L'Hebdo;
2006-03-23 Psychologies
JLSS, bonze gominé et messie aux doigts d'or
Issu d'une lignée de patrons de presse, Jean-Louis Servan-Schreiber dirige le plus grand succès magazine du moment et se veut «un océan de calme et de sérénité». Sonia Arnal s'est jetée à l'eau.
Il reçoit ses visiteurs en chaussettes, ne parle pas mais susurre, et trône sur une chaise qui l'oblige à s'asseoir en lotus. Comme sur les photos des années 60, il coiffe encore et toujours ses cheveux vers l'arrière. Pour faire court, Jean-Louis Servan-Schreiber est un bonze gominé. Il joue à la perfection son rôle de leader spirituel de Psychologies, titre qu'il a racheté moribond en 1997, et qu'il fait triompher depuis. Le mensuel propose des pistes, pas des solutions: chacun doit trouver son chemin personnel, comme ils disent à Psychologies, pour «mieux vivre sa vie». Lui-même ne s'en tire pas mal, merci.
Il faut dire que chez les Servan-Schreiber, la presse et la réussite sont inscrites dans les gènes et tétées dès la plus tendre enfance. A la fois innées et acquises, comme ils disent. L'histoire commence avec le père, Emile, et l'oncle, Robert, qui créent en 1908 le journal Les Echos. Et baptisent la dynastie. Leur père, Joseph, Juif prussien, ne s'appelle que Schreiber; les deux frères rajoutent Servan, plus français. Voilà la lignée Servan-Schreiber bien implantée.
Elle donnera de nombreux fruits, notamment le célèbre Jean-Jacques, fils d'Emile et grand frère de Jean-Louis - treize ans les séparent. Le schéma appelé à devenir classique se met en place: les enfants sont formés dans le journal de papa, puis volent de leurs propres ailes (en même temps, ils se reproduisent généreusement, en moyenne en quatre exemplaires). Leur tremplin à eux sera l'hebdomadaire L'Express, conçu à l'origine comme un supplément au quotidien de leur père. Le titre s'émancipe ensuite, et rencontre le succès que l'on sait.
fi de l'opportunisme Dans la saga familiale, Jean-Louis est le petit dernier d'une fratrie de cinq. A 30 ans, en 1967, il crée son propre organe, L'Expansion. Le journalisme économique est balbutiant: il exploite le filon, monte un groupe financier ambitieux qui comprend de nombreux titres (dont L'Agefi en Suisse, pour quelques années), surfe sur le triomphe des yuppies. Et finit par se casser la figure. Il s'exile donc au Maroc, pays de sa femme Perla («la deuxième officiellement, en fait la troisième», énumère-t-il) au début des années 90. Il s'y refait une santé durant quatre-cinq ans avec La Vie économique. Et revient là où on ne l'attendait pas: dans la psychologie.
Eh oui, JLSS a appris que l'argent ne fait pas le bonheur, comme ils disent dans Psychologies, alors depuis il donne dans la relation à l'Autre. Par pur opportunisme? Il s'en défend: «L'économie n'a jamais été une passion. Mon métier, c'est le journalisme. Je l'ai exercé dans ce domaine parce qu'il y avait une place à prendre. Mais même lorsque je m'occupais de projets liés à la finance, ce qui m'intéressait vraiment, c'était le comportement humain.» Pour étayer ses dires, il cite les livres écrits en dehors de ses heures de bureau sur l'Homme, il raconte son séjour en Californie au début des années 70, dans le berceau de la psychologie moderne et du New Age, et son intérêt, comme celui de toute sa génération, pour l'Orient et sa philosophie. Bref, les relations humaines, au fond, il n'y a jamais eu que ça dans sa vie.
Quand on lui fait remarquer que c'est tout de même fascinant cette aptitude des Servan-Schreiber à sentir l'air du temps, à comprendre avant tout le monde quelle sera la prochaine mode, il perd l'espace d'une seconde la tranquillité du moine zen qui l'habitait jusque-là. Car la psychologie n'est pas une «mode» - injure suprême. C'est l'Histoire en marche: «Au sortir de la guerre et jusque dans les années 60, les sociétés occidentales et la France en particulier se sont plongées dans la politique: c'était la priorité.» Et les Servan-Schreiber publiaient L'Express. «Une fois la guerre d'Algérie finie et la paix bien établie, la politique est passée au second plan, et la question prioritaire pour les Français est devenue la prospérité.» Et Jean-Louis Servan-Schreiber publiait L'Expansion . «Enfin, quand les gens ont tous eu l'eau chaude et la télé, ils se sont demandé: et maintenant, on fait quoi? Parce qu'au fond, ils s'emmerdent.» Ce qu'il y a de bien quand on agace un peu JLSS, c'est qu'il en oublie momentanément de se prendre pour l'incarnation vivante de Bouddha. Ce qui tout de suite le rend beaucoup plus rigolo.
