L'Hebdo;
2003-10-16 Quand la police fichait les clowns du Knie
Enquête De 1939 à 1944, le cirque repris par Fredy Knie senior a fait l'objet d'une surveillance policière. Plongée avecJocelyn Rochatdans cette histoire non officielle.
L'affaire prête à sourire. Durant la Deuxième Guerre mondiale, la police suisse a fiché des personnages aussi menaçants que les clowns du Cirque Knie, les dresseurs d'ours, une troupe d'acrobates et un dompteur, sans oublier le petit personnel (musicien, danseuse, femme de cuisine, caissier, etc.). L'explication de cette surveillance aussi incongrue que celle qui visera Charlie Chaplin dans les décennies suivantes? La majorité de ces artistes ont affiché leur sympathie pour le IIIe Reich de manière trop ostentatoire. Et les autres ont été accusés d'espionnage par leurs collègues.
Cette histoire tragicomique, savant mélange de paranoïa compréhensible en temps de guerre et de jalousies internes à ce milieu hermétique, nous la découvrons dans la correspondance d'Otto Egger*. L'informateur, qualifié de «bon Suisse», a introduit la police dans les coulisses du cirque. Pour leur décrire ce microcosme avec autorité, puisqu'il travaille comme secrétaire du directeur Friedrich Knie, le père de Fredy Knie senior.
Dès 1939, Otto s'installe derrière sa machine à écrire pour dresser la liste «des employés qui méritent d'être placés sur les listes des suspects d'être nazis». Avant d'envoyer sa missive signée au Ministère public de la Confédération. Parce que, précise-t-il, «celui qui couvre les traîtres à la patrie en est un lui-même». Grâce à cet homme de bonne volonté et aux enquêtes de police qui s'ensuivent, nous découvrons la face d'ombre de cette entreprise qui compte déjà 150 employés, dont 112 étrangers. Il y a là des Allemands, des Autrichiens, des Tchèques, des Espagnols et des Italiens dont les sympathies pour le fascisme s'expliquent aisément. Mais on y trouve aussi des Britanniques, des Hongrois et des Suisses. Autant de nationalités qui cohabitent difficilement dans un monde en guerre. Surtout quand on parle politique.
Des taupes au cirque Les fiches du Knie, rassemblées aux Archives fédérales dans un dossier baptisé «Zirkus Knie 1939-1952», témoignent surtout de ces tensions. Elles étaient exacerbées par des personnages comme Elsa Riesler, une fille de cuisine du directeur Friedrich Knie, qui avait la réputation d'espionner la troupe. «Fanatique du Führer», elle se vantait «de dénoncer aux autorités allemandes les employés pour des raisons politiques», assure Otto Egger.
La fille de cuisine n'était pas la seule à plomber l'ambiance. Une famille de montreurs d'ours, les Crocker, brillait autant par ses propos anti-Suisses que par ses apparitions dans la sciure. Ces artistes d'origine berlinoise semblaient horripiler le reste du personnel, qui les considérait comme «de grandes gueules» infréquentables. Surtout la fille Edith, qui usait de provocations du genre: «En entrant en Suisse, nous avons vu vos petites fortifications qui étaient recouvertes de merde de vache.» La fiche de police précise encore que: «Depuis lors, cette fille ne cesse de se moquer de la Suisse qui serait envahie avant même que Hitler n'ait fini d'en donner l'ordre.»
A la suite d'Otto Egger (qui a prévenu le directeur Friedrich Knie de son initiative), les policiers suisses s'intéressent donc à la vie du cirque. Ils complètent la liste des suspects en y ajoutant les noms des Italiens Cavallini («les clowns sont fascistes et sympathisent ouvertement pour Hitler»), ceux du dresseur tchèque Trubka («le dompteur de tigres et tout spécialement sa femme sont de fervents admirateurs du régime nazi»), mais encore du dresseur d'éléphants Kraml, les acrobates de la troupe Les Allisons et Otto Feick, le chef de la troupe de Rhönrad (un grand cerceau très apprécié du régime nazi, ndlr). Les enquêteurs ont enfin ajouté à la liste le nom du musicien Libscher, accusé de propagande nazie, mais surtout connu pour être «un chasseur de femmes», caractéristique qui pourrait expliquer sa dénonciation.
