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Marc Ferro
Quand l’histoire fait marche arrière

Par Pierre-André Stauffer - Mis en ligne le 27.10.2010 à 13:32

Dans son livre événement «Le retournement de l’histoire», l’historien français analyse l’évolution d’un monde qui ne sait plus où il va.

Saint-Germain-en-Laye, à vingt kilomètres de Paris. Un appartement bourré de livres dans les anciens «communs», comme on disait sous Louis XIV, de Madame de Maintenon. C’est là que Marc Ferro, 85 ans, reçoit ses visiteurs. Un petit homme volubile et enjoué, un grand historien, dont la chaîne Arte, le temps de 630 émissions, s’était attaché les services.

Longtemps, il s’est heurté au silence des communistes, à la méfiance des anticommunistes et à l’hostilité des trotskistes. L’infortuné avait eu le malheur de dire la vérité sur la Révolution de 1917 en 1976 déjà.

Auteur infatigable, il prépare déjà un nouvel ouvrage, suite logique au Retournement de l’histoire, en librairie le ler novembre, qui démontre comment, du retournement croissance/ récession aux montées des fondamentalismes, l’histoire opère des retournements surprenants qui bouleversent nos conceptions du monde et chamboulent nos projets de société.

Vous utilisez l’expression «le retournement de l’histoire» au singulier. Mais à voir la liste que vous dressez du phénomène, ne devrait-on pas parler des retournements au pluriel?

Je mets l’expression au singulier parce que nous vivons aujourd’hui quelque chose de tout à fait particulier. Il y a retournement par rapport à la vue que nous avions de l’histoire, à la vision de son avenir...

«AUJOURD’HUI, C’EST L’AMÉRIQUE ET L’EUROPE QUI SONT UN MARCHÉ POUR LA CHINE.» Marc Ferro

Croyait-on au sens de l’histoire, à ses promesses?

On croyait au progrès. Ou à ce qu’on pensait être le progrès. Avant la Révolution d’octobre déjà, Pavel Milioukov, le ministre des Affaires étrangères du gouvernement Kerensky, disait: «Nous, bourgeois, avons pris le pouvoir, demain ce sera la classe ouvrière.» Ce que les marxistes considéraient comme vrai l’était aussi par les antimarxistes. Dans les années 60 encore, la grande question était de savoir comment passer du capitalisme au socialisme. Depuis la chute du communisme en URSS, on se pose la question inverse: comment passer du socialisme à l’économie libérale?

D’autres retournements?

Pensez aux effets migratoires de la décolonisation. En Grande-Bretagne, 70% des médecins des hôpitaux sont des Indiens issus de l’ex-Commonwealth. Ce sont eux qui soignent les Anglais, leurs anciens colonisateurs. Qui aurait imaginé aussi le défi économique lancé par la Chine? Longtemps en Occident, on a réduit ce pays à son conflit avec Taiwan.

En sous-estimant complètement l’importance des relations souterraines non étatiques avec la diaspora chinoise de Singapour ou d’ailleurs, Taiwan compris, dont la Chine s’est servie comme d’un coussin protecteur pour son essor économique. Mais l’Occident n’avait d’yeux que pour le Japon.

On attendait le Japon, c’est la Chine qui est venue?

Deux siècles déjà que l’Occident lorgnait sur cet immense marché! Aujourd’hui, c’est l’Amérique et l’Europe qui sont un marché pour la Chine.

Et la crise économique, inattendue elle aussi?

On a cru longtemps le développement économique irrépressible, une foi à laquelle adhéraient aussi pas mal de praticiens. Des gens qui continuent de prétendre qu’en forçant la croissance, on restreint le chômage. L’ennui est que le couple a craqué, il n’y a même plus de couple du tout. La croissance reprend alors que le chômage persiste.

Rien ne se passe donc jamais comme prévu?

C’est pire que cela. Rien ou presque n’a été prévu. Qui a prévu la chute de l’Empire soviétique? La révolution iranienne de 1979, où ce n’est plus l’islam qui est au service de l’Etat mais l’Etat qui est au service de l’islam? Qui a prévu l’explosion du World Trade Center en 2001?

Et l’émergence ou la réémergence de maladies, identifiées ou non, inimaginables il y a quarante ans... Comment peut-on se tromper si souvent et se tromper à ce point? Comment une telle myopie peutelle régner, alors que nos sociétés disposent de bataillons entiers de chercheurs et d’experts dans toutes les disciplines?

N’est-il pas un peu facile de dresser l’inventaire de toutes ces erreurs?

Peut-être, à ceci près que certains ont vu juste, mais qu’on ne les a ni entendus, ni écoutés. Ainsi, moins de dix jours avant l’attaque japonaise du Pearl Harbor, les actualités Paramount annonçaient comme possible et vraisemblable une offensive imminente sur la base d’Honolulu.