Nébuleuse psy La quête du bonheur et les grandes interrogations sur le sens de la vie sont donc loin d'être une mode: nous sommes carrément à l'aube d'une nouvelle ère. Et depuis que JLSS l'a compris, il publie Psychologies: «Ces questions vont nous hanter longtemps, et c'est à mes yeux très bénéfique.» Il pense évidemment ici au bien-être des habitants de ce monde, mais quand on sait que son mensuel est crédité pour 2005 d'un tirage de 360000 exemplaires à chaque numéro, et qu'il est lu par 2,5 millions de lecteurs, on se dit que la question du bonheur lui est, à lui aussi, très bénéfique. Son succès est tel, d'ailleurs, qu'après l'Espagne ou l'Italie, c'est toute la Russie qui peut aussi, désormais, chercher un sens à sa vie.
JLSS est incontestablement arrivé dans le bon créneau au bon moment. Il a aussi su trouver le ton et l'esprit qui font mouche. Dans la nébuleuse psy, où les querelles de chapelle sont légion, il a réussi à ne se fâcher avec personne. Au prix, certes, de quelques sacrifices: dans son magazine, on ne laisse jamais poindre l'ombre d'un doute quant à l'efficacité d'une thérapie, on ne dit jamais que l'une est meilleure que l'autre, bref on s'assied un peu sur son esprit critique. C'est ainsi que la psychanalyse traditionnelle côtoie sans hiérarchie le taï-chi en milieu aquatique, lequel flirte avec la communication non violente et l'hypnose ericksonienne. Peu importent les bases théoriques et les validations scientifiques, pourvu que ça vous fasse du bien.
Ce qui pose inévitablement la question, assez cruciale en journalisme, de l'honnêteté intellectuelle: «Nous avons un parti pris, qui est de ne pas prendre parti, répond finement le Sage. Nous sommes des journalistes, on nous demande des informations, pas de l'idéologie. Or la psychologie est une science humaine: vous ne pourrez jamais prouver qu'une école détient LA vérité, ou qu'elle est efficace pour chacun d'entre nous.» Puisque aucune thérapie ne peut être considérée comme supérieure aux autres, toutes se valent donc...
Le même regard bienveillant et volontairement exempt de tout jugement est porté sur les personnes qui témoignent: «Des gens ordinaires, qui racontent des épisodes de leur vie ordinaires. Il faut que le lecteur se dise à chaque page: "C'est moi, ou ça pourrait être moi".» En lisant mois après mois le magazine, on se lit moi après moi, et on en ressort avec le sentiment de beaucoup tourner autour de son nombril. C'est fait exprès, ça ne fâche personne, mais ça fatiguerait presque, et on se demande dans quelle mesure les journalistes et leur chef se retiennent d'être vrais - donc, forcément, un peu méchants.
Rédaction gynécée Vérification faite au sein de la rédaction, les gens qui écrivent Psychologies sont plus drôles et mordants que leur publication. Un brin cyniques, mais incontestablement sincères. Dans ce gynécée de la rue de Lisbonne (à part le Maître, on ne croise quasi pas d'autre mâle que son chien dans les bureaux), on note d'ailleurs d'entrée l'adéquation entre la déco et l'esprit du magazine: sur la porte où se tient la réunion du jour, le nom de la salle: «Marie Trintignant». Au mur, l'affiche en format mondial de la couverture que Psychologies a consacrée à l'actrice de son vivant. Une façon très claire de signifier qu'ici, l'émotion compte. On vit d'ailleurs selon les sains préceptes enseignés par la publication et son chef: la rédaction revient d'un stage de communication non violente, l'assistante de Jean-Louis Servan-Schreiber sert du thé et des petits gâteaux «faits maison», comme le précise le patron. «Moi j'ai réussi à n'en prendre qu'un, se vantera-t-il plus tard auprès de son assistante - eh oui, on prône ici la restriction calorique pour vivre plus longtemps, une thèse exposée dans le dernier ouvrage de JLSS. Jusqu'où va se nicher la dictature de l'hygiène de vie...
