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Quand la chute du mur faisait peur

Par Jacques Pilet - Mis en ligne le 25.10.2009 à 01:15

Quand le monde change, on s’inquiète. Et quand il bascule carrément, alors, souvent, on n’y comprend plus rien.

C’est ce qui s’est passé il y a vingt ans. Aujourd’hui les photos qui déferlent, avec cette explosion de joie sur le mur de Berlin ébréché, ne disent qu’une partie de la réalité. Tous, autour de l’Allemagne, n’applaudissaient pas. 
Plusieurs dirigeants européens ne se projetaient pas dans l’avenir mais, dans leur désarroi, s’accrochaient aux schémas passés. Ainsi le président François Mitterrand rendit visite, le 22 décembre 1989 à Leipzig, aux dirigeants en déroute de la RDA alors que les Berlinois fêtaient leurs retrouvailles. Son souci était de retarder le plus possible la réunification de l’Allemagne. Non pas pour sauver un régime en ruines mais pour éviter de renforcer la République fédérale allemande. Son conseiller d’alors, Jacques Attali, le poussait dans ce sens, expliquait qu’une trop grande voisine nuirait à la France, déséquilibrerait l’Europe.
Bien d’autres nourrissaient les mêmes craintes. A commencer par Margaret Thatcher qui vouait une véritable aversion à Helmut Kohl.

Cet homme qui dut maîtriser ce retournement de l’histoire me fit un jour une confidence. « Il n’y a qu’un chef de gouvernement européen qui  m’a vraiment soutenu : Felipe Gonzalez. »

Le dirigeant espagnol raconte ce moment dans « El Pais ». Le soir du 9 novembre, quand il apprit que le mur s’ouvrait, il téléphona aussitôt à son homologue et ami allemand. « Je ne savais pas bien que lui dire sinon lui exprimer ma solidarité et lui dire ma conviction que cet événement, l’unification de l’Allemagne, était irréversible. » Gonzalez cite alors le mot de Kohl : « Je peux compter sur les doigts d’une main, et encore j’en ai trop, les dirigeants qui m’ont appelé cette nuit-là pour nous appuyer. » On le sait maintenant : en réalité, l’Espagnol fut le seul à le faire.
Les Occidentaux n’étaient pas les seuls à imaginer plutôt une Allemagne à deux vitesses, une vague confédération qui amortirait le choc. Les Soviétiques y pensaient aussi. Gorbatchov ne fut pas surpris par la déliquescence du régime est-allemand. Il avait rendu visite peu auparavant au vieil Honecker à Berlin-est… où ses écrits sur la « perestroïka » étaient interdits ! Il rentra à Moscou en disant à ses proches : « La RDA est une marmite qui bouilllonne sous un couvercle fermé. »

Le chef du Kremlin se préparait donc à ce qui allait se passer. Mais il rêvait d’une autre issue. Une RDA libéralisée qui se rapprocherait de l’Allemagne de l’ouest sans se fondre avec elle. Plus tard, quand l’unification apparut inévitable, il nourrit l’espoir de maintenir la partie orientale hors de l’OTAN. Tous ces plans furent balayés. Andrei Gratchev, qui était le proche conseiller de Gorbatchev, déclare aujourd’hui : « Les Allemands ne voulaient pas seulement la liberté mais aussi se réunir. L’erreur  fut d’ignorer l’importance du problème de l’unité allemande, la question nationale, au-delà des aspects idéologiques. »
Vingt après, un double constat s’est imposé à ceux qu’effrayait la chute du mur. Dès lors que les Allemands de l’est la voulaient et que les Soviétiques n’étaient plus en mesure de l’empêcher, la réunification de l’Allemagne était inexorable. Enfin, cet événement n’a pas plongé l’Europe dans le désordre mais l’a au contraire renforcée et apaisée.

On peut être reconnaissant aux dirigeants allemands de ces deux décennies. La montée en puissance de leur pays ne leur a pas tourné la tête. Ils ont agi avec intelligence. D’emblée, ils ont resserré les liens avec leurs partenaires de l’ouest et aussi avec les pays de l’est traumatisés par le passé. 
Les fantasmes anti-allemands restent néanmoins vivaces. Il y a peu, sur France-culture, le journaliste Alexandre Adler et le sociologue Alain Touraine dénonçaient le tropisme pro-russe des Allemands. Ils voyaient l’Europe se diviser en deux tendances, une part sur le versant anglo-saxon, l’autre axée sur une alliance germano-russe, avec au milieu, une France esseulée !
Ce type de sottises ne fait pas de dégâts quand elles restent le fait d’intellectuels acrobatiques. Mais développées par les populistes de tous poils, elles peuvent empoisonner une Europe qui, dans sa fragilité, n’a vraiment pas besoin de ces scénarios haineux.
 




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