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Printemps arabe?

Mis en ligne le 10.03.2005 à 00:00

L'Hebdo; 2005-03-10

Printemps arabe? Le «grand Moyen-Orient» bouge

vent de liberté Les peuples que l'on croyait dévolus aux dictateurs à moustache prennent leur destin en main. George Bush est-il alors un visionnaire? Pas si vite, son plan de «grand Moyen-Orient» est un vaste bricolage. Par Serge Michel et Michel Bühler.

La phrase est du président yéménite Ali Abddallah Saleh. «Les leaders arabes feraient bien de tailler leur moustache avant que quelqu'un d'autre ne vienne la leur raser complètement», a-t-il déclaré l'an dernier à propos des pressions américaines pour démocratiser le Moyen-Orient.

Il a de l'esprit, et une certaine lucidité. Car les coups de rasoir se multiplient. A fin janvier, les Irakiens bravaient la mort pour élire un Parlement. Peu après, de premières élections communales avaient lieu en Arabie saoudite. C'est alors que les Libanais se sont soulevés, toutes confessions confondues, à la mort de leur ex-premier ministre. Ils ont obtenu deux grandes victoires: la démission du Gouvernement prosyrien et un repli des troupes de Damas. Au même moment, au Caire, le président Hosni Moubarak envisage de partager un peu son immense pouvoir.

Que se passe-t-il? Un printemps arabe? Durant des décennies, l'Occident a considéré que des régimes autoritaires faisaient l'affaire au Moyen-Orient. Interlocuteurs commodes pour acheter du pétrole et vendre des armes. Jusqu'à ce que George Bush vienne tout chambouler avec son idée de liberté pour tous. Après avoir ricané devant ses ennuis en Irak, certains Européens se demandent si le locataire têtu de la Maison-Blanche, finalement, n'est pas un visionnaire.

pas innocent Ce serait oublier que les dynamiques en cours ont toutes leur origine propre et que le projet américain reste un vaste bricolage. De plus, l'étrange idée de ranger sous une même bannière de «grand Moyen Orient» une quinzaine de pays aussi éloignés et différents que le Maroc, Oman ou le Pakistan n'est pas innocente. L'Orient, proche ou moyen, se rapporte à un centre qui, à l'époque coloniale, était européen. L'inclusion du Maghreb (du Maroc à l'Egypte) souligne que c'est désormais de Washington que l'Orient s'organise.

PATERNALISME Ce projet de «Broader Middle East and North Africa Initiative» (BMEI) fut vertement critiqué dès le début pour son paternalisme: présenté et adopté au sommet du G8 en juin 2004, il n'a fait l'objet d'aucune concertation avec les pays concernés. Il fut rapidement soupçonné d'avoir comme but non pas la transition démocratique, mais la mise au pas des régimes de la région, au nom de la lutte des Etats-Unis contre le terrorisme. Il a néanmoins suscité des ouvertures politiques dans plusieurs pays. Mais les changements démocratiques parachutés par Washington pourraient aussi favoriser des forces totalement opposées, nourries pas le piètre exemple des «valeurs américaines» déployées en Irak.

Cette nouvelle politique s'appuie sur des mesures de soutien bienvenues (égalité des sexes, presse, société civile, éducation), mais ne fait souvent que reprendre des programmes existants. Sa principale tare, qui la disqualifie souvent aux yeux des populations, est de faire l'impasse sur le coeur de la crise: le conflit israélo-palestinien. En cherchant à déplacer le centre de gravité régional vers l'Irak, Georges Bush évite les pressions qu'il serait le seul à pouvoir exercer sur Israël. Il y a peu, il jugeait ainsi qu'»on était à deux doigts de la paix» entre Israéliens et Palestiniens, alors que les termes d'un accord viable n'ont pas changé. Par ailleurs, c'est Elisabeth Cheney, fille du vice-président américain et grand manitou du lobby pétrolier à Washington, qui vient d'être nommée à la tête du BMEI. |

beyrouth En quelque jours, la foule libanaise a remporté deux victoires: la démission du Gouvernement prosyrien et le repli des troupes de Damas.

Libye

Colonel Mouammar Kadhafi

Régime: autoritaire

Après la levée des sanctions, Tripoli attend 9 milliards d'euros d'investissements étrangers pour le secteur pétrolier. Les délégations européennes s'y pressent.

