, car le défi premier consistera à stabiliser la situation. Or, la gestion de la crise économique commence à ressembler à un serpent qui se mord la queue. En décembre, l’Etat a exigé des entreprises qu’elles règlent leurs impôts pour 2010, en avance, afin de combler le déficit budgétaire. «Ils m’ont dit de dresser les prévisions pour l’année prochaine et de payer en fonction», explique Guenadi Polychtchouk, directeur du géant de la construction KMB. Or, le rude homme d’affaires a perdu dans la crise 90% de ses commandes par rapport à 2008. Il a licencié les deux tiers de ses employés et fait le dos rond en espérant des investisseurs étrangers. Dans ces conditions, le sympathisant de Ianoukovitch n’a aucune intention de verser un kopeck de plus à l’Etat. «L’argent disparaît!» s’emporte-t-il un tirant sur une cigarette rose. «Je verse 40% de la masse salariale au fond de retraite et d’assurance sociale et après, l’Etat ne distribue pas les rentes.»
Luxe et blindés. Sur le plan économique, la décennie écoulée est considérée comme «perdue». Pourtant, sous la place Maydan, celle-là même où les partisans orange ont milité par dizaines de milliers en 2004, le centre commercial souterrain Globus se déploie, monde fabuleux de boutiques scintillantes. Les Ukrainiens fourmillent dans ses allées ripolinées, butinent d’un magasin de prêt-à-porter à une boutique de luxe, lisent la presse sur leur Kindle en sirotant un cappuccino. Dans ces temples de la consommation qui fleurissent en ville, une véritable culture du service voit le jour, aux antipodes de la rudesse soviétique. Même esprit sur les routes enneigées, où les voitures s’arrêtent souvent d’elles-mêmes aux passages pour piétons, signe d’un respect inédit pour l’individu.
Pourtant, beaucoup n’y voient qu’un leurre des investissements étrangers des années 2006-2007. L’économie nationale reste, elle, figée. Essentiellement constituée d’une industrie militaire, elle vivote sur les stocks de l’Armée rouge. Tanks, avions, armes, l’Ukraine fut autrefois un des principaux exportateurs de matériel de guerre. En décembre, elle a certes conclu le plus gros contrat de son histoire, avec la livraison de 400 blindés à l’Irak. Mais la régulation internationale du commerce militaire menace déjà cette économie trop peu diversifiée. Dernier espoir: se positionner comme fournisseur de semences à l’étranger. L’empire russe considérait bien l’Ukraine comme son grenier. Que l’Europe fasse de même.
UKRAINE
Population 48 millions (78% Ukrainiens, 17% Russes, autres)
Monnaie Grivna. 8 grivnas pour 1 franc; dévaluation attendue
PIB 120,5 milliards francs
Inflation 16% en 2009
Chômage 10% (taux officiel; ne comprend pas le travail au noir)
Corruption 146e place sur 180 pays
Stabilité financière 55e place, sur 55.
Prix Big Mac 1 fr. 80
CORRUPTION
A vendre: diplôme universitaire
C’est pleine de bonne volonté qu’Anja a débuté ses études de commerce international, à l’Université de Kharkov. Au foyer, elle cohabitait avec une étudiante de 3e année, qui étudiait jusque tard dans la nuit. Systématiquement, celle-ci rentrait en larmes de ses examens: les professeurs avaient exigé un pot-de-vin pour lui attribuer la moyenne, sans égard pour ses connaissances. «A ce moment, je me suis dit que s’il fallait payer de toute façon, autant ne pas réviser.» Dès la 2e année, Anja comble ses lacunes d’une petite enveloppe, tout en suivant certains cours. L’année suivante, elle franchit le pas: «Je suis allée voir l’adjoint du doyen et lui ai demandé: “Combien pour toute la session?” J’ai marchandé jusqu’à 200 francs.» Dès ce moment, la jeune fille cesse de fréquenter les cours. Elle négocie chaque session en bloc, avec un prix spécial pour les «examens d’Etat», une épreuve commune qui vaut 150 francs à elle seule. Ses parents financent le tout, aidés par la bourse gouvernementale qu’Anja a décrochée grâce à... un pot-de-vin.
Durant trois ans, la jeune fille promène sa paresse, du bar où elle travaille un peu à son poste de télévision. Elle part même six mois en Turquie, en stage d’animatrice de voyage. En fin de cursus, l’ultime obstacle se dresse: le travail de diplôme. Pour lui, elle doit débourser 650 francs. «Mon professeur l’a écrit et m’a donné un résumé d’une page le jour de la défense. Je l’ai lu au comité d’experts, qui étaient tous au courant de l’affaire, et j’ai eu mon diplôme.» Son titre? Anja réfléchit, hésite, rit et se rappelle enfin qu’il traitait de la compétitivité de l’Ukraine sur le marché mondial.
Anja a 22 ans. Chômeuse, elle distribue les tracts de Ioulia Timochenko sur le boulevard Krechtchatik pour 9 francs par jour. Elle ignore ce qu’elle fera après les élections, quand même ce job aura disparu. De l’économie, elle avoue ne rien connaître. Pourtant, l’impossibilité de trouver un emploi malgré son diplôme la scandalise. Sur internet, l’annonce du parti de Ianoukovitch pour recruter des militants lui fait briller les yeux: 50 francs les 24 heures pour camper sur la place Maydan dès le jour de l’élection, en une redite de la Révolution orange, version réactionnaire. Militante de cœur de Ioulia, Anja n’a pourtant pas hésité à téléphoner.
L’Etat veut qu’on paie les impôts 2010 en avance, pour combler le trou budgétaire. Je ne verserai pas un kopeck, l’argent disparaît dans la corruption.» Guenadi Polychtchouk, directeur du constructeur KMB
L’Ukraine est une république bananière, sauf que, à la place des bananes, elle exporte du métal brut. Nous ne savons rien produire.» Iskan der Khisamov, chef de campagne de Sergueï Tigipko
Timochenko et Ianoukovitch sont des businessmen, qui ont investi dans la campagne. Maintenant, ils veulent en récupérer le fruit en devenant président.» Maksim Blagonravin, journaliste à Expert
En cinq ans, les idéologies se sont brassées. On pourrait échanger les programmes de Ianoukovitch et de Timochenko, personne ne le remarquerait.» Tagir Imangoulov, chef de la campagne web d’Arsenij Yatseniouk
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