L'Hebdo;
2009-05-07 QUAND LA SUISSE INSPIRE L’UNION EUROPÉENNE
MICHEL BEURETFLORENCE
POLITIQUE.
Le 7 juin, 350 millions d’Européens éliront leur Parlement. Pour les aider à se décider, le site internet «EU Profiler», initié par le professeur suisse Alexander Trechsel, à Florence, offre des perspectives extraordinaires. Rencontre.
L’ Istituto Universitario Europeo de Florence (IUE), l’un des plus prestigieux centres de recherche en Europe, est lové au milieu des cyprès et des oliviers dans une bâtisse qui donne le vertige du temps et inspire le respect des arts. Juché sur la colline de Fiesole, l’IUE offre une vue imprenable sur la ville des Médicis et son dôme, aujourd’hui inondés de soleil. A quelques enjambées vers les hauteurs, la villa San Felice, demeure de maître toscane, abrite quelques bureaux du département de sciences politiques et sociales, dont celui du professeur bernois Alexander Trechsel. Lequel n’a pas la vie facile, serait-on tenté d’ironiser. A tort. Car ce lieu enchanteur et la personnalité du jeune professeur, 38 ans, dont quatre passés sur le site, lui ont inspiré une idée extraordinaire qu’il a soufflée à l’Europe et qui, à un mois des élections pour le Parlement européen, va marquer les esprits.
Système gratuit.
Déjà le vénérable institut, où nous déambulons avec notre photographe, bruisse de compliments, enthousiastes dans les couloirs, ou feutrés dans la bibliothèque, à l’adresse d’Alexander Trechsel. Car ce qu’il est en passe d’accomplir avec 130 chercheurs de pointe, issus de trente pays – dont dix Suisses –est un petit miracle de science politique.
Le système s’appelle «EU Profiler». Il est gratuit, traduit en 24 langues et destiné à tous les citoyens de l’UE appelés aux urnes le 7 juin, «mais aussi aux Suisses, aux Turcs et aux Croates, même s’ils ne sont pas dans l’Union, c’est un clin d’Å“il», souligne Alexander Trechsel. L’idée de base se veut ludique, car elle mise sur la curiosité du citoyen, mais sa réalisation et sa mise en Å“uvre «est on ne peut plus sérieuse» et a nécessité des moyens qu’aucun Etat ni aucune entité de l’Union européenne n’auraient été en mesure de rassembler.
En se connectant au site euprofiler.eu, chaque citoyen européen qui le souhaite peut désormais déterminer son profil politique réel, «qui n’est parfois pas celui de ses habitudes, ni même un parti de son pays», sourit Alexander Trechsel. Le principe est de se prononcer sur trente affirmations politiques dans tous les domaines, «28 thèmes identiques pour tous les Etats de l’UE et deux propres à la politique nationale du pays de l’intéressé».
Pour chaque question, six «sensibilités» sont proposées allant de «tout à fait d’accord» à «pas du tout d’accord» ou «sans opinion» et chaque réponse sera pondérée par l’importance que l’intéressé souhaite donner au postulat en question. La première affirmation, par exemple, est celle-ci: «L’aide sociale doit être maintenue même si, pour cela, les impôts doivent être augmentés.»
Au terme du questionnaire, un système de calcul sophistiqué situe votre position politique parmi les 300 partis d’Europe pris en compte et analysés par EU Profiler. En faisant le test, l’auteur de ces lignes se retrouve ainsi sur une pastille rouge représentant le Parti socialdémocrate suédois, et l’on dira encore que les journalistes sont tous des gauchistes...
Travail de bénédictin.
«Dans un premier temps, nous avons demandé à chaque parti de nous répondre sur la position qu’il estime avoir, explique Fabian Breuer, collaborateur belge d’Alexander Trechsel et chef de projet. Puis nous avons recoupé leurs réponses en dépouillant leurs programmes en détail et chacune de leurs informations.»
Pour effectuer ce travail de bénédictin, l’équipe a recruté «trois à cinq représentants de chaque pays extrêmement qualifiés qui ont travaillé d’arrachepied», rappelle Alexander Trechsel. L’objectif est de dépasser le stade des sondages nationaux. «Nous nous sommes dit qu’il fallait considérer l’Union européenne comme un tout, comme un ensemble, en abolissant les frontières», comme l’avaient été les frontières cantonales en Suisse, via le projet «Smartvote».
Car la matrice de ce projet européen est bel et bien née dans la petite Suisse fédérale, confite dans des morcellements qui avaient inspiré, voici quelques années, la volonté de les dépasser par le profilage en ligne Smartvote. A l’instar de EU Profiler, ce site projetait un résultat sous la forme graphique d’une «toile d’araignée» (voir ci-contre) campée sur un double axe. Smartvote avait été initié à l’Université de Zurich (NCCR) et Alexander Trechsel a fait partie des premiers analystes.
Débarqué en 2005 à l’Institut européen de Florence, soigneusement trié sur le volet, comme chacun ici, il découvre alors «un degré académique d’un niveau incroyable». Il est rare en effet de ne pas tomber ici sur une personne parlant au moins quatre langues et cette tour de Babel, carrefour intellectuel, a de quoi stimuler. «Chaque matin, je voyais mes collègues lire tous les journaux du monde, partager leurs opinions devant un café, et je me suis dit que ce savoir-là valait la peine d’être connu.»
Le Bernois est toujours plus sollicité, aussi pour des conférences à l’extérieur, notamment à Bruxelles et, l’idée mûrit dans son esprit, jusqu’à ce que Peter Mair, professeur de politique comparée à l’IUE, sommité dans son domaine, lui confie un exposé sur «L’Europe et la démocratie». Nous sommes à la fin de 2007 et «c’est alors que j’ai proposé de transposer Smartvote à l’échelon européen». Aussitôt, «un grand nombre de mes confrères à Florence, à l’étranger ou en Suisse, comme Hanspeter Kriesi, jadis mon directeur de thèse, m’ont offert leur collaboration».
Le fédéralisme suisse a beaucoup à apporter à l’Europe, on s’en doute, mais il y a quelque chose de piquant à ce qu’un pays non-membre de L’UE initie un tel projet, «un peu comme si le pape conseillait les musulmans», sourit Peter Mair devant son espresso matinal.
Pour créer EU Profiler, tout était à faire, de A à Z, de la base de données au graphique du site. «Nous avons bûché pendant un an et demi et le site a ouvert le 23 avril dernier à Bruxelles.» En dix jours, «UE Profiler» a déjà attiré 200 000 visiteurs, dont 160 000 ont répondu à toutes les questions.
Méthodologiquement, le quadrillage politique de certains pays a posé plus de problèmes que d’autres. Avec l’Italie, où les partis fusionnent et bougent tout le temps, «les choses ont été très compliquées, de même pour la France, la Lettonie ou la Pologne», confiait Peter Mair, provoquant les hochements de tête approbatifs d’Alexander Trechsel et de Fabian Breuer.
Le travail est immense. Toutefois «à l’origine, nous ne nous sommes pas posé la question des moyens mais des fins, à savoir si le projet est intellectuellement pertinent». Les moyens ont suivi et le site a été développé en coopération avec la compagnie néerlandaise Kieskompas et le consortium suisse NCCR Democracy/Politools (smartvote.ch). «Ce projet est donc purement académique et nous ne dépendons ni financièrement ni politiquement de Bruxelles.»
Tordre le cou aux clichés.
EU Profiler, même si ce n’est pas son but, veut aussi tordre le cou au cliché selon lequel l’élection du Parlement n’intéresse pas les Européens. Pour Alexander Trechsel, qui vient de publier avec Hanspeter Kriesi une analyse du modèle suisse à la Cambridge University Press*, relativise la désaffection des électeurs: «Il y a cinq ans, 165 des 350 millions d’électeurs européens sont allés aux urnes. Il s’agit du plus monumental exercice démocratique au monde après l’Inde. A cette différence que le processus indien dure un mois, alors que l’Europe vote sur trois jours…».
Les sensibilités qui se dégageront du vote du 7 juin ne sont pas encore connues bien sûr. Et l’avenir dira si le projet EU Profiler est un outil prospectif. Mais une chose est certaine: il stimule les forums et sites de discussion et les informations accumulées forment déjà une immense base de données pour la recherche. Outre le fait que ce projet est une première mondiale, c’est aussi son grand mérite.
The Politics of Switzerland: continuity and Change in a Consensus Democracy, de Hanspeter Kriesi et Alexander H. Trechsel, Cambridge University Press, 2009.
CHERCHEURS
Le suisse Alexander Trechsel et le belge Fabian Breuer, à l’Istituto Universitario Europeo de Florence.
«EUPROFILER.EU»
Le site internet mis en place par le Bernois Alexander Trechsel permet à chacun de comparer son profil politique avec ceux des partis européens, de manière graphique.
«IL FAUT CONSIDÉRER L’UNION EUROPÉENNE COMME UN TOUT.»
Alexander Trechsel, professeur
|