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Enigme
Quand les lecteurs écrivent l’histoire

Par Luc Debraine - Mis en ligne le 29.06.2011 à 11:11

Il aura fallu moins de quatre heures pour obtenir, grâce à l’internet, des informations sur un mystérieux album de photos nazi datant de la Seconde Guerre mondiale, vue du côté de la Wehrmacht.

Trois heures quarante-cinq minutes. C’est la durée de la résolution d’une énigme qui, il y a quelques années encore, aurait demandé des semaines, voire des mois de labeur. Pour qui douterait de la puissance de l’internet, et de son rejeton l’information participative, l’histoire qui suit a valeur d’exemple.

Il y a quelque temps, le New York Times reçoit un album photo dont les 214 images au format 7,5 x 10 cm datent de la Seconde Guerre mondiale, vue du côté allemand.

Le prêteur de l’album n’est pas désintéressé. C’est un habitant du New Jersey qui travaille dans la confection à Manhattan. Il a 72 ans, des dettes, ainsi qu’une santé fragile qui exige des soins et de l’argent.

Comme l’album contient des photos prises par un professionnel en Allemagne et sur le front de l’Est, dont neuf clichés d’Adolf Hitler, son propriétaire compte sur le quotidien new-yorkais pour divulguer l’existence de cette rareté, laquelle vaut certainement bon prix.

Il dit avoir reçu l’album d’un ouvrier à qui il avait prêté de l’argent. Cet ouvrier lui avait confié avoir obtenu le document d’un vieil Allemand chez qui il tondait la pelouse.

Au New York Times, plus précisément sur l’excellent blog «Lens» dédié à la photographie, on n’entre pas en matière sur l’aspect mercantile de l’opération. Mais on promet, vu l’intérêt de l’album, d’effectuer des recherches sur les photos. A une exception près, celles-ci ne sont pas légendées.

Un premier article, accompagné d’une galerie d’images, paraît sur le blog Lens le 21 juin. Le lendemain, son auteur David Dunlap concédera qu’il ne contenait qu’une poignée de faits et beaucoup de conjectures.

Opération Barbarossa. Le photographe de l’album faisait à l’évidence partie de l’opération Barbarossa, la tentative allemande d’invasion de l’URSS lancée il y a exactement 70 ans. Il documente la progression des troupes vers l’est: Danzig (aujourd’hui Gdansk), Königsberg (Kaliningrad), Baryssaw et Minsk, ou plutôt les ruines de Minsk.

Les camps sont remplis de prisonniers miséreux, certains arborant l’étoile jaune. Le photographe s’attarde sur les populations civiles, mais aussi sur ses camarades de la Wehrmacht, aux visages marqués par une épreuve qui va bientôt tourner à la déroute.

Puis, rebroussant chemin, l’album s’arrête sur un événement aisément identifiable: la rencontre de Hitler et de l’amiral Horthy, régent de la Hongrie, à Marienbad en septembre 1941. La réunion est détaillée de près, signe que l’auteur des images bénéficie d’un passe-droit.

Enfin, les photos retournent à la vie civile, surtout à une belle jeune femme habillée et coiffée comme Marlène Dietrich.

Le New York Times profite de la parution de l’article pour solliciter la sagesse des foules. Appel est lancé aux personnes qui pourraient identifier le photographe, ainsi que les lieux et personnes montrés dans les petites images.

Le blog Lens s’allie pour l’occasion avec le blog historique «Einestages» du Spiegel, lequel lance le même appel, en même temps: le mardi 21 juin au matin, heure de New York.

Moins de quatre heures plus tard, la réponse arrive de Hambourg. Le photographe est l’Autrichien Franz Krieger (1914-1993), à l’époque membre de la Propagandakompanie de la Wehrmacht.

Harriet Scharnberg, qui donne cette information, joint à sa réponse un autoportrait de Krieger qui est également présent dans l’album. Cette doctorante en histoire à l’Université Martin-Luther de Halle-Wittenberg est spécialisée dans les images de la propagande nazie.

Elle connaît celles publiées sur les blogs du New York Times et du Spiegel: certaines ont paru dans un livre sur Franz Krieger sorti en Autriche en 2008, d’autres figurent dans les archives municipales de la ville de Salzbourg. Franz Krieger était avant-guerre photojournaliste à Salzbourg. Après l’Anschluss, il rejoint les SS qu’il quitte toutefois en 1941 pour la Propagandakompanie.

Il participe à l’opération Barbarossa jusqu’aux portes de Stalingrad, où il tombe malade avant d’être rapatrié. La jeune femme de l’album est sa femme Frieda, qui sera tuée ainsi que leur fille de 2 ans lors des bombardements alliés en novembre 1944.

Après la guerre, Franz Krieger abandonne la photo et se reconvertit dans les affaires. Il disait souvent que ses images de guerre avaient été dispersées par sa mère.

Harriet Scharnberg, bientôt rejointe par d’autres lecteurs internautes, identifie aussi les lieux décrits dans l’album, comme le ghetto juif ou l’Académie des sciences de Minsk.

Le 22 juin, le New York Times publie un nouvel article avec les informations détaillées reçues la veille. Un lecteur réagit aussitôt: «Le pouvoir d’Internet ne cesse de m’étonner. Heureusement qu’il a été utilisé à bon escient cette fois. Quelle histoire extraordinaire. Merci.»




Tags: Franz Krieger, album photos nazi, The New York Times,

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