En février 1917, en Russie, la poétesse Zinaida Hippius prévoyait que l’édifice «allait s’écrouler tout entier et nous ensevelir sous les ruines». Et en Iran, un film allégorique datant de 1978, Le mariage de la pierre, préfigurait la chute du shah par une alliance entre le peuple et les ayatollahs. Mais qui allait ajouter foi aux prophéties d’une poétesse, d’un cinéaste ou d’un journaliste?

Staline lui-même ne voulut pas croire aux informations que lui avaient livrées l’espion Richard Sorge sur la date et le lieu de l’agression nazie, sous prétexte que son informateur avait été trotskiste.

On croit dur comme fer à ses préjugés!?

Préjugés, sectarisme, lieu commun des opinions, arrogance scientiste, foi idéo idéologique... sans parler des spécialistes et de leurs divergences. Autant de perversions qui rendent compte de ces erreurs de jugement.

Et l’Europe, s’est-on trompé à son propos? Y croit-on encore suffisamment?

Ce qui me chagrine le plus, c’est que l’on a construit l’Europe comme si la Russie n’en faisait pas partie. Or, on a toujours goûté au génie de ses hommes de lettres, de ses artistes, de ses musiciens... Tout s’est passé comme si l’on avait voulu déseuropéaniser la Russie. L’autre problème, c’est que l’Europe s’est faite sous la table, sans public.

Celui-ci n’a commencé à s’y intéresser qu’avec l’euro. En France particulièrement, qui était en pleine guerre d’Algérie lors de la signature du Traité de Rome en 1957. C’est dire qu’à ce moment-là elle était plutôt distraite.

Mais l’Union européenne, vous ne la rejetez pas?

Je suis pour, bien entendu. Ce qui ne m’empêche pas d’être agacé par les gens qui disent que, sans elle, on serait foutus. Une menace que l’on agite pour perfectionner en paix les institutions europénnes. Mais si je pense aux Anglais, qui n’ont pas l’euro, sont-ils foutus pour autant?

Et les Suisses non plus, qui n’ont ni l’euro ni l’Europe. Finalement, l’Europe est-elle un but, un moyen, une aubaine ou une sauvegarde? L’apparition de divergences d’intérêt entre les pays membres n’est-elle pas le signe avant-coureur d’un éventuel retournement?

On a confondu longtemps progrès de la science et progrès de la société. Là encore, la foi vacille...

Cette foi a permis à Engels d’annoncer la fin de la famille, à Marx la fin de la religion et même de l’Etat. L’effondrement de l’URSS a prouvé que toutes ces prédictions étaient fausses.

Vous même, ne vous berciez-vous pas de toutes ces illusions?

Je n’ai jamais été communiste, ni d’ailleurs anticommuniste. Et surtout pas trotskiste ou maoïste. J’ai fait mon travail d’historien à froid, convaincu qu’il y avait incompatibilité entre ce métier et l’appartenance à une formation politique. J’ai toujours aimé l’histoire.

Ainsi à 10 ans j’ai demandé que l’on m’offre l’atlas du géographe Paul Vidal de La Blache, un monument que j’ai précieusement conservé. Plus tard, j’ai enseigné l’histoire. Mais enseigner, ce n’est pas être historien.

Qu’est-ce qu’être historien, selon vous?

Etre historien, c’est réfléchir, se poser des questions, mettre en cause la parole officielle. J’ai commencé à le comprendre, par bribes, lorsque j’étais prof de lycée à Alger. Une expérience de huit ans qui m’a ouvert aux problèmes coloniaux et m’a convaincu que la France connaissait très mal l’Algérie.

Brouillard des esprits, aggravé encore par l’attitude des communistes, hostiles à l’indépendance dont ils craignaient qu’elle ne détourne les Arabes de la lutte des classes. Mais les Arabes n’avaient rien à faire de cette lutte. Ce qu’ils voulaient, c’était une nation bien à eux. Maintenant, ce n’est plus une nation qu’ils réclament, c’est l’islam.

Les peuples qui attribuaient tous leurs malheurs aux colonisateurs ont gagné leur liberté, mais ils ne sont guère plus riches. Du coup, ils deviennent islamistes, ce qui trahit d’une certaine manière l’échec de l’indépendance.


Le Retournement de l'histoire. De Marc Ferro. Robert Laffont, 350 p.


Profil

MARC FERRO

Né en 1924 à Paris. Historien, il a écrit de nombreux ouvrages sur l’URSS, le monde arabe, la colonisation et le cinéma.





Tags: Marc Ferro, historien français,

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Réaction de alainjung
le 05.02.2012 à 17:20
Bonjour Monsieur Ferro. Je ne réagis pas à votre article mais...
 
Réaction de théophraste
le 04.03.2011 à 10:09
Bonjour,monsieur Ferro,je ne réagis pas à cet article mais à...
 
Réaction de Marianne B
le 06.01.2011 à 17:48
Monsieur,madame , Je me permet de...
 
Réaction de le tambour
le 29.10.2010 à 17:05
Bonjour monsieur Ferro dans votre article vous nous indiquez que vous...
 
Réaction de Scipion
le 28.10.2010 à 20:27
« Peut-être, à ceci près que certains ont vu juste,...
 



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