Espion à bicyclette Quelle était la part de sérieux dans ces affaires? Ne traduisent-elles pas des jalousies internes, exacerbées par une existence de saltimbanque où les artistes vivent sans cesse les uns sur les autres? La police suisse a envisagé cette hypothèse avant de donner sa langue au tigre. Non sans avoir vérifié (mollement) l'affaire la plus sérieuse, une accusation d'espionnage lancée contre la troupe de montreurs d'ours et qui visait plus particulièrement «celui que la famille Crocker appelle leur fils, Galwas Hans Konrad, qui ne néglige aucune occasion de se renseigner. Dès son arrivée en ville, il part à bicyclette pour visiter la contrée en emportant un appareil photographique et en s'intéressant spécialement aux édifices publics. (...) Si un groupe d'avions se fait entendre, il sort immédiatement de sa roulotte et regarde le ciel avec des lunettes d'approche», note l'agent de la police neuchâteloise R. Dubois, qui enquête en 1940.
Une tentative qui reste sans suite. Parce que les indices sont insuffisants? Non, parce que le limier se trouve dans l'impossibilité de continuer sa surveillance. La police d'alors étant organisée de manière cantonale pour traiter des affaires locales, R. Dubois ne pouvait pas suivre un cirque itinérant qui voyageait de ville en ville.
Ce même constat d'impuissance va pousser un policier soleurois à passer des contrôles à la prévention. «Comme une surveillance de ces gens de cirque est impossible et que les intrigues inhérentes à ce milieu sont difficiles à percer, j'ai - en accord avec la direction du cirque - rappelé aux suspects qu'ils avaient des devoirs envers leur pays hôte.»
tempÊte au knie Cet avertissement solennellement donné, les poursuites sont abandonnées. Probablement à cause du silence soudain d'Otto Egger, qui s'est retrouvé face à un problème imprévu. «Parce que Mme la directrice Frédéric Knie n'avait rien de mieux à faire que de répéter aux personnes suspectes les confidences que j'ai faites à son mari [à leur propos], une rumeur circule ici, m'accusant d'être la personne qui agite la poussière», écrit le secrétaire de direction avant d'ajouter: «De manière assez bizarre, toutes ces personnes viennent désormais vers moi et tentent de s'excuser.» Du coup, «inquiet à l'idée de perdre sa place», Otto Egger met un terme à sa correspondance avec le Ministère public. Ce qui clôt le «dossier Knie» jusqu'en 1944.
Entre-temps, la famille Knie passe des années difficiles. Karl, dépressif, se suicide en 1940. Et Friedrich, malade, meurt le 27 avril 1941. A ces drames s'ajoutent les problèmes quotidiens posés par le conflit. Une partie des chevaux du cirque est réquisitionnée par l'armée. Et la Suisse se retrouve entourée par les puissances de l'Axe, ce qui perturbe le travail d'une institution qui doit décrocher des numéros d'artistes étrangers. L'affaire est d'autant plus délicate que les Knie sont en froid avec l'Allemagne depuis l'épisode du programme «Olympiade» de 1938.
Cette année-là, le cirque montrait un numéro agrémenté des drapeaux des différentes nations. Avec un traitement spécial pour le IIIe Reich. Les frères Knie avaient trouvé un drapeau de la marine allemande dont la croix gammée était placée en haut, dans le coin proche de la hampe. «Quand le drapeau était monté, on voyait à peine l'emblème national-socialiste; et quand Eugène (Knie) demandait aux ouvriers de tourner un peu la hampe, en échange d'un pourboire, l'emblème disparaissait complètement», écrit Alfred A. Häsler dans l'ouvrage Knie, histoire d'une dynastie de cirque.
Mais le dompteur allemand Fritz Schulz remarque le manège et dénonce le délit du Cirque national suisse à ses autorités. Pour ne rien arranger à l'affaire, la famille provoque involontairement un autre accrochage avec l'Allemagne en 1940, suite au passage du cirque à Neuchâtel. La montreuse d'ours Crocker refuse alors de parquer sa roulotte à l'endroit indiqué, forçant la police à réclamer l'intervention de Friedrich Knie. «La Crocker fut profondément offensée et rapporta aux autorités allemandes que Knie jetait la police sur le dos des artistes du IIIe Reich, écrit Artur A. Häsler (la correspondance d'Otto Egger nous montre qu'elle n'avait pas tort, ndlr). Là-dessus, Knie n'obtint plus d'artistes venant de l'empire des nationaux-socialistes. Ce fut un coup dur pour le cirque d'un pays entouré par les puissances de l'Axe.» Il faudra l'intervention de l'ambassadeur d'Allemagne à Berne pour que la situation se débloque.
