«Cher Monsieur, permettez-moi de vous demander un conseil.» C’est ainsi que commence une correspondance de 153 lettres entre Jacques Chessex (1934-2009) et Gustave Roud (1897-1976) entre juillet 1953 et la mort de Roud, l’une des plus passionnantes, riches et significatives de l’histoire littéraire récente de la Suisse romande.
«AH, CHER AMI, JE LIS CE BULLETIN ET ME CASSE LES DENTS SUR LA PROSE DE CE GENTIL ET ADORABLE MORET!»
Jacques Chessex, le 19 septembre 1968, à propos de Michel Moret, futur patron des Editions de l’Aire, qui publie cette année-là une série d’articles consacrés à des écrivains romands.
Editée cette semaine par les Editions Infolio, elle fait suite à un travail remarquable de précisions et de mise en contexte par l’équipe du Centre de recherches sur les lettres romandes de l’Université de Lausanne et, en particulier, Stéphane Pétermann, grand ordonnateur de cette édition.
Document littéraire de premier ordre, il en dit long autant sur les personnalités de Chessex et de Roud que sur la vie littéraire romande des années 50 et 70.
Chessex, d’abord. On le suit dans ses déménagements lausannois, ses débuts comme enseignant, son premier mariage, son second mariage, son service militaire au fin fond de la campagne bernoise où il «sirote du thé tiédi dans un couvercle de gamelle», ses longues marches dans la campagne du Jorat ou du Jura, rôdeur tout comme Roud.
Et surtout: on assiste littéralement à la naissance d’un écrivain. Ses lettres disent ses rêves littéraires, son envie d’en découdre avec le milieu, ses sources d’inspiration, son goût pour le verbe, les soutiens dont il s’entoure.
Roud en est un indispensable, compte tenu de la légitimité et de l’aura dont il jouit en Suisse romande, où il est peu ou prou considéré comme le successeur de Ramuz. Chessex, qui a très tôt l’ambition d’une carrière littéraire, est conscient de l’importance d’un tel parrainage.
Ses lettres à Roud sont pétries d’admiration, de reconnaissance et d’affection sincère, tout autant que du besoin d’utiliser Roud dans ses entreprises éditoriales via des demandes de poèmes pour les revues successives qu’il lance, de connexions, de recommandations, de lecture de ses manuscrits.
Roud, ensuite. Son goût exacerbé pour la solitude, doublé d’une envie paradoxale d’établir, tout comme Chessex, un «pont entre les aînés et les cadets», selon une expression tardive de Chessex, marque chacune de ses lignes.
Epistolier majeur, il entretient une correspondance soutenue avec les principales figures littéraires de son temps – Jacques Mercanton, Edmond Crisinel, Gaston Nicole, Vio Martin, Philippe Jaccottet, Maurice Chappaz, Bertil Galland, Emile Moeri.
Du coup, cette passe d’armes vive, débordante d’intelligence, lumineuse, émouvants moments de vie surgis d’un passé dans lequel nous avons encore un pied, fait revivre avec l’immédiateté de la correspondance la vie littéraire romande intense des années 50 à 70.
On y assiste en direct à la naissance des revues littéraires successives auxquelles Chessex participe, Pays du lac, Domaine Suisse, puis Ecriture, les querelles littéraires entre ces mêmes revues et La Nation ou La Gazette de Lausanne, la naissance des Editions L’Age d’Homme, les soirées littéraires et festives dans des cafés lausannois disparus.
Défilent les animateurs de cette scène culturelle lémanique, les Jean-Luc Seylaz, Pierre Canova, Freddy-Nils Andersson, Georges Haldas, Franck Jotterand, Yves Velan, Michel Moret, Pierre et Mousse Boulanger, Bernard Christoff. Beaucoup d’entre eux sont morts.
D’autres sont encore là – et, dans ce sens, la Correspondance entre Roud et Bertil Galland, témoin ô combien privilégié de ces années fastes de la littérature romande, parue cet été à l’enseigne des Cahiers Gustave Roud, est à lire avec une attention particulière.
Au début de la correspondance, en 1953, Chessex est un étudiant de 19 ans qui n’a encore rien publié. Si Roud reçoit sa première lettre, une demande de rencontre chez le poète à Carrouge (VD) en vue d’un projet de relance des Cahiers Vaudois (revue fondatrice de l’identité vaudoise dans laquelle Roud lui-même a publié ses premiers poèmes en 1915), avec sympathie et attention, c’est en partie parce que Pierre Chessex, père de Jacques, est directeur du Collège scientifique cantonal, auteur d’ouvrages historiques, membre tout comme Roud, avec qui il a correspondu, de l’Association des écrivains vaudois.
A la fin des années 50, Chessex connaît une première consécration avec la publication de deux recueils de poèmes chez Mermod, Une voix la nuit et Batailles dans l’air. Au début des années 60, il devient un collaborateur régulier de La Nouvelle revue française à Paris, publie chez Gallimard, Christian Bourgois puis Grasset.
Au fur et à mesure que la légitimité et la notoriété de Chessex s’accroissent, les rapports entre eux se modifient. «De parrainé, Chessex deviendrait presque parrain», écrit Stéphane Pétermann dans sa préface.
Chessex devient omniprésent dans les cercles littéraires et culturels. Roud admire la «vitalité multipliée», la «fécondité», la «puissance de travail» de son collègue de 37 ans son cadet.
Il faut bien tuer le père: Carabas, en 1971, l’impudeur de ce récit violent et polémiste, choque Roud, crée une distance nouvelle et définitive entre les deux écrivains; Chessex a rompu avec la tradition du romantisme romand dans laquelle il inscrivait ses débuts, il ne sera pas l’héritier de Roud le poète des campagnes, il sera Chessex l’Ogre baroque, Chessex le romancier flamboyant et scandaleux, le Parisien, alors que Roud reste confiné à Carrouge et à une audience injustement discrète.
Ils ne cesseront jamais de s’écrire, Chessex continuera à faire le voyage de Carrouge, seul ou avec ses bandes d’artistes ou d’élèves, Roud à suivre, mi-amusé, mi-admiratif, la carrière de Chessex. Chessex fera, le 3 novembre 1976, une dernière visite à Roud, couché dans un lit de l’hôpital de Moudon, qui n’en a plus que pour une semaine à vivre.
«Excusez-moi de vous recevoir dans mon lit-tombeau», lui souffle Roud en lui offrant son regard. Chessex, dont le récit bouleversant de cette visite figure à la fin de cette Correspondance, baise sa main, la repose sur le drap. Gagne la porte, se retourne. Roud le regarde toujours.
«Quand j’ai découvert votre œuvre, j’étais à peine âgé de quinze ans, et tout de suite j’ai été saisi. J’étais alors un jeune garçon bouleversé, désespéré, tremblant de hâte et de tendresse – et le poème m’ouvrait les portes d’un monde où sans fin je m’évadais, pour vivre, tout simplement.
C’est à votre poésie que je dois l’audace d’avoir publié mes premiers textes. Parce qu’elle me montrait qu’il était possible d’être poète dans un pays que je sentais profondément hostile à l’expression.» Chessex écrivait ces mots à Roud en 1957, vingt ans auparavant. Il avait 23 ans, l’avenir devant lui.
«Correspondance 1953-1976». De Jacques Chessex et Gustave Roud. Edition établie, annotée et présentée par Stéphane Pétermann. Infolio, 320 p.
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