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Paul Celan Rescapé des camps de travail, ce poète a été le témoin de la destruction des Juifs d’Europe.
Keystone/Imagno/Anonym

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Paul Celan, poète
Quand le Valais le rendait nostalgique

Par Gérard Delaloye - Mis en ligne le 23.09.2010 à 14:05

Un séjour à Montana, il y a cinquante ans, inspirait au grand poète de langue allemande, suicidé dans la Seine en 1970, deux versions d’une «Elégie valaisanne». Elles sont enfin traduites dans La Revue de Belles-Lettres.

Depuis une quinzaine d’années, la gloire de Paul Celan ne fait que croître – juste revanche sur le destin d’un poète qui, alors presque inconnu, se jeta du pont Mirabeau dans la Seine un jour d’avril 1970. Aujourd’hui, même dans l’espace francophone, on ne compte plus les traductions de l’œuvre, les essais ou les colloques consacrés au poète.

Car la voix de Celan est celle d’un témoin primordial de la grande destruction des Juifs d’Europe. Il naquit en 1920 à Czernowitz, ville de l’ancienne Bucovine, aujourd’hui en Ukraine, qui fut avant la Première Guerre mondiale un des centres flamboyants de la culture juive en Europe centrale.

Parti étudier la médecine en France, Celan est happé par la Seconde Guerre mondiale alors qu’il est en vacances dans sa famille. Déportés en Transnistrie par les fascistes roumains, ses parents disparaissent dans les camps. Lui-même ne survit que par miracle à divers camps roumains de travail forcé. La paix revenue, porteur d’un passeport roumain, il décide en avril 1945 de s’installer à Bucarest en attendant de trouver une solution pour repartir en France.

Cela lui prendra du temps. A la mi-décembre 1947 (quelques jours avant le départ en exil du roi Michel de Roumanie), il arrive à Vienne après avoir traversé la Hongrie grâce à des passeurs. Six mois plus tard, il sera à Paris dont il fera son port d’attache en y vivant de traductions, puis de cours à l’Ecole normale supérieure.

A Paris, sa vie sera bouleversée par un nouveau drame: à partir de 1953, la veuve d’Yvan Goll, un poète surréaliste, le poursuit de sa vindicte en l’accusant indûment de plagiat. Cette accusation, répandue de manière récurrente dans les milieux littéraires en France comme en Allemagne, prend en 1960 de telles proportions que Paul Celan en perd son équilibre psychique et sombre dans une mélancolie qui ne le quittera plus jusqu’à son suicide.

De Paris à Montana. Paul Celan commence à écrire son Elégie valaisanne le 1er avril 1961 lors de vacances de Pâques à Montana. Il la termine le 25 janvier 1962 après un nouveau séjour à Montana pour des vacances de Noël. Pendant cette période, son malaise existentiel est encore accru par deux drames touchant des personnes qui lui sont très proches.

En été 1960, il avait enfin pu rencontrer à Zurich Nelly Sachs (prix Nobel de littérature en 1966) avec laquelle il correspondait depuis des années. Juive berlinoise exilée à Stockholm depuis 1940, elle réalisait à cette occasion son premier grand voyage hors de Suède. Rentrée très fatiguée à Stockholm, elle fait une crise psychique qui met sa vie en danger.

Début septembre, Celan se rend au chevet de son amie malade qui ne le reconnaît pas. Un an plus tard, alors que son Elégie est encore en chantier, nouveau choc affectif: il apprend le suicide de Lia Fingerhut, la jeune fille qu’il aimait quand en 1947 ils passèrent avec des amis les vacances de Pâques dans les Carpates roumaines, près de Kronstadt (Brasov).

Le recours à l’élégie – «poème lyrique exprimant une plainte douloureuse, des sentiments mélancoliques», nous indique le Robert – est d’autant moins surprenant que Paul Celan, en ce début de printemps valaisan, est aussi marqué par l’empreinte laissée par Rilke dans la région: le petit manoir de Muzot entre Montana et Sierre où l’auteur des Elégies de Duino passa les dernières années de sa vie et trouva la force de terminer son œuvre.

Et, surtout, la tombe du poète à Rarogne, au pied de la façade méridionale de la vieille église. Cette tombe qui, à l’écart du reste du cimetière, fait face à la plaine du Rhône étroite et sauvage à cet endroit-là. Elle trouble le visiteur par sa mystérieuse épitaphe: «Rose, ô pure contradiction, volupté de n’être le sommeil de personne sous tant de paupières...» Se plaçant sous le patronage de ces vers, Celan intitulera d’ailleurs La Rose de personne (Ed. Points Seuil), le cycle de poèmes qu’il écrivit à cette époque.

Rilke, sa préférence. Rilke était le poète préféré de sa jeunesse. Ils ont en commun d’être issus des marges de la germanité – Prague pour l’un, Czernowitz pour l’autre, deux immenses foyers de culture plantés aujourd’hui aux confins des vastes espaces slaves. Au-delà du souvenir revivifié d’une grande fraternité poétique, Celan, stimulé par l’air rilkéen de Rarogne se prend dans sa complainte à rêver de sa jeunesse (les vacances roumaines du printemps et de l’été 1947) et de ses affinités lointaines (Mandelstam, la Russie).

Il n’y a pas de contradiction entre ces deux pôles de réflexions, au contraire, ils sont reliés par la mer Noire à l’éclat de taïga, comme il l’écrit dans son poème.

Projeté par les conséquences de la guerre et de la sauvagerie nazie vers Bucarest capitale d’un pays qui n’est guère le sien mais dont il possède la nationalité, il travaille dans une maison d’édition fondée par l’occupant soviétique, Cartea Rus (Le Livre russe), vouée à la propagande mais aussi à la diffusion des grands auteurs comme Lermontov dont il traduira Un héros de notre temps en roumain. Il y fréquente le fourmillant milieu surréaliste bucarestois, concentre son attention sur les moyens de fuir en Occident, car, quoique communisant, il a pris en Bucovine la mesure de la réalité soviétique.

Sur fond d’évocation du malheur juif qui cimente toute son œuvre, c’est donc vers l’Est et la Roumanie que nous renvoie l’Elégie valaisanne. Des Carpates à la Dobroudgea et à la mer Noire, les souvenirs se pressent, nombreux, dans la mémoire du poète. Mais il affiche aussi ses convictions politiques avec, au passage, un hommage au révolutionnaire Christian Rakovski, qui en été 1913 hébergea Léon Trotski dans sa propriété de Mangalia, ville où Celan séjourna en 1947 avec Lia Fingerhut.

À lire
La Revue de Belles-Lettres publie l’Elégie valaisanne en édition bilingue, traduites l’une par Marion Graf et l’autre par Bertrand Badiou, qui accompagne le tout d’un bel appareil critique. Revue de Belles-Lettres n° 1 – 2, 2010. En librairie le 30 septembre.

À voir
Vernissage à Lausanne le 30 septembre dès 18 h 30, au Théâtre du Lapin-Vert. Participation à Poésie en ville, Genève, Bibliothèque de la Cité, le 2 octobre de 13 h 15 à 16 h.





Tags: Paul Celan, Elégie valaisanne, poésie,

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