Durant la séance de travail, on déguste donc plus qu'on ne se goinfre. Et on échange. Le sommaire de juin qu'il faut ficeler, «ça urge», le thème de l'inceste abordé par des images sobres, «c'est tout Psychologies, ça, le scabreux traité par l'esthétisme». Le Bonze, comme quand il est agacé, renonce quand il réfléchit à jouer les grands sages emplis de sérénité. Beaucoup de rires donc, et enfin un peu d'autodérision. JLSS est au fond un être charmant. Il devrait juste apprendre à être naturel. «Soyez vous-même», comme ils disent à Psychologies. |
Jean-Louis Servan-Schreiber Et un bouddha. Après trente ans de journalisme économique, un ambitieux groupe de presse aux ramifications complexes et des ennuis financiers, il a trouvé sa voie: la relation à l'Autre.
société
«Quand les gens ont eu l'eau chaude et la télé, ils se sont demandé: et maintenant, on fait quoi? Parce qu'au fond, ils s'emmerdent.»
Jean-Louis Servan-Schreiber
tribu A gauche, Jean-Louis et sa femme Perla, qui travaille avec lui. A droite, le reste du clan.
société
La dynastie Servan-Schreiber émile Servan-Schreiber (1888-1967)
Père de Jean-Jacques et de Jean-Louis. Le grand-père Joseph était dans le commerce (import-export), Emile et son frère Robert créeront Les Echos dans le but d'en faire, à l'origine du moins, un support promotionnel pour l'entreprise familiale. La légende dit que les deux frères ont partagé quarante ans les rênes du pouvoir et le même bureau. Le journal a joué le rôle de «boulangerie» pour le clan, le nourrissant et permettant à la génération suivante d'y faire ses premiers pas.
Jean-Jacques Servan-Schreiber (1924)
Formé chez papa, éditorialiste au Monde, cet ingénieur (il a fait Polytechnique) crée son journal, L'Express, à l'âge de 29 ans, avec Françoise Giroud. Actif en politique dès les années 50 (il conseille notamment dans l'ombre Mendès France), il attend les années 70 pour faire son entrée officielle dans ce monde. Durant la guerre, il a comme son père choisi en toute logique la Résistance et s'est formé aux Etats-Unis comme pilote de chasse - d'où une connaissance certaine de ce pays, connaissance dont il tirera profit pour ses articles sur la guerre froide et surtout pour son best-seller, Le défi américain, dans lequel il exhorte l'Europe à se réveiller pour rattraper son retard. Longtemps le plus célèbre des Servan-Schreiber, l'homme, malade, est aujourd'hui retiré de la vie publique - c'est donc son petit frère Jean-Louis et son fils David qui portent haut les couleurs de la dynastie.
Christiane Collange, née Servan-Schreiber, (1930)
C'est la troisième fille d'Emile. Enfant, elle ne se trouvait pas belle. Elle décide donc très jeune de miser sur l'intellect, réussit Sciences-po, devient féministe tendance non pleurnicharde, comme Elisabeth Badinter, et travaille comme... journaliste à L'Express de son frère, dont elle dirigera un temps la partie magazine. A 40 ans, elle écrit son premier livre qui, comme les suivants, conjugue sociologie et journalisme. Familles recomposées, divorces, liens parents-enfants, elle touche à tous les domaines. Son dernier thème est aussi cher à son frère Jean-Louis: la vraie vie commence désormais à 65 ans, comment y arriver en forme et que faire de cette deuxième existence?
David Servan-Schreiber (1961)
C'est le fils de Jean-Jacques, et donc le neveu de Jean-Louis. Médecin, formé notamment aux neurosciences aux Etats-Unis, où il a séjourné une vingtaine d'années, il a travaillé longtemps à Pittsburgh. De retour en France, il est encouragé par son oncle à écrire un livre grand public sur son approche alternative des bobos psychiques de l'époque. Ce sera Guérir - le stress, l'anxiété et la dépression sans médicaments ni psychanalyse, paru en 2003, un succès mondial traduit en 30 langues, dont il gère toujours les retombées. Par exemple en vendant des oméga-3, produit dont il vante la consommation dans son ouvrage et qu'il commercialise.
Florence Servan-Schreiber (1964)
La fille de Jean-Louis a, comme tous les Servan-Schreiber qui veulent se montrer dignes de la seconde moitié de leur patronyme, écrit un livre: Notre mariage: se marier autrement - comment inventer une cérémonie civile ou religieuse. Après avoir volé de ses propres ailes un certain temps, elle a rejoint son père et s'est retrouvée responsable de la version «jeune» de Psychologies, Mood. Sorti en octobre 2005, le magazine n'a pas trouvé son public (les 15-25 ans) et a été tué par Jean-Louis, mais le site internet suscite un vrai intérêt, et Florence s'emploie donc désormais à l'animer. |
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