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PICTURAL Vincent Cassel, un moine qu'on dirait peint par Zurbarán.
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Stupre gothique
Quand le cinéma revisite "Le moine"

Par Julien Burri - Mis en ligne le 06.07.2011 à 14:50

Héros du «Moine» de Dominik Moll, Vincent Cassel campe un homme du XVIe siècle déchiré par ses pulsions. Adaptation réussie du roman maudit de Matthew G. Lewis, père du gothique anglais.

Un débauché libidineux susurre des horreurs dans la pénombre d’un confessionnal. Il pratique l’inceste et s’en vante, évoque le «délicieux abîme» de la débauche et les pouvoirs illimités de Satan. Derrière la grille, le moine Ambrosio, admiré pour sa piété, lui répond que Satan n’a que le pouvoir qu’on veut bien lui donner.

«LE SOUFFLE DU MERVEILLEUX L’ANIME TOUT ENTIER.» André Breton, louant le roman «Le moine» dans son «Manifeste du surréalisme»

Ses premières répliques scellent un duel entre le Bien et le Mal. Nous sommes dans un couvent de capucins espagnols, en 1585, et Satan (Sergi Lopez) tente de faire tomber la Vertu (Vincent Cassel).

D’emblée, ce film paraît dévoré de l’intérieur. Le feu couve sous la peau du moine Cassel, qui excelle dans ce rôle tout en énergie contenue, contrariée, et on le dirait sorti d’une peinture de Zurbarán. Frère Ambrosio, manipulé par une sorte de sorcière, devient un ange exterminateur qui sème la désolation autour de lui.

Comme dans une tragédie antique, le drame inévitable semble écrit d’avance: Frère Ambrosio couchera avec sa propre sœur, Antonia, et tuera sa propre mère, Elvira. Au préalable, il sera lui-même violé par l'insistante Mathilde, probablement dépêchée par le Diable en personne...

Que cette bestialité ne vous décourage pas d’aller voir Le moine! Loin d’être dans une série B où l’hémoglobine coule à flots, nous sommes dans un film d’auteur français signé Dominik Moll (Lemming; Harry, un ami qui vous veut du bien) d’une grande beauté plastique, qui allie aventure et contemplation.

Se croisent des personnages captivants et gothiques à souhait: une mère supérieure sadique (géniale Géraldine Chaplin), un mystérieux novice sans visage, une vierge sacrifiée...

Ce n’est pas la première fois que Le moine est adapté au cinéma. Ce roman paru en 1796 n’a cessé de fasciner. Mais beaucoup s’y sont cassé les dents, comme s’il portait malheur...

L’histoire commence au siècle des Lumières. Toutes les superstitions, ce que les philosophes éclairés ont voulu évacuer, refont surface dans un nouveau genre littéraire né en Angleterre: le gothique. Le public plébiscite ces histoires à faire peur, d’une morbidité teintée de mélancolie, avec leurs phénomènes surnaturels et leurs décors de châteaux hantés.

Premier exemple de cette «littérature terrifiante», Le château d’Otrante, de Horace Walpole, est publié en 1764. Mais il faudra attendre trente ans pour que paraisse le livre emblématique du genre, écrit par un tout jeune auteur, Matthew Gregory Lewis.

Un nain aux yeux globuleux. A 19 ans, Lewis est dépêché à La Haye comme attaché d’ambassade. Il s’y ennuie sec et rédige Le moine en six semaines. Dès sa publication, c’est le scandale. On juge le texte obscène et les éditions ultérieures seront expurgées. Lewis ne s’y oppose pas, par souci de discrétion. Homosexuel, il n’a probablement pas envie de voir la justice enquêter sur sa vie privée.

On commence à le confondre avec son personnage au point de l’appeler «le moine Lewis». A quoi ressemblait-il? Langue de vipère, son contemporain Walter Scott s’épanche sur ses «yeux d’insecte», son «aspect enfantin» et sa petite taille. Lewis se décrit lui-même comme «sans grâce et d’une taille de nain», certes, mais d’un tempérament passionné, «excessif dans la haine et dans l’amour». Comme son héros, justement.