égypte

Hosni Moubarak

Régime: présidentiel autoritaire

La Constitution va être réformée pour permettre à l'opposition de présenter des candidats aux présidentielles de l'automne et limiter le pouvoir de l'élu.

israël

Ariel Sharon

Régime: démocratie parlementaire

La priorité absolue est d'évacuer 8000 colons de la bande de Gaza. La résistance des extrémistes est telle qu'une vague de violence est à redouter.

jordanie

Roi Abdallah II

Régime: monarchie

Il y a quatre femmes au gouvernement et un superministère chargé de veiller à ce que tous les autres obéissent aux royales réformes antibureaucratiques.

arabie saoudite

Le prince Abdallah (le roi Fahd étant malade)

Régime: monarchie tribale

Premières élections municipales en février. Promesse: la prochaine fois, les femmes pourront élire et être élues.

pakistan

Général Pervez Moucharraf

Régime: présidentiel militaire

Moucharraf a refusé de quitter l'uniforme. Déception pour les démocrates, mais la preuve que le combat continue contre Al-Qaïda et ses affiliés au Pakistan.

palestine

Mahmoud Abbas

Régime: présidentiel autoritaire

L'Autorité palestinienne doit reprendre le contrôle des groupes extrémistes, dont le moindre attentat peut tout faire capoter, et rendre un certain niveau de vie à la population.

liban

Emile Lahoud

Régime: présidentiel

L'assassinat de Rafik Hariri a sonné le réveil national. Les manifestations de rue ont poussé le gouvernement à la démission et les troupes syriennes au retrait.

syrie

Bachar el-Assad

Régime: dictature militaire

Damas est sous étroite surveillance américaine pour son soutien à la résistance irakienne. Son ombre plane aussi sur l'enlèvement de Florence Aubenas.

irak

Ibrahim Al-Jaafari (après le 16 mars)

Régime: en formation

Les chiites ont gagné les élections. Ils doivent former un gouvernement avec les Kurdes et quelques sunnites, malgré leur boycott, sous le feu continu des rebelles.

iran

Ayatollah Ali Khamenei

Régime: théocratie modérée

Téhéran tente le grand jeu nucléaire. Y renoncer pour être réintégré tête haute dans le concert des nations, ou parvenir à la bombe et négocier en position de force.

afghanistan

Hamid Karzaï

Régime: présidentiel, faible

Bien élu, le président doit mettre au pas tous les chefs de guerre régionaux, empêcher le retour des talibans et éviter de devenir un narco-pays.

sept pays en mouvement

Nouvelles règles, nouveau jeu en Egypte

Jusqu'à maintenant, l'élection présidentielle en Egypte était un plébiscite. Le régime se mettait d'accord sur un candidat (Hosni Moubarak depuis vingt-trois ans) et le peuple confirmait ce choix avec des scores dépassant les 90%. Or, le président tout-puissant a annoncé à fin février son intention de modifier la Constitution pour permettre une élection au scrutin universel et avec des candidatures multiples. Comme l'opposition, étouffée depuis des décennies, ne parviendra pas à aligner un candidat assez solide avant l'automne, le vieux chef sera confirmé et légitimé. Peut-être même parviendra- t-il à placer son fils Gamal, 41 ans, à la tête du pays. Il n'empêche, les nouvelles règles changeront un jour le jeu. D'autant que la pression augmente pour que les nombreux dissidents en prison soient relâchés, comme le libéral Ayman Nour. Les Occidentaux sont moins regardants sur la répression que subissent les plus puissants opposants au régime: les Frères musulmans et autres islamistes.

De l'espoir en Israël et en Palestine

Un vent d'optimisme souffle des deux côtés du mur en construction après l'élection du nouveau président palestinien Mahmoud Abbas et la décision du premier ministre israélien, Ariel Sharon, de retirer les colons de la bande de Gaza. Cet apaisement ne doit pas faire oublier que rien n'est réglé quant à la recherche d'un accord sur le fond. Le Gouvernement israélien ne semble pas se résoudre à autoriser un Etat palestinien viable. De son côté, Mahmoud Abbas, tout en faisant un ménage bienvenu dans l'appareil de l'Autorité palestinienne, continue à revendiquer l'application du droit international, notamment la reconnaissance du droit au retour des réfugiés et la «ligne verte» d'avant 1967 comme base de négociation, ainsi que la souveraineté sur Jérusalem-Est. Un allégement de l'occupation permettrait au moins à l'économie palestinienne exsangue de frémir et, à moyen terme, à la population israélienne de bénéficier d'un éventuel désengagement militaire au profit de programmes sociaux urgents. Le chômage atteint 60% à Gaza.

L'Irak après la fièvre des élections

Les militaires américains viennent d'annoncer que le nombre d'attaques qu'ils subissent en Afghanistan est en chute libre depuis quelques mois. En sera-t-il de même, un jour, en Irak? De fait, la résistance ne donne aucun signe d'essoufflement. Finira-t-elle par dégoûter les Irakiens eux-mêmes à force de s'en prendre aux civils ou aux policiers locaux? Ou alors entraînera-t-elle tout le pays dans le chaos? Les Kurdes, en tout cas, n'attendent que cela pour larguer les amarres et se proclamer indépendants, laissant chiites majoritaire et sunnites enragés dans un sanglant face-à-face. Certains estiment que les procès annoncés des anciens membres du régime permettront de tourner définitivement la page. Il n'empêche que la reconstruction n'a pas encore commencé. Et que, après la fièvre électorale du 30 janvier, des centaines de conflits sont apparus dans les provinces à propos du remplacement des autorités locales. Sans parler des négociations pour former un gouvernement, qui n'ont toujours pas abouti. L'enjeu pour les vainqueurs chiites de l'ayatollah Sistani est d'intégrer suffisamment de sunnites pour apaiser les tribus qui nourrissent la guérilla.

Dynamique autonomiste au Kurdistan

La deuxième place de leur liste aux élections irakiennes du 30 janvier, avec plus de 25% des voix, donne aux Kurdes un levier dans le gouvernement central qu'ils n'ont jamais eu jusqu'ici. Il va servir à obtenir l'autonomie la plus large possible sur le territoire qu'ils revendiquent au nord de l'Irak, de «Zakho à Khanaqui», selon leur formule consacrée. Problème: la ville de Kirkuk, qu'ils ont toujours désignée comme leur capitale, est le centre pétrolier de la région. Partiellement arabisée sous Saddam Hussein, aucun gouvernement central n'acceptera d'en perdre le contrôle. La liste kurde y a recueilli près de 60% des voix. Jalal Talabani, l'un des deux leaders kurdes historiques, a promis de veiller au grain s'il accède à la présidence irakienne pour laquelle il est pressenti. En attendant, le Kurdistan irakien, relativement épargné par les violences qui minent le reste du pays, attire les investisseurs. Et fait loucher les Kurdes de Turquie ou d'Iran, qui n'ont jamais bénéficié d'une prospérité ni d'une autonomie comparable.

Les Libanais serrent les coudes

Le pays du Cèdre réussira-t-il à sortir de la tutelle syrienne? C'est l'objectif de la vague de contestation qui agite le pays à la suite de l'attentat contre Rafic Hariri le 14 février. Depuis 1976 et l'entrée des troupes syriennes au Liban, le pays vit sous la coupe réglée de son puissant voisin. Les Accords de Taef, en 1989, n'ont fait qu'officialiser l'occupation du pays. Pourtant, les divisions persistent au pays du Cèdre. Ainsi, la majorité de la communauté chiite et le Hezbollah, son principal parti, est favorable à l'occupation syrienne qui offre une protection contre l'ennemi israélien. De l'autre côté, les Druzes, les sunnites et la majorité des partis chrétiens se sont organisés en un front de l'opposition multiconfessionel. Emmené par le député druze Walid Joumblatt, il suscite beaucoup d'espoir dans le pays, qui n'a pas souvenir de formation politique similaire depuis l'Indépendance du pays en 1943.

La Syrie dans le collimateur

La résolution 1559 des Nations Unies, votée à l'initiative de la France et des Etats-Unis en septembre 2004, demande le retrait des 14 000 soldats toujours présents au Liban. Pressé par l'ensemble de la communauté internationale, le président syrien vient de s'y engager. Mais les Etats-Unis reprochent aussi à Damas son soutien à la résistance irakienne. Et la France s'interroge sur son implication possible dans l'enlèvement de la journaliste de Libération Florence Aubenas et de son guide. Alliée de Téhéran, la Syrie est dirigée depuis 1963 par le parti Baas panarabe et, au sein du parti, par une caste de représentants de la minorité alaouite (chiite). C'est l'une des dictatures les plus sévères de la région. L'accession au pouvoir du fils d'Hafez el-Assad, en juillet 2000, avait suscité des espoirs d'assouplissement. Ce fut le cas jusqu'au «printemps de Damas», durement réprimé en 2001. Depuis, Bachar el-Assad, un ophtalmologue formé à Londres, est revenu à des méthodes de gouvernement traditionnelles, s'appuyant sur l'armée et les services de renseignements.

Iran: désillusions et modèle chinois

L'espoir soulevé en 1997 par l'élection d'un président religieux réformiste, Mohammad Khatami, est retombé. L'homme n'a pas réussi à s'imposer dans un régime où les conservateurs non élus comme le guide suprême Ali Khamenei tiennent les véritables leviers de commande (police secrète, justice, etc.). Du coup, c'est probablement un conservateur qui sera élu président le 17 juin prochain. A la population jeune, ardente et surtout très nombreuse du pays (40 millions d'Iraniens sur 70 ont moins de 25 ans), le régime propose désormais le «modèle chinois»: ouverture économique mais maintien du verrou politique. Beaucoup d'observateurs sont sceptiques: la théocratie vit aussi de sa mainmise sur une économie en circuit fermé autour des privilèges du bazar, qui ne supporterait pas le choc de la mondialisation. D'autre part, les communistes chinois ont aussi libéralisé les moeurs, ce que ne peuvent accepter les ayatollahs. Parviendront-ils donc à se maintenir à long terme? Avec un baril de pétrole entre 40 et 50 dollars, ils achètent sans peine la paix sociale. |

Michel Bühler, Marine Hardouin et Serge Michel

bassora Une femme vote dans le sud de l'Irak. L'Amérique a-t-elle exporté la démocratie par la guerre? Les chiites ont voté pour gagner, mais ne témoignent aucune reconnaissance à George Bush.




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