C’est l’effet domino de la politique suisse. Si une socialiste alémanique a été élue ce 22 septembre au Conseil fédéral, alors, les hommes socialistes romands peuvent de nouveau espérer. Depuis 1993, le gouvernement leur est une citadelle formellement interdite.
Francis Matthey a dû refuser son élection en 1993 et, en 2002, un autre Neuchâtelois, le brillant Jean Studer, n’a même pas figuré sur le ticket proposé à l’Assemblée fédérale. Seules Ruth Lüthi et Micheline Calmy-Rey étaient candidates officielles.
Le jeu s’ouvre donc. Reste à savoir quand. Tout dépendra du calendrier dont la Genevoise gratifiera son parti. Si elle annonce, l’été prochain, son retrait après les élections fédérales (elle a récemment critiqué la mode des démissions en cours de législature), Calmy-Rey détruira l’aura de sa deuxième année présidentielle, mais offrira au Parti socialiste un surcroît de visibilité au moment où il faut mobiliser les électeurs. Peu la croient capables de ce calcul altruiste. Dans ce cas, toutefois, on peut s’attendre à une floraison de candidats dans tous les cantons romands.
Mais la désormais doyenne d’âge (65 ans) et de fonctions du gouvernement pourrait décider de retenter sa chance devant l’Assemblée fédérale en décembre 2011 pour éviter à son parti d’avoir à défendre le deuxième siège socialiste.
Le renouvellement de l’entier du collège s’annonce très disputé (elle serait réélue la première, alors que son successeur le serait en dernier, proie de toutes les manœuvres des autres partis lorgnant sur un siège, et notamment de l’UDC qui pourrait offrir aux Verts leur entrée au gouvernement, et en chasser les socialistes fâchés…). C’est le scénario qui a cours à Berne, ces jours-ci.
M. Zéro-Faute. Le choc au sommet Maillard-Berset serait évidemment reporté. Mais la probabilité qu’il n’ait jamais lieu paraît mince. Ce sont les deux meilleurs candidats socialistes romands pour le Conseil fédéral, même si, le moment venu, d’autres noms circuleront. Et, comme le dit gentiment un «camarade»: «Même s’ils démentent, on pensera qu’ils en seront.»
Sénateur à 31 ans, président du Conseil des Etats en 2009 déjà, profilé sur les dossiers économiques, Alain Berset peaufine son aura de potentiel conseiller fédéral avec application. Professionnel de la politique, totalement investi dans son mandat, à l’aise dans les contacts (y compris internationaux), le Fribourgeois peine à cacher son ambition, même si la règle veut qu’elle ne s’avoue pas.
Il est un peu le gendre idéal de la politique fédérale. Un M. Zéro-Faute, de plus en plus lisse publiquement par crainte de fâcher ses futurs électeurs. «Il parle comme un PDC, mais agit comme un socialiste», nuance un parlementaire.
Dernier exemple en date de l’efficacité de la «Berset touch», l’engagement mis à convaincre une majorité de sénateurs PDC de soutenir l’accès à l’apprentissage des jeunes sans-papiers. Malgré le refus de la commission, il s’est battu jusqu’au bout et a gagné. Le seul gros reproche qui pourra lui être fait est de ne pas avoir d’expérience de l’exécutif (ou jugée équivalente).
Trajectoire contrariée. Pour Pierre-Yves Maillard, le chemin vers le pouvoir suprême aura été, le cas échéant, beaucoup moins direct. En 2004, tout auréolé de son combat gagné dans les urnes contre la libéralisation du marché de l’électricité, le Vaudois a dû quitter le Conseil national pour reprendre le fauteuil ministériel laissé prématurément vacant par Pierre Chiffelle.
Devenu conseiller d’Etat, l’ex-syndicaliste pourfendeur des dérives blairistes de Simonetta Sommaruga a gagné ses galons d’homme d’éxécutif. «Ferme sur ses valeurs, il sait construire des majorités», admire un député. En 2007, il a été réélu au premier tour, juste derrière le radical Pascal Broulis. Un exploit pour un socialiste!
Président de la Conférence des chefs de départements de la santé, Maillard s’est imposé comme un ministre pugnace, notamment dans le dossier de l’assurance maladie. Dans le «rapport de force», un concept qu’il affectionne, il peut toutefois être assez brutal. Manière tactique d’arriver à ses fins ou volonté d’exercer le pouvoir? Les pymologues (dérive de l’acronyme PYM) se perdent en conjectures.
Songe-t-il tous les matins en se rasant à devenir conseiller fédéral? Pas sûr. Mais, de temps en temps, assurément. Car, bien que d’origine fribourgeoise, il est Vaudois. Et le plus grand canton de Suisse romande n’est plus présent au Conseil fédéral depuis 1998. Comme Broulis en 2009, Maillard est, en quelque sorte, condamné à défendre l’honneur cantonal.
Le poids de l’arc lémanique. Le seul motif qui justifierait une dérobade serait qu’il soit devenu, après les élections cantonales 2012 et après une victoire de la gauche, président du Conseil d’Etat, un mandat de cinq ans. Mais le meilleur des Vaudois peut-il refuser d’aller à Berne?