Après une interruption, les fiches de police consacrées au cirque reprennent en 1944, année où l'on passe du sordide au cocasse, avec la découverte de l'affaire de la danseuse et du musicien. Cette fois, les investigations portent sur un nouveau suspect, un musicien britannique du cirque nommé Alfred Smith, qui a été mis en cause par un ami de sa femme. La source, appelée «Rolf», alerte la police parce qu'il a entendu dire qu'Alfred Smith aurait fréquenté assidûment une certaine Carmen, ex-danseuse du Cirque Knie. Cette Mata-Hari lui aurait révélé qu'elle «appartenait à une grosse organisation» avant de lui «proposer de faire de l'espionnage pour l'Allemagne»
Êtes-vous un espion? La police interroge les protagonistes mais, une fois de plus, sans conclure. Sans que l'on sache s'il faut mettre en cause le sérieux de l'informateur ou l'amateurisme des limiers suisses qui tentent de déstabiliser les protagonistes avec des formules aussi subtiles que: «Appartenez-vous à une grosse organisation d'espionnage?» Question à laquelle, on s'en doute, personne n'a répondu par l'affirmative.
Reste, dans ce paquet de dénonciations classiques, de méfiance ordinaire et de petites jalousies qui ont contribué à forger la légende des fiches de la police suisse, une affaire qui semble sortir du lot. Elle évoque l'étrange périple d'Othmar Singer, caissier du Cirque Knie durant l'été et secrétaire d'hôtel au Palace de Saint-Moritz durant l'hiver. Un personnage dont la présence, comme client régulier de l'hôtel Baur-au-Lac, surprend la police zurichoise qui s'y rend discrètement en 1944. Cet établissement était non seulement dispendieux, mais il passait pour être «le lieu de rendez-vous des gens, Suisses et étrangers, qui travaillent pour l'Allemagne. Il serait aussi une boîte aux lettres pour un service de renseignement allemand», estiment alors les services de renseignement helvètes, informés sur ce point par leurs homologues français.
L'étrange caissier Que faisait Othmar Singer au Baur-au-Lac, dans la nuit où fut visité l'appartement de deux industriels français venus de Vichy? Voilà ce que la police zurichoise a cherché à établir. Après une enquête de routine, elle a pu vérifier que le caissier du Knie appartenait à un réseau de résidents suspects de l'hôtel, comprenant notamment le consul Heinz Jahnke, le chef de réception (qui gérait toutes les clés) et un chasseur de l'hôtel, tous d'origine allemande.
Pour le reste, et selon la formule consacrée à l'époque, le bonhomme est «connu de nos services». Il avait attiré l'attention dès les années 40, à une époque où les fiches le décrivent comme «un admirateur de Hitler» et un proche des dresseurs d'ours Crocker et d'Elsa Riesler, la fille de cuisine pronazie du Knie. Othmar Singer passait enfin pour un communiste. «Après l'annexion de l'Autriche, il combattait encore les nazis. Mais depuis l'accord entre l'Allemagne et l'URSS, (...) il montre de la sympathie et une compréhension totale pour les autorités de ces deux pays», précise un rapport de la police suisse.
Mais ce profil problématique ne suffit pas à l'inquiéter. Les industriels français n'ayant pas déposé de plainte, le dossier est classé sans suite. Et le «peut-être espion caché au Cirque Knie» continue sa route, préservant le mystère jusqu'à nos jours. Un exploit qu'il convient de saluer, «Mesdames, Messieurs, sous vos applaudissements...» |
*Sources: Archives fédérales, Berne, carton 4320 (B) 1968/195, Bd. 50, dossier C.02.10'013, 1939-52; carton 4320 (B) 1968/195, Bd. 76, dossier C.2.10'091, 1944-45; et fiche Othmar Singer, carton 4320 (B), Bd. 110, dossier C.08-5254, 1951.
Robert Cavallini Dénoncé à la police pour ses sympathies fascistes.
«Appartenez-vous à une grosse organisation d'espionnage?»
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