Jamais il ne se remettra complètement de la publication de son roman. Il perd goût à la vie, à l’écriture, à la carrière politique. Il connaît d’autres succès littéraires, mais l’histoire ne les retiendra pas. Il meurt à 42 ans, sur un bateau qui le ramène de la Jamaïque. Détail macabre, digne d’un roman noir: lorsqu’on jette son cercueil lesté à la mer, il refuse, obstinément, de sombrer.

Le mal est fait, si l’on peut dire, et Le moine, joyau vénéneux, continue d’irradier. Hoffmann, Balzac, Mérimée, Gautier. La liste des auteurs qui s’en inspirent est impressionnante. Sade admire le texte pour «ses sortilèges et sa fantaisie». Et Hugo remodèle Frère Ambrosio pour en faire un personnage de Notre Dame de Paris – l’archidiacre Frollo, qui tombe amoureux d’Esmeralda et l’entraîne dans sa chute.

Au XXe siècle, les surréalistes voient en Lewis un précurseur. Paul Eluard est impressionné par sa «précipitation passionnée» et André Breton s’extasie: «Le souffle du merveilleux l’anime tout entier.»

Mais c’est Antonin Artaud qui ira le plus loin dans le fanatisme, réécrivant carrément le roman. Artaud, poète génial qui finira assommé à coups d’électrochocs, ambitionne de porter lui-même ce «poème du mal» à l’écran et de s’attribuer le rôle principal.

Pour convaincre les financiers, il pose en moine dans une série de photos en 1931. Sans succès. Dommage, la bure lui va si bien! Il a d’ailleurs déjà campé un prêtre au cinéma en 1927, dans le chef-d’œuvre de Dreyer, La passion de Jeanne d’Arc.

Dans les années 50, Buñuel connaîtra la même déveine. Il écrit un scénario avec Jean-Claude Carrière, et Gérard Philippe est pressenti pour le rôle. Nouvel échec, faute d’argent.

En 1973, Ado Kyrou, ami de Buñuel, adapte enfin ce scénario à l’écran, avec Franco Nero en religieux lubrique et Nathalie Delon en suppôt de Satan. Le film met un terme à la carrière de son réalisateur...

Rebelote en 1990, où une seconde adaptation de Francisco Lara Polop ne laisse pas non plus de souvenir impérissable. Bref, en 2011, Le moine attendait toujours son cinéaste.

Un rôle passionnant. Dominik Moll relève le défi avec brio, surtout grâce à l’interprétation de Cassel. L’acteur irradie un érotisme bestial et malsain. Il est tour à tour beau, noble, famélique et laid. En un mot: ambivalent, dans la plus pure esthétique du gothique littéraire. Bref, on lui donnerait un prix d’interprétation sans confession.

Pourtant, le film laisse un goût d’inachevé. Dominik Moll fait le choix du dépouillement et écarte la moitié du roman, qui foisonnait d’histoires emboîtées. Du coup, on perd l’excès qui faisait sa saveur.

Et que penser du fond? Qui est le coupable? L’obscurantisme clérical, la sexualité refoulée ou les forces du Mal? Si Buñuel faisait du Moine une charge contre l’Eglise, Dominik Moll se place au-dessus de la morale, qualifiant simplement son film d’«histoire d’amour tragique».

Pour Vincent Cassel, tout est de la faute de la mère d’Ambrosio, qui a eu le tort d’abandonner son fils. Cette morale maternisante un peu courte fait du Moine de Moll une fable esthétique superbe, mais dont la profondeur métaphysique a sans doute échappé au beau Vincent.

«Le moine». De Dominik Moll. Avec Vincent Cassel, Déborah François, Joséphine Japy et Sergi López. 1 h 41. Sortie le 13 juillet.

À LIRE

Le moine, de Matthew G. Lewis, traduit de l’anglais par Léon Wailly. Actes Sud, 498 p.




Tags: Le Moine, Dominik Moll, Vincent Cassel, Matthew G. Lewis,

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Réaction de Fafnir
le 29.12.2011 à 20:45
Vincent Cassel est un bon acteur mais il ressemble un...
 
Réaction de Gizela Heinz
le 29.12.2011 à 03:56
Lewis n'est pas le père du gothique anglais. Ce statut...
 
Réaction de slimnature
le 10.07.2011 à 22:48
Ce n'est "que" du cinema, pourquoi l'article se déroule comme...
 



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