Depuis 1848, la question a régulièrement torturé nombre de politiciens du cru. Qui ont fini par céder aux sirènes bernoises. Et raflé la mise. Avec le départ de Calmy-Rey, c’est tout l’arc lémanique, son million d’habitants et son formidable essor économique, qui perdra tout relais au sein du gouvernement. La Suisse romande peut elle être représentée par un Neuchâtelois (Didier Burkhalter) et un Fribourgeois (Alain Berset)? La question cantonale pèsera, même si elle paraît parfois surannée au regard des vrais enjeux de la politique fédérale.
Les parlementaires qui s’y attachent n’imaginent pas qu’un ministre va privilégier son canton d’origine. Ils souhaitent juste avoir l’assurance que le ministre les écoutera et facilitera leurs entrées dans l’administration.
Malgré le poids de la revendication vaudoise et son CV parfait pour le poste (solide expérience d’exécutif), Maillard aura pourtant un gros défaut. Il n’est pas parlementaire et les grands électeurs de l’Assemblée fédérale rechignent à élire des conseillers fédéraux hors du sérail. Un procès en manque de connaissance du terrain toutefois difficile à instruire, car il a été parlementaire de 1999 à 2004 et préside une conférence intercantonale, celle de la santé, très connectée à la politique fédérale.
Une candidature Maillard sera plus sûrement obérée par son soutien à une élection du Conseil fédéral par le peuple. «Comment convaincre les 246 grands électeurs de vous choisir quand vous plaidez pour les dessaisir de ce pouvoir?» s’amuse un de ses détracteurs à Berne.
Lequel aura le plus faim? Le choix entre ces deux surdoués, réputés à égalité gros bosseurs, se jouera sur leur personnalité profonde. Pour simplifier, Berset est un intellectuel ouvert, qui est capable de prendre en compte d’autres avis.
Maillard, un homme d’action rompu à la dialectique. C’est un grand pragmatique à la volonté de fer, comme le définit un député. Le Fribourgeois prise la réflexion, le Vaudois n’est jamais aussi à l’aise que dans la mêlée. Le faiseur ou le penseur, de qui la Suisse aura-t-elle alors besoin?
Reste à savoir jusqu’où ces deux champions seront prêts à aller pour parvenir au but. Lequel aura le plus faim? Habile, Berset a calculé sa trajectoire pour parvenir au gouvernement. Maillard a pris souvent le risque de déplaire et de crisper la droite. Il n’est pas du genre à gommer ses aspérités pour plaire.
Le duel entre les deux hommes s’annonce d’autant plus passionnant qu’il en implique un troisième: Christian Levrat, le président du parti, qui forme avec Berset un rare tandem. N’ont-ils pas écrit ensemble un ouvrage de réflexion politique? Levrat saura-t-il se montrer impartial? Saura-t-il mettre de côté la défense des intérêts fribourgeois?
La question agace. «Il est injuste d’interpréter tous les faits et gestes de Levrat en fonction de cette échéance», fustige un proche. D’autres élus observent l’extrême nervosité, certains disent «la paranoïa», des deux socialistes fribourgeois sur ce sujet. I
ls redouteraient, dit-on, la puissance de feu que la presse lémanique pourrait mettre au service de Maillard. Et son effet. Lorsqu’il s’agit de choisir un Romand, les Alémaniques sont sensibles à la cote médiatique des candidats (le Fribourgeois Urs Schwaller l’a appris lors de la succession de Pascal Couchepin).
Quoi qu’il en soit, nombre de socialistes redoutent un combat de coqs nuisible à l’image (et aux succès) du parti en Suisse romande. Et prient pour que ces trois champions utilisent la redoutable intelligence qu’on prête à chacun d’entre eux pour trouver un modus vivendi.

Pierre-Yves Maillard (VD)
Né en 1968 Il aura 43 ans en 2011 Licencié ès lettres (Unil), Conseiller d’Etat depuis 2004.
Auparavant, il a été conseiller national (1999-2004), syndicaliste et professeur de français, histoire et géographie.
+ Il a acquis ses galons d’homme d’Etat. Son action déterminée de ministre de la Santé impressionne bien au-delà de son canton. Il est considéré comme le leader du Gouvernement vaudois aux côtés de Pascal Broulis. Il vient du canton de Vaud, absent de la Coupole depuis 1998. Il a été un vice-président remarqué du PS suisse.
- Il n’est plus parlementaire depuis 2004, seuls les plus anciens membres de l’Assemblée fédérale ont siégé avec lui. Il a laissé à la droite le souvenir d’un socialiste très à gauche.

Alain Berset (FR)
Né en 1972 Il aura 39 ans en 2011 Docteur en sciences économiques (UniNE), Conseiller aux Etats depuis 2003.
Il a présidé le Conseil des Etats en 2009. Auparavant, il a été membre de la Constituante fribourgeoise et conseiller politique du ministre neuchâtelois Bernard Soguel.
+ Poids lourd de la députation socialiste, très solide sur les dossiers économiques et financiers. A l’aise en allemand. Il dispose d’un réseau élargi à Berne et pourra compter sur le soutien du Conseil des Etats. Il plaît à la droite.
- Il est relativement jeune pour devenir conseiller fédéral. Il n’a pas d’expérience d’exécutif ou une expérience professionnelle équivalente. Malgré ses fortes convictions, il lisse son discours pour ne pas prétériter ses chances au Conseil fédéral. L’UDC ne lui pardonnera jamais d’avoir ourdi l’éviction de Christoph Blocher en 